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DES MONUMENTS DU CAIRE ET DE L'ARCHITECTURE EN GÉNÉRAL

Premier article.

Quand une société fractionnée par les passions individuelles subit sans unité, sans but commun, une phase de rénovation ou de décadence; lorsqu'elle n'est plus ou n'est pas encore animée d'un principe dominant qui se lise sur ses traits et se révèle par ses ouvrages , alors les villes sorties de ses mains manquent de physionomie comme elle-même : on n'y trouvequ'un mélange confus de formes empruntées à des temps et à des lieux divers, et elles n'expriment que l'état de fluctuation au sein duquel elles se sont développées.

Mais pendant les époques d'organisation régulière, quand les actes répondant aux théories et que des déchirements intérieurs ne troublent pas l'harmonie des facultés sociales, l'architecture devient un des signes auxquels on reconnaît comment le peuple conçoit et pratique la vie. La maison particulière explique ses mœurs et ses usages privés , l'édifice public témoigne de ses habitudes politiques, le temple est en quelque sorte sa profession de foi religieuse : par l'ensemble des maisons, des édifices et des temples, le peuple se qualifie. L'état moral de la société étant donné comme foi mule, la cité en est la forme corrélative, la traduction monumentale ; de telle sorte que j si l'on passe alternativement de l'œuvre au principe générateur , et de ce principe à ses effets , la ville et la population se peuvent réciproquement étudier et contrôler l'une par l'autre.

Pour prendre un exemple dans le pays même que nous parcourons , cette métropole primitive dont chaque pierre représente une idée païenne , dont chaque fût de colonne développe tout un système théogonique, Thèbes n'apparaît-elle pas au milieu du désert comme un immense symbole du panthéisme païen, et n'accuse- t-elle pas aujourd'hui la physionomie morale de l'ancienne Egypte plus fidèlement que tous les documents de l'histoire? Les monuments d'Athènes et de Rome n'ont-ils pas aussi leurs significations religieuses et politiques? Qui n'a remarqué comme la société du moyen -âge se retrouve tout entière, croyances, mœurs et lois, dans ses maisons, ses castels et ses églises? Et de nos jours même, dans ce siècle de crises et de bouleversements, ne rencontret-ou pas les mêmes conformités, moins frappantes, il est vrai, mais encore saisissables au milieu du désordre des civilisations? Moscou, par le mélange de ses palais et de ses chaumières, révélait tout d'abord à notre grande armée l'inégalité sans gradation qui régnait dans la société russe.

La capitale de l'Angleterre, cette ville d'une apparence si magnifique , dont les maisons toujours alignées et élevées au même niveau présentent pourtant au-dedans tous les degrés de l'opulence et de la misère ; Londres est la véritable image de la situation politique de ses habitants : égalité fictive proclamée comme droit par la constitution, et démentie comme fait par l'état réel du pays.

On a dit que les Turcs n'étaient que campés en Europe , et en effet, leurs demeures à Constantinople ressemblent aux baraques d'un camp. Pourquoi Paris, enfin, offre-t-il dans sa construction l'amalgame de tant de genres, les contrastes de tant de formes, sinon

parce qu'il est l'arène où se débattent toutes les idées, le théâtre où se produisent les systèmes de tous les siècles et de tous les pays de l'occident.

Or, le Caire où la réforme a introduit beaucoup d'innovations dans les affaires publiques, n'a encore subi aucune révolution morale , et nulle autre ville n'est plus en rapport avec le caractère de sa population, nulle autre n'a conservé plus intactes les influences qui ont présidé à sa naissance et à son développement.

Et d'abord, comme la vie domestique, chez les mahométans, doit toujours ï ester secrète et cachée, les maisons du Caire, ainsi que celles de toutes les villes orientales, tournent le dos à la rue, et n'y présentent d'autres ornements que des treillis de fenêtres carrés ou cylindriques, élégantes volières accrochées à des murs de prisons ; mais du côté opposé, elles étalent une décoration dont aucun autre pays n'a su reproduire la richesse et le prestige. Les légers péristyles sur lesquels s'ouvrent les salles, les hangars qui les préservent des ardeurs du soleil , les jets d'eau bruissant dans les chambres ouvertes, les fresques tapissant les parois, au-dedans et au-dehors, de Ileurs, de fruits et de verdure, comme si le jardin tout entier se réfléchissait sur chaque muraille ; toute cette féerie réalise, aux yeux de l'Européen, les descriptions des Mille et une Nuits, et lui montre , dans toute sa bizarrerie, le goût, ou, pour mieux dire, la fantaisie arabe (t).

Pénètre-t-il dans l'intérieur des appartements, il y apprend jusqu'aux moindres détails des usages du pays. A voir ces lourds vitrages qui, au lieu de tourner sur des gonds comme nos croisées , se meuvent péniblement dans des rainures verticales , il est évident que les dames égyptiennes n'ont pas l'habitude de se mettre à la fenêtre. Point de cheminées , donc on ne brûle pas de bois en Egypte ; pas de meubles, parce que les esclaves en tiennent lieu ; pas de lits parce qu'on dort sur le divan qui règne autour de chaque pièce. Le demi-jour ménagé par des glaces dépolies et des rideaux d'indienne, la fraîcheur entretenue par des eaux jaillissantes, l'odeur des parfums, les nattes, les tapis, les coussins, tout révèle les doux Joisirs qui partagent la vie orientale entre les voluptés du harem et les jouissances rêveuses de la chibouque.

Ces peuples, primitivement nomades, ne pratiquèrent , pendant long-temps , d'autre architecture que celle de leurs tentes, et l'on reconnaît que la vie des cités ayant à peine modifié leurs besoins et leurs goûts, ils ont transporté dans leurs maisons de briques l'ameublement des pavillons qu'ils dressaient jadis au désert. L'alcôve, invention hébraïque ou arabe, dont les Français ont adopté depuis peu de temps l'usage et le nom , est aussi une imitation de la tente qu'on retrouve souvent dans les palais du Caire

Mais, chose étrange ! les Orientaux qui, dans l'économie de leur costume , disposent les étoffes d'une manière si pittoresque, ne savent pas draper élégamment leurs demeures ; et au milieu de ces riches tentures, dans ces habitations si féminines qui ne semblent destinées qu'à l'anticipation des plaisirs sensuels del'Eden, on voit que les femmes ne prennent pas la moindre part à l'arrangement et au décor de leur lo-

(1) Bien entendu, nous ne parlons ici que des maisons des <;ens riches.

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gis ; car toutes ces draperies qui, certes, entre leurs mains , deviendraient onduleuses et gracieusement flottantes, attestent par une sévère régularité, que la tyrannie musulmane interdit au sexe jusqu'à ses attributions les moins contestables.

L'islamisme ayant proscrit du toit domestique cet échange continuel de repas, de fêtes et de visites, propre à la civilisation européenne, le besoin de se rapprocher a multiplié les lieux de réunion, tels que les cafés, où les hommes vont entendre les musiciens et les conteurs ; les bains, qui deviennent pour les femmes le prétexte des absences et le moyen des intrigues ; les okels, où le commerce de l'Egypte rassemble de tous les points du monde les denrées et les voyageurs ; et ces établissements publics, comptés par centaines au Caire , ne prêtent pas à moins d'interprétations que les maisons des particuliers. Mais les constructions les plus nombreuses et les plus remarquables de cette ville, sont ses quatre cents mosquées. C'est dans l'édifice religieux que le génie arabe déploie toute sa verve et toute sa fécondité ; c'est là surtout que l'islamisme parle aux yeux et se traduit par des formes. Pour juger le caractère de l'architecture mahométane , pour comprendre la signification morale de son style, il est nécessaire de la comparer dans son origine et dans ses progrès au temple de Jésus. Voyons donc d'abord comment le culte chrétiens conçut et développa ses éléments architectoniques.

Contraint, par la persécution , de renoncer à toute manifestation extérieure, le christianisme était resté pendant plusieurs siècles étranger à tous les arts. Quand il sortit des cryptes et des tombeaux pour s'asseoir, avec Constantin, sur le trône, devenu persécuteur à son tour, il prit à tâche de renverser les monuments du paganisme ; mais seulement parce qu'ils appartenaient à une religion ennemie , et non pas à cause des impressions résultant de la disposition de leurs lignes.

Exclusivement occupés de l'édifice qu'ils construisaient dans le monde moral, les chrétiens du Bas- Empire attachaient si peu d'importance aux formes de l'art matériel , qu'à l'époque dont nous parlons, lorsqu'ils purent arborer leur bannière et signaler aux nations le triomphe de leur foi, ils bâtirent leurs églises sur le plan des constructions romaines, non pas des temples, mais de ces basiliques où l'on rendait la justice et où l'on traitait les affaires. Les temples mêmes, comme le remarque Fleury, étaient voués au Dieu crucifié, quand leurs dispositions intérieures les rendaient propres aux usages liturgiques. Il faut observer d'ailleurs, sans que cette seconde cause implique contradiction de la première , que les néophytes grecs et romains n'entrevirent d'abord le dogme nouveau qu'à travers les lueurs mourantes de l'antique mythologie, et que même un certain matérialisme, inhérent aux hommes de l'orient et du midi, survécut en eux aux erreurs abjurées. Conservant donc dans leur pensée une teinte du paganisme, un reflet d'idolâtrie, ils furent d'autant plus disposés à reproduire les formes architecturales que leur respect religieux avait déjà consacrées.

Pour approprier le style du temple chrétien à l'esprit du christianisme, il fallait des races portées par leur propre tendance vers la spiritualité , de* races

neuves qu'aucun souvenir ne put influencer ni dans leur croyance, ni dans leur manière de la manifester. Quand ces peuples prédestinés eurent achevé la conquête et le partage du monde, ils y trouvèrent l'architecture gréco-romaine déjà modifiée par le mahométisme, et, s'emparant des innovations arabes pour les agrandir et les empreindre de leur propre cachet , ils bâtirent alors ces églises qui ressemblent à plusieurs mosquées superposées les unes sur les autres , et dont les immenses voûtes, si favorables aux effets de l'harmonie et à la pompe du culte, ne conviennent pas moins au recueillement et à la prière.

Ainsi se constitua l'architecture chrétienne. Celle des musulmans procéda par des voies inverses.

(La suite prochainement.]

PALEOGRAPHIE. — LES HIÉROGLYPHES.

Premier article (1).

La science hiéroglyphique n'est pas encore arrivée à cet état de perfection où nous ne désespérons pas cependant de la voir portée un jour. Elle a déjà fait un pas immense et décisif par les travaux de l'illustre Champollion ; et quand on considère les progrès qu'elle a faits depuis une vingtaine d'années, on est en droit de compter encore sur de nouveaux progrès.

Pour faire connaître l'état dans lequel Champollion trouva cette science lorsqu'il commença à s'occuper d'hiéroglyphes et celui où il l'a laissée, nous citerons ici ce qu'il en. a dit lui-même dans le discours qu'il prononça à l'ouverture de son cours d'archéologie égyptienne au collège de France, discours qui forme l'introduction de sa grammaire égyptienne posthume, p. 7 :

« Dès le dix-septième siècle , quelques cabinets renfermaient déjà un certain nombre d'objets d'art égyptien de différents genres, envoyés en Europe par des agents consulaires comme de simples objets de curiosité. La plupart de ces monuments provenaient de fouilles exécutées sur l'emplacement de Memphis; c'étaient des amulettes, un petit nombre de bronze, beaucoup de petites figurines en terre émaillée, images funéraires sorties en abondance des hypogées de Sakkara ; enfin quelques momies communes fort peu remarquables sous le rapport de la décoration ou de la richesse des peintures. Plus tard on posséda des lambeaux de manuscrits égyptiens sur toile, des bandelettes couvertes de caractères sacrés, et des cercueils de momies en pierre dure, chargés de longues inscriptions hiéroglyphiques.

« Ces divers objets appelèrent enfin l'attention des savants sur le système d'écrilure des anciens Egyptiens. Les rares documents épars dans les auteurs grecs et latins relatifs à la nature des signes graphiques employés par cette nation , excitaient encore plus la curiosité. On commença dès cette époque à rechercher les monuments figurés de l'Egypte ; on étudia les obélisques de Rome, récemment exhumés ou relevés par la munificence des pontifes, et Parti ) Nous empruntons les lignes suivantes a\' Encyclopédie nouvelle, chez Gosselin , éditeur, rue Saint-Gertnain-dcsl'rés; elles sont extraites d'un très savant article de .M. G. Paulhier, sur les écritures ancienne? et modernes des peuples de l'orient et de l'occident.

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Alphabet égyptien de Champollion le jeune.

S. grecs. | Signes domotiques. | Signes hiéroglyphiques.

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