ITALIE. — VERONE
L'aspect de Vérone a je ne sais quoi de grandiose et d'imposant; ses fortes murailles sont flanquées de tours, les parapets de ses ponts ont des créneaux , ses rues sont larges, magnifiques; tout annonce en un mot une cité digne de la réputation dont elle jouit en Italie. Là séjournait au moyen-âge Can Grande délia Scala , ce noble seigneur qui recevait dans sa cour Dante Alighieri, ainsi que d'autres poètes chassés de leur patrie. L'historien de Reggio raconte ainsi la généreuse hospitalité du seigneur délia Scala : « Divers appartements, selon la diverse condition des voyageurs , leur étaient assignés dans le palais; à chacun il avait donné des domestiques et une table servie avec abondance ; leurs appartements étaient indiqués par des symboles et des devises : la victoire pour les guerriers , l'espérance pour les exilés , les muses pour les poètes, Mercure pour les artistes, le paradis pour les prédicateurs. Pendant le repas, des musiciens, des bouffons et des joueurs de gobelets parcouraient ces appartements; les salles étaient ornées de tableaux qui rappelaient les vicissitudes de la fortune, et le seigneur délia Scala plaçait quelquefois à sa propre table quelques-uns de ses hôtes , et surtout Dante Alighieri , homme alors très illustre et qui le charmait par son génie. »
Les amours de Roméo et de Juliette vivent encore dans la mémoire des Véronais ; douce et mélancolique
histoire que la poésie et le théâtre ont tour à tour reproduite : « Je vis dans un jardin qui fut autrefois un cimetière , dit M. Valéry, le prétendu sarcophage de l'épouse de Roméo. Cette tombe de Juliette est tout à la fois l'objet d'honneurs excessifs et d'étranges indignités. L'archiduchesse de Parme a fait monter un collier et des bracelets de la pierre rougeâtre dont elle est formée ; d'illustres étrangères , de jolies femmes de Vérone , portent un petit cercueil de cette mémo pierre, et les paysans, dans le jardin desquels se trouve le poétique sarcophage , y lavent leurs laitues. La Cappelletta, d'après une tradition populaire, mais erronée, prendrait encore son nom de la famille des Capulet. Le souvenir de Roméo et de Juliette a été renouvelé en Italie par les Anglais qui voyagent; la pièce de Shakspeare l'a rendu populaire. Le Dante et Shakspeare semblent ainsi, l'un par son ouvrage, l'autre par ses malheurs , se rencontrer à Vérone, et l'imagination se plaît à rapprocher deux génies si grands , si terribles, si créateurs ! »
L'amphithéâtre de Vérone a été mille et mille fois décrit; malgré toutes les recherches des savants, l'époque de sa fondation est incertaine ; selon Torello , le nombre de spectateurs que peut contenir l'amphithéâtre de Vérone dépasse vingt-quatre mille. Les églises de Vérone sont d'une grande magnificence ; ainsi que dans plusieurs villes d'Italie, la principale basilique n'est point la cathédrale, mais l'église de quelque saint populaire en vénération dans la cité. L'église de Saint- Zénon, patron de la ville, est la plus curieuse de Vérone; sa construction date, dit-on, du IXe siècle ; les portes de bronze, travail admirable, offrent des emblèmes grotesques; derrière l'autel est la statue du saint, en marbre rouge de Vérone ; saint Zenon semble éclater de rire, et la couleur du marbre donne au visage quelque chose de rubicond qui ajoute encore à son air jovial. La plus vieille antiquité chrétienne de Vérone, et même de toutes les pravincesvénitieniies, est l'église Saint-Nazaire, car elle peut remonter au VIe siècle ; les grottes qui l'avoisinent servirent de retraite aux premiers chrétiens, et sont comme les catacombes de Vérone.
Le plus splendide des palais de Vérone, le célèbre palais Canossa , habité par les rois et les empereurs, a sur sa frise un singulier ornement que l'on ne remarque guère au milieu de sa magnifique architecture ; c'est une multitude de mitres , placées par l'ordre de Louis Canossa, évéque de Rayeux, qui le fit construire. Il est assez étrange de voir l'Italie redevable d'un de ses plus beaux palais à un prélat de Normandie. Rien n'égale la richesse , la profusion des ornements , le mélange des colonnes du palais Rerilacqua; le précieux musée qui, durant deux siècles , fit sa réputation , n'existe plus ; sa belle Vénus , son Pan , son Racchus , ses bustes d'empereur , sa superbe Livie sont passés dans la Ravière ; l'Auguste , le Caracalla, revenus de Paris, n'ont fait aussi que traverser Vérone , pour aller encore enrichir le Glyptothèque de Munich (1). La douane de Vérone est un monument d'une architecture noble et simple, chose merveilleuse lorsqu'on apprend qu'il a été construit au milieu du dernier siècle, époque où le goût fut si dé-
fi) Voir pour le glyptothèque de Munich le tome v du Magasin Universel, page 297.
testable. Sur la place aux Herbes est une colonne qu'il suffisait autrefois aux débiteurs d'avoir touchée,
d'après un décret du grand conseil , pour être à l'abri des poursuites de leurs créanciers. La statue de Vérone*, sur la même place, portait naguère une couronne pour indiquer que la ville avait été résidence impériale et royale; cette couronne fut brisée lors de l'invasion française , et maintenant la statue se trouve coilTée de l'arène, ce qui lui donne l'air d'une Cybèle, telle que la sculpture la reproduit.
Le nom de Vérone se rattache à des événements presque contemporains; nous ne parlerons pas ici de ce congrès de 1822 où brillèrent tant d'hommes politiques à côté des empereurs d'Autriche et de Russie , des rois de Prusse, de Naples et de Sardaigne ; nous allons nous occuper d'un dramatique épisode antérieur d'un quart de siècle à cette réunion diplomatique; il s'agit de l'insurrection de Vérone contre les Français , en 1797. Le 9 avril, au moment où le soleil éclairait une belle journée du ciel italien, rien ne pouvait faire présager à Vérone des scènes de carnage. La ville offrait en tout le même aspect ; seulement on voyait çà et là certaines figures étrangères dont l'expression sinistre étonnait les paisibles Véronais; insensiblement des groupes se formèrent en plusieurs quartiers et des bruits qui se répandirent de proche en proche y causèrent quelque agitation : on disait que le commandant des forts venait d'intercepter toute communication avec les dehors de la place ; bientôt on apprit qu'il avait intimé aux magistrats l'ordre de désarmer sur le champ toutes les troupes; ces nouvelles alarmantes circulèrent avec rapidité et les rassemblements devinrent plus nombreux. C'était dans le voisinage de l'église Saint-Zénon que se manifestait surtout l'effervescence des esprits ; un grand nombre d'individus , couverts de haillons, s'étaient réunis sur ce point ; ils semblaient dans l'attente de quelque événement où leur intervention serait nécessaire ; une partie de la matinée s'écoula de la sorte. Tout-à-coup , un homme marchant à pas précipités , se fit jour à travers le peuple pour parvenir au groupe principal , et là , il s'écria avec émotion : « Mes amis , les Français viennent d'apprendre que nos podestats ont imploré le secours des Autrichiens; on va foudroyer notre ville ! »
En ce moment , dit M. Dufau , les portes de l'église s'ouvrirent, et l'on en vit sortir une troupe d'individus revêtus de costumes divers ; tous portaient à leurs chapeaux de larges cocardes bleues et jaunes , et l'on crut remarquer qu'ils étaient dirigés par un personnage revêtu des insignes de la magistrature du gouvernement vénitien. La troupe fit quelques pas en avant ; le peuple, plongé dans la stupeur, s'ouvrit devant elle; soudain ces hommes poussèrent les cris de vive la patrie , et la foule leur répondit par ces mots : Meurent les ennemis de Venise! La troupe se remit en marche suivie des flots de la populace ; mais bientôt, au détour d'une rue , elle s'arrêta, et de rang en rang chacun s'écria : Un Français ! C'était un chef de bataillon qui , soit simple curiosité , soit le besoin de voir par lui-même ce qui se passait avait imprudemment poussé jusque-là sans aucune escorte. Un coup de pistolet étendit mort le malheureux officier , et la multitude exaspérée précipita son corps dans l'Adige. La nouvelle du meurtre qui venait d'être commis sur
un des principaux officiers de la garnison se répandit dans tous les quartiers avec la rapidité de l'éclair; elle parvint au château; alors trois coups de canon , partis du fort le plus élevé, retentirent lugubrement dans l'enceinte de la ville , et l'on vit flotter aux créneaux un long drapeau noir ; presque aussitôt des boulets sont lancés au milieu de la cité. Le tocsin sonne; des bandes de furieux vont partout où il y a du sang français à répandre ; et, dans un hôpital, trois cents blessés sont égorgés sur leurs lits de douleur !
Rien n'eût été plus remarquable pour un observateur impassible de ces scènes de désordre, que l'espèce de concert avec lequel cette foule, sans chef apparent, dirigeait ses opérations; elle se divisait en plusieurs masses pour aller envelopper quelques postes isolés , dont les défenseurs, surpris à l'improvisto , étaient sur le champ mis à mort ; plusieurs des portes gardées par les Français, ayant été ainsi enlevées d'assaut, des bandes de montagnards envahirent la place et vinrent ajouter aux forces des insurgés. Le peuple parlait déjà de se ruer sur les forts, lorsqu'on vit descendre du vieux château , un officier supérieur seul et sans armes ; son bras, entouré d'un mouchoir blanc , annonçait un parlementaire ; il parvint jusqu'au palais où le provéditeur, avec d'autres magistrats , délibérait sur les périls de la position. Dans ce moment, des coups de feu se firent entendre à peu de distance , et un huissier annonça que le palais était forcé; la foule envahissait graduellement les vastes corridors , cherchant la salle où ses magistrats tenaient séance. Enfin la porte s'ouvrit violemment ; divers individus entrèrent en tumulte ; tous étaient armés de sabres ou de pistolets, et dans le nombre figuraient quelques-unes de ces mégères échevelées et sanglantes qui se mêlent aux troubles populaires de toutes les époques. La troupe s'arrêta comme intimidée de se voir en présence des fonctionnaires de la cité : « Aréronais , s'écria le provéditeur, que voulez-vous? Votre but est-il d'outrager la magistrature suprême qui siège ici au nom de la sérénissime république? — Vive Venise , vivent ses magistrats, répondit la foule, meurent les ennemis de Saint-Marc ! »
Alors un homme de haute taille s'approcha de l'estrade, et dit aux autorités qui s'y trouvaient : « Vos illustrissimes seigneuries ne peuvent soupçonner que le peuple en veuille à vos jours; notre but est de délivrer la ville du joug étranger. J'ose vous demander de nous livrer le Français que vous avez actuellement au milieu de vous; nous n'attendons. que cette faveur pour vous laisser délibérer en paix. » Les patriciens calculèrent les conséquences terribles que pouvait avoir pour eux et pour leur chancelante république , un meurtre commis avec leur adhésion , et en leur présence , sur la personne d' un officier chargé peut-être d'un message de conciliation. Plusieurs s'écrièrent : Un parlementaire, impossible, citoyens! Retirez-vous, respect aux lois ! » Mais la multitude répondait que les traîtres seuls pouvaient parler de transaction ; chacun énumérait les torts qu'il croyait avoir à reprocher aux étrangers , et les cris de : Meure le Français, étaient toujours dominants. Le courageux jeune homme , écartant ceux qui l'entourent , s'avance vers la multitude , et découvrant sa poitrine : « Frappez , dit-il; mais que vous ai-je fait? » Son attitude mâle, son regard de feu imposèrent à ces êtres grossiers; un
murmure confus annonça que l'indécision s'était emparée des esprits ; les meneurs les plus influents de la troupe semblaient pencher pour la clémence.
L'olRcier comprit que s'il savait tirer parti de cette indécision il était sauvé; avec une admirable présence d'esprit, il affronta les premiers rangs : « Me voici désarmé au milieu de vous , s'écria-t-il ; je me confie à votre générosité ! Soyez l'escorte du parlementaire. » En prononçant ces mots , il salua les magistrats stupéfaits, et traversant les groupes qui s'ouvraient à son passage, il sortit suivi de la foule.
Au bas de l'escalier étaient quelques compagnies de la garde urbaine qui s'efforçaient de dissiper la multitude dont les flots croissaient de minute en minute. L'officier se jeta vivement au milieu des insurgés , et il s'écriait : « Citoyens , protégez ma vie ; le salut de votre ville en dépend. » Les bourgeois se pressèrent
autour de lui , et prirent le chemin du vieux château. La troupe forcenée qui avait eu le temps de réfléchir , et qui se voyait enlever sa proie , poussa des cris de rage : « Feu sur les traîtres ! » dit une voix ; mais l'escorte était déjà trop loin; les balles n'atteignirent personne. Quelques instants après, le bruit du canon annonça à la populace la rentrée de l'officier dans le fort et la reprise des hostilités. La lutte se prolongea pendant trois jours sans amener des résultats décisifs; enfin , des secours arrivèrent à la garnison française , et Vérone fut de nouveau livrée aux ressentiments des soldats. Tel fut cet événement; Bonaparte, irrité, accéléra les opérations militaires; un mois après, le drapeau tricolore flottait sur la tour de Saint-Marc, et la république vénitienne n'existait plus !
En terminant cet article , nous devons consacrer quelques lignes au pont naturel de Véja, dans lesmon-
( Vue de Vcïone. )
tagnes du Véronais; c'est un des plus curieux phénomènes de l'Italie; on dirait que la nature n'a pas craint de donner aussi son morceau d'architecture dans le pays même qui , depuis Vitruve , né à Vérone , semble la patrie des plus grands architectes. L'arche majestueuse du pont de Véja est de rocher ; sa rivière , limpide cascade qui ne tarit jamais , coule au milieu du gazon et des arbrisseaux , et glissant sur une large pierre , polie par ses eaux , elle forme plus bas une charmante fontaine. Ce pont sauvage est décoré de légers festons de verdure que le vent balance au-dessous de son arche. Les vallées voisines qu'on traverse avant d'y arriver sont réellement infernales pour l'aridité et la désolation. Dante avait parcouru ces montagnes; on prétend même que le pont de Véja lui donna l'idée des ponts de son enfer, et le pont jeté sur le chaos , par Milton , entre le ciel et la terre , en
est une grande imitation. Premier type des ponts de l'enfer chrétien, machine que les poètes de l'antiquité ne connaissaient pas, et qui ne se trouve point dans les peintures du Tartare, le pont de Véja aurait alors une véritable importance poétique. A côté du pont de Véja est une grotte souterraine formée de rochers : « Si le Hante la visita jamais, dit M. Valéry, et si les cicérone qui le conduisirent eurent le même luxe de torches, jetant une fumée aussi noire que celle des nôtres, il put trouver dans cette expédition nocturne comme une scène de démons pour son poème. »