BERNADOTTE JUGÉ PAR NAPOLÉON
On lit dans les Mémoires de Napoléon, écrits sous sa dictée à Sainte-Hélène :
« Si Bernadotte a été maréchal de Franco, prince de Ponte-Corvo, roi, c'est son mariage avec la bellesœur de Joseph qui en a été la cause. Bernadotte fut deux fois ministre de la guerre; il ne lit que des fautes, il n'organisa rien, et le directoire fut obligé de lui retirer le portefeuille; il n'était pas ministre quand Masséna décida de la campagne par la victoire de Zurich, à la lin de septembre 1799; il fut tout à fait étranger à ces combinaisons. — A la journée du 18 brumaire, Bernadotte lit cause avec le Manège, et fut contraire au succès de cette journée; Napoléon lui pardonna à cause de sa femme. — Il protégea en Hanovre les dilapidations. — La conduite de Bernadotte à Iéna a été telle, que l'empereur avait signé le décret pour le faire traduire devant un conseil de guerre, et il eût été infailliblement condamné, tant l'indignation était grande dans l'armée : il avait manqué de faire perdre la bataille. C'est en considération de la princesse de Ponte- Corvo, qu'au moment de remettre le décret au prince de Neucbâtel, l'empereur le déchira. — Les Saxons lâchèrent pied la veille de Wagram et le matin de Wagram ; c'étaient les plus mauvaises troupes de l'armée; Cependant le prince de Ponte-Corvo, contre l'usage et l'ordre, fit une proclamation le lendemain de cette bataille, et les appela colonne de granit. L'empereur le renvoya à Paris, et lui ôta le commandement de ce corps.
« Quelque temps après l'expulsion de Gustave, disait l'empereur, les Suédois, voulant m'ètre agréables et s'assurer la protection de la France , me demandèrent un roi ; il fut question un moment du vice-roi, mais il eût fallu qu'il changeât de religion, ce que je trouvais au-dessous de ma dignité et de celle de tous les miens. Puis je ne jugeais pas le résultat politique assez grand pour excuser un acte si contraire à nos mœurs. Toutefois j'attachai trop de prix, peut-être, à voir un Français occuper le trône de Suède. Dans ma position, ce fut un sentiment puéril. Le vrai roi de ma politique, celui des vrais intérêts de la France, c'était le roi de Dancmarck. Bernadotte fut élu , et il le dut à ce que sa femme était sœur de celle de mon frère Joseph, régnant alors à Madrid. Bernadotte, affichant une grande dépendance, vint me demander mon agrément, protestant, avec une inquiétude trop visible, qu'il n'accepterait qu'autant que cela me serait agréable. Moi, monarque élu du peuple, j'avais à répondre que je ne savais point m'opposcr aux élections des autres peuples. C'est ce que je dis à Bernadotte, dont toute l'attitude trahissait l'anxiété que faisait naître l'attente de ma réponse, ajoutant qu'il n'avait qu'à profiter de la bienveillance dont il était l'objet, que je ne voulais avoir été pour rien dans son élection, mais qu'elle avait mon assentiment et mes vœux. Toutefois, le dirai-je, j'éprouvais un arrière-instinct qui me rendait la chose désagréable et pénible. En effet, Bernadotte a été le serpent nourri dans notre sein ; à peine il nous avait quittés, qu'il était dans le système de nos ennemis, et que nous avions à le surveiller et à le craindre. Plus tard, il a été une des grandes causes actives de nos malheurs; c'est lui qui a donné à nos ennemis la clé de notre politique , la tactique de nos armées; c'est lui qui leur a montré le chemin du sol sacré ! Vainement dirait-il pour excuse qu'en acceptant le troue de Suède il n'a plus dû qu'être Suédois ; excuse banale, bonne tout au plus pour la multitude
et le vulgaire des ambitieux. Pour prendre femme on ne renonce pas à sa mère, encore moins est-on tenu à lui percer le sein et à lui déchirer les entrailles.
» Bernadotte a eu en ses mains les destinées du monde ! S'il avait eu le jugement et l'âme à la hauteur de 0:1 situation, s'il eut été bon Suédois, ainsi qu'il l'a prétendu, il pouvait rétablir le lustre et la puissance (lésa nouvelle patrie, reprendre la Finlande, être sur Pétersbourg avant que j'eusse atteint Moscou. Mais il a cédé à des ressentiments personnels, à une sotte vanité et à de toutes petites passions ; la tête lui a tourné, à lui, ancien jacobin, de se voir recherché, encensé par les légitimistes ; de se trouver face à face, en conférence de politique et d'amitié, avec un empereur de toutes les Bussies ! On assure qu'il lui fut même insinué alors qu'il pouvait prétendre à une des sœurs d'Alexandre en divorçant d'avec sa femme; et, d'un autre côté, un prince français lui écrivait qu'il se plaisait à remarquer que le Béarn était le berceau de leurs (Wu\ maisons !... Bernadotte ! sa maison ! Dans son enivrement il sacrifia sa nouvelle patrie à l'ancienne, sa propre gloire, sa véritable puissance, la cause des peuples, le sort du monde ! C'est une faute qu'il paiera chèrement.
« Je voyageais en 181.3, dans le midi de la France , écrit M. Desclozeaux ; l'idée me vint de visiter une prison; elle renfermait, avec des prisonniers ordinaires, quelques aliénés. L'un d'eux, dont la folie était fort douce, jouissait dans l'intérieur de la prison d'une sorte de liberté ; il s'était fait à ce genre d'existence, et ne songeait même pas qu'il fût possible de vivre autrement. A mon entrée dans la cour, il me salua avec politesse : « Bonjour, monsieur, me dit-il, comment vous portez-vous? — Très bien, et vous ? — Bien aussi, mais cela ne peut pas aller. — Quoi donc ? — Voyez bien ma tète. — Et pourquoi cela? — Ah ! c'est que vous ne savez pas mon histoire. On m'a coupé la tète, ainsi qu'à plusieurs autres ; l'exécution était à peine terminée, qu'on vint avertir le bourreau que j'avais été guillotiné par erreur ; aussitôt, il prit dans le grand panier une tète qui malheureusement n'était pas la mienne, et il me l'a remise sur le cou. Elle est bien rattachée, comme vous voyez.... Et le malheureux faisait des mouvements pouf me convaincre que sa tète tenait bien solidement à ses épaules. ... Elle tient bien , voyez, monsieur , il n'y parait pas du tout ; mais c'est égal, il y a quelque chose de dérangé. Cela ne peut pas aller. Quel malheur qu'on se soit trompé de tête! »
Et il s'en allait, en pleurant, conter son aventure au premier visiteur qu'il pouvait rencontrer.
LES PAGURES.
« Lorsque le démon de la propriété descendit chez les hommes, la misère et le crime vinrent avec lui sur la terre, » dit Barnave. Cet axiome peut s'étendre plus loin qu'à l'homme , comme je vais en donner la preuve.
« Un jour , m'écrivait l'ami que j'ai en Amérique , je ne pus chasser de mon esprit les idées sombres qui
s'en étaient emparées : Je venais de voir deux matelots se massacrer mutuellement à coups de couteau, pour se disputer une misérable piastre qu'ils avaient trouvée sur le sable, et à laquelle chacun d'eux soutenait avoir seul des droits comme l'ayant aperçue le premier. Cette férocité, jointe à une si pitoyable avidité, me fit faire les plus tristes réflexions sur les vices de la nature humaine , et , dans ma misanthropie, pour fuir les hommes, jusqu'à l'heure du dîner, s'entend, je sortis de la ville et fus me promener sur les bords delà mer ; une brise délicieuse rasait l'Océan de son aile humide et venait caresser la verdure du rivage ; le ciel était pur et la marée basse. Pour me plonger plus à mon aise dans mesmisanthropiques méditations, pour disserter à part moi sur les vices du cœur humain, sur l'avarice , sur la passion effrénée de la propriété , je m'assis sur un rocher solitaire, et, déjà je faisais à ma fantaisie un gouvernement saint-simonien , ou approchant , lorsque mon attention fut détournée.
Sur le sable , tout près de moi , était une belle coquille nacrée, polie , brillante et vide. D'une flaque d'eau que la mer avait laissée, je vis sortir deux petits animaux , appartenant à la classe des crustacés ou animaux analogues aux écrevisses , mais de deux genres différents : l'un était le pagure chilien ( pagurus chilensis, Latr, ), voisin de l'espèce connue sur nos côtes sous le nom de Bernard-1'Hermite ; l'autre, le cénobite Diogène ( cenobita Diogenes, Latr. ). Tous deux avaient la partie antérieure du corps à peu près semblable à celui d'une écrevisse, mais leurs pinces étaient plus grosses , plus robustes, plus Gourtes et d'inégale grosseur ; leur carapace était divisée en plusieurs portions par des lignes plus ou moins membraneuses; les pattes de la seconde et de la troisième paires étaient fort grandes ; mais celles de la quatrième et cinquième étaient courtes et comme avortées ; toute la partie inférieure du corps, représentée par la queue dans l'écrevisse, était molle, sans aucune pièce crustacée pour la garantir du choc des corps extérieurs, contournée et sans symétrie dans ses parties. L'un, le pagure, avait les antennes internes fort courtes ; l'autre, le cénobite, les avait fort longues , et c'est la différence la plus essentielle que je remarquai entre eux.
Comme ils étaient sortis de la flaque l'un d'un côté, l'autre de l'autre, ils ne se virent pas d'abord et se mirent à fureter sur le sable et à chercher chacun une maison neuve pour se loger. Une maison, dites- vous ? Oui, une maison, ou plutôt un palais de marbre blanc comme de l'albâtre, incrusté de nacre de perle , peint des couleurs irisées les plus éclatantes , jaune , rouge , rose, orangé , vert, bleu de ciel , et de mille autres nuances changeant à vue selon qu' elles sont dans l'ombre ou frappées par les rayons du soleil. Cette maison u'est pas massive comme le palais des Tuileries , mais d'une architecture élégante et légère , si légère même, que le propriétaire l'emporte avec lui toutes les fois qu'il lui plaît d'aller se promener ou vaquer à ses petites affaires ; il est vrai qu'elle lui est un peu étroite , car elle est collée sur ses membres comme le pantalon d'un fashionable ; mais aussi il a l'avantage , quand il grossit et qu'elle devient trop petite , de la laisser là pour en prendre une plus grande : c'est ainsi que beaucoup àî nos financiers ont quitté leur mansarde pour un palais; mais je ne sais si, avant de s'en emparer, ils ont rnangé le premier propriétaire, comme font très
souvent les pagures ; vous qui êtes à Paris , vous devriez vous informer de çà.
Tous deux essayèrent d'entrer dans plusieurs maisons qu'ils trouvèrent vacantes sur le sable, mais l'une était trop grande, l'autre trop petite, et enfin aucune ne leur convenait , lorsqu'ils aperçurent en même temps la belle coquille nacrée et en spirale qui gisait à mes pieds; aussitôt chacun de courir pour s'en emparer, en trottant de côté à la manière des crabes. Ils allaient atteindre le but lorsqu'ils se rencontrèrent, se virent et s'arrêtèrent tout court saisis d'étonnement. Tous deux hésitaient dans ce qu'ils devaient faire ; d'un air tout-àfait martial , ils se toisaient fièrement des pattes à la tête, comme les héros d'Homère sur le champ de bataille, et jetaient de temps à autre un regard furtif ^ur l'objet de leur convoitise commune. Bernard était un peu plus petit que Diogène , mais plein de courage ; Diogène était plus lourd, moins agile, mais plein de finesse et de ruse ; c'était comme Ajax et Ulysse ; je vis parfaitement aux mouvements accélérés de leurs antennes qu'ils se parlaient avec amertume , peut-être même avec grossièreté, comme les guerriers grecs ettroyens quand ils tâchaient de se mettre en colère pour exciter leur courage , mais ne comprenant que fort peu le langage muet des écrevisses, et n'étant que médiocre historien, je ne vous donnerai pas l'échantillon de leur éloquence.
Tout-à-coup le rusé Diogène fit un mouvement oblique, se mit à galoper au plus vite, et fut près d'atteindre la coquille ; mais Bernard, qui devina l'intention perfide de son ennemi , s'élança comme l'éclair, l'atteignit, et d'un choc terrible le fit rouler sur le sable ; s'il eût su profiter de ce premier avantage en se logeant de suite dans la citadelle , la victoire était à lui ; mais, hélas ! quel est le grand capitaine , sans en excepter Napoléon, qui n'ait fait quelquefois des fautes? Diogène, au contraire, en habile tacticien, sut mettre à profit la position que le hasard lui avait fait prendre entre la coquille et son adversaire , il s'y campa dans la ferme intention de la conserver ; car, à supposer que l'ennemi le forçât à battre en retraite, il pouvait se jeter dans la place sans que l'autre eût de grands moyens pour s'y opposer.
Bernard comprit la force de cette position , et par des marches et des contre-marches savantes, il essaya de l'en débusquer ; mais toute sa tactique échoua devant la ferme résolution de Diogène. Vainement il lournaitct retournait autour de la place , vainement il cherchait à attirer son adversaire hors de sa ligne de circonvallation, ses fausses attaques et ses feintes retraites n'aboutirent à rien ; toujours se trouvaient , entre la coquille et lui, les pinces formidables de l'ennemi.
Après avoir prolongé la campagne et épuisé inutilement toute sa science stratégique, il fallut bien, pour ne pas faire une honteuse retraite, livrer une bataille décisive, et il s'y détermina. Le premier choc fut terrible, mais non pas décisif; j'admirai surtout comme chacun gardait ses derrières et savait avec adresse soustraire sa queue molle et charnue à la pince de son antagoniste ; tantôt ils s'attaquaient corps à corps , et s'élevant sur leurs quatre pattes , faisant le gros dos comme des chats , ils se frappaient à coups redoublés sur la tête ; tantôt se glissant comme des serpents, par mille feintes ils essayaient de se surprendre et de se
pincer à la gorge ; d'autres fois, s'abandonnant à toute leur fureur, ils se heurtaient par le côté, et j'entendais retentir le choc de leurs cuirasses.
Pendant la chaleur de l'action , tous deux, tantôt roulant sur le sable, tantôt se poussant ou se tirant, étaient arrivés près de la coquille ; mais ils paraissaient à peine s'en apercevoir, et le combat durait depuis trois minutes ; déjà tous deux étaient fatigués et paraissaient convenir d'une suspension d'armes, lorsque Diogène, par une ruse digne du plus célèbre chef de partisans, leva sa queue à la manière d'un scorpion, et la balança d'un air menaçant sur la tète de l'ennemi qui resta saisi de cette nouvelle manœuvre; cette queue, après s'être agitée deux ou trois fois dans les airs, tomba comme l'éclair, non sur le dos de Bernard qui déjà se baissait pour en affaiblir l'atteinte , mais dans l'ouverture de la coquille , où elle s'enfonça et disparut subitement. Diogène était vainqueur , car il venait ainsi de s'emparer de la place, alors, ne craignant plus rien pour ses parties faibles , de son fort il recommença l'attaque avec une nouvelle fureur, saisit son adversaire par une de ses pinces , et le retint prisonnier.
Le combat était fini, et Bernard restait pris sans opposer la moindre résistance ; je pensais que Diogène allait tout simplement en faire un bon repas pour se remettre des fatigues de la guerre, quand la scène changea. Bernard, jusque-là immobile, se mit à trembler dans
toutes les parties de son corps, par un mouvement convulsif dont la rapidité augmentait progressivement; puis, tout-à-coup la pince par laquelle il était pris se sépara de son corps avec une petite secousse, et libre, ne laissant à son ennemi que son membre amputé, il battit tristement en retraite et fut se cacher dans un trou de rocher, sous une pierre submergée par la mer, où il est resté, probablement jusqu'à ce qu'il lui ait poussé une autre patte. Presque tous les crustacés, et particulièrement les crabes, n'ont pas d'autre moyen que ce trémoussement pour s'amputer un membre lorsqu'il est blessé ou pris dans des racines d'où ils ne peuvent le retirer, ce membre repousse comme la branche d'un arbre et en quelques jours; mais il lui faut très longtemps pour atteindre la même grosseur que le membre correspondant, et c'est pour cela qu'on trouve à beaucoup d'écrevisses, de homards, de crabes, et à tous les querelleurs pagures, une pince plus grosse que l'autre. Tandis que Diogène, fier de sa victoire, regagnait la mer en emportant triomphalement sa maison, moi, revenu de ma misanthropie et du saint-simonisme, je me dirigeai du côté de ma table d'hôte , et je me dis tout en marchant : 1° Que le goût de la propriété pourrait bien être un instinct de la nature et non un démon, et que, dans ce cas, Barnavc aurait dit une sottise; 2" que les partisans de la fantastique loi agraire pourraient bien être à la fois, envieux, dupes de leur propre cœur et un peu niais Boitard.
( Les Piigurcs.
VUE DE CAKLSBAD EN IJOHÈiVlE.
IAHB£SSE.SI