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LA CATHÉDRALE DE BURGOS

Il n'y a plus aujourd'hui que la vieille Espagne en Espagne. Cette noble terre de l'antique héroïsme, de l'honneur, de la chevalerie galante, hélas ! elle est en proie à toutes les discordes civiles, et il faut traverser un vaste incendie pour arriver jusqu'à cette antique gloire. Plus de poésie ! plus d'amour ! plus de vieilles légendes, plus de saintes ruines ; car les ruines d'hier se confondent misérablement avec les ruines d'aujourd'hui.

Témoin Burgos. Long- temps Burgos fut une ville renommée pour son antiquité. La fondation de cette superbe ville se perdait dans la nuit des temps. Elle était la reine des villes du royaume de Castille. L'étranger la venait voir comme en pèlerinage ; elle était le rêve de l'antiquaire, l'inquiétude de l'historien, l'inspiration du poète ; et maintenant plus personne ne la vient voir, tant la guerre civile jette d'effroi même autour des chefs-d'œuvre les plus florissants !

Et cependant, tout abandonnée qu'elle est maintenant, la vieille cité espagnole possède encore ce magnifique ouvrage, cet idéal chef-d'œuvre de pierre, qu'on appelle la cathédrale de Burgos. La cathédrale de Burgos est bâtie dans le grand goût de l'architecture du treizième siècle ; elle dura ainsi trois cents ans, voyant passer comme autant d'ombres fugitives toutes les grandeurs de l'Espagne. Après trois siècles mêlés de barbarie et de civilisation, il fallut reconstruire la nef et le grand autel, et déjà dans cette restauration pleine de goût, le beau seizième siècle, le siècle des arts et d'élégance se fait sentir.

Au reste , ce n'a pas été trop de tous les styles , de tous les âges, de tout le génie des hommes, pour accomplir ce chef-d'œuvre. La façade est tout-à-fait gothique le plus sévère, véritable inspiration chrétienne, et des plus grandes, car rien qu'à voir se dresser cette masse de pierres, le recueillement vous vient à l'âme et au cœur. En ce temps-là l'architecte était un apôtre ; il parlait à l'âme et à l'esprit, plus encore qu'il ne parlait aux sens. Ces pierres chrétiennes, ainsi placées les unes sur les autres, sont éloquentes. On voit tout d'abord qu'elles n'ont rien de commun avec ces pierres vulgaires qui abritent nos soucis, nos ambitions, nos espérances et nos terreurs de chaque jour. Là, vous apparaissent, dans toute l'austérité de leurs convictions, les chrétiens de l'église primitive, hommes forts et convaincus, qui ont laissé leur croyance gravée en traits ineffaçables sur les murs de cette citadelle catholique , comme l'encensoir laisse après lui l'odeur de l'encens.

Si vous entrez dans la cathédrale de Burgos, vous trouverez au-dedans le même calme, la même force, la même grandeur, le même recueillement qu'au dehors ; partout une douce et limpide clarté, qui n'est point une clarté de la terre. Toutes les profondeurs mystérieuses que recouvre cette voûte élevée dans le ciel , sont tellement disposées , que dans chaque recoin du monument auguste, se peut exhaler la prière, sans que cette prière soit entendue, sinon de Dieu. Quelquefois, et tout d'un coup, le matin, quand île toutes parts, dans les huit chapelles, s'acnomplit le saint sacrifice de la messe, le soleil éclate

et se brise en mille gerbes d'or ; et alors vous voyez cette grande pluie de feu, colorée aux mille couleurs des vitraux , retomber en gerbes brillantes entre ces groupes de hautes colonnes, couvrir les dalles d'une rosée lumineuse ; et cependant vous voyez aussi se manifester dans cette lumière subite tombée du ciel , le prêtre qui prie, la vieille femme agenouillée, la jeune fille qui arrive dans l'église , le visage animé du frais incarnat de la santé, et tout ce peuple de fidèles qui se presse autour des galeries de pierre, autour des autels de marbre, autour des balustres d'or. Puis, si vous levez la tète, votre regard s'arrête sur une incroyable profusion d'ornements, dans lesquels l'art chrétien et profane a jeté tous ses caprices. Peinture, lumière, pilastres, inscriptions, volutes, tombeaux armoriés qui semblent surgir de la terre, comme si l'heure de la résurrection éternelle avait sonné.

Ce n'est pas que dans cette profusion d'ornements, l'artiste qui resterait simplement un artiste n'aurait pas beaucoup à reprendre. Étudiées une à une, par exemple, ces statues, qu'on prendrait pour une foule, ne soutiendraient peut-être pas la comparaison avec les statues antiques ; mais admirées en masse à la place que chacune d'elles occupe, peuplant le chœur, se cachant derrière les pilastres, surmontant les corniches, reposant sur leurs socles de marbre, dans la .lutte, dans le repos, dans la victoire, dans l'agonie, dans la résurrection, dans la prière, tous ces marbres chrétiens concourent puissamment à l'accomplissement du grand dessin de l'architecte, et elles augmentent de beaucoup la solennité de son œuvre.

Et cependant, même en laissant de côté le sentiment chrétien, et en restant tout simplement un artiste, il est impossible de ne pas admirer en toute conscience la plupart des grands détails de cet œuvre excellent. Par exemple , les découpures du chœur sont d'un travail irréprochable, et particulièrement les deux admirables scènes en bas-reliefs, placés en trois rangs l'un sur l'autre. Ces bas-reliefs représentent les plus beaux sujets de l'écriture ; le nouveau et l'ancien Testament, une seule fois encore, ont inspiré les grands artistes que possédait l'Espagne, Koderigo et Martin del Aja, ces deux ciseaux qui ont tiré du marbre les bas-reliefs du maître-autel. Un reconnaît aussi ces deux grands maîtres dans le groupr païen : \ Enlèvement û'Europe, qui s'élève fièrement derrière la stalle épiscopale ; on dirait un chef-d'œuvre de quelque Puget espagnol. Mais comment mettre ici même le nom de ces monuments qui tiennent à toutes les croyances, à toutes les poésies, à toutes les gloires? Regardez plutôt dansées deux chapelles latérales ces deux monuments élevés à la mémoire du célèbre connétable de Castille, don Pedro Eernandez de Valasco, et à sa femme dona Mencia Lopez de Mendoza.

Comme aussi il serait bien impossible, même aux plus intrépides faiseurs de nomenclature , de dire seulement le nom des merveilleux tableaux qui remplissent la cathédrale de Burgos. Qui dit une cathédrale, en Espagne, dit, ou plutôt disait, naguère, un amoncellement de toiles peintes, et souvent de chefsd'œuvre ; or, de toutes ces églises ainsi parées, la cathédrale de Rurgosest la plus remplie. Dans la chapelle du connétable, il faut se prosterner devant une Madeleine qui est à coup sûr une Madeleine de Léo-

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nard de Vinci, sinon de Raphaël. Michel-Ange , du mémo pinceau qui a produit Cléopâtre, a fait le portrait de la Sainte- Vierge. Matteo Cergo , né à Burgos, a représenté, dans la chapelle de los Remédias, la Passion de notre Seigneur.

On y admire encore le coffre du Cid, et à ce propos on raconte une légende qui peut prendre sa place parmi les romanceros.

Celui qui devait être le Cid, était à peine un soldat de fortune, pauvre comme plus d'un noble Espagnol ne l'avait jamais été, mais cependant déjà riche en bonne renommée, tant ce soldat était hardi et brave. Pour toute fortune il avait ce cofTre , mais ce coffre vide, et comme il avait faim, lui et les siens, il voulut remplir son coffre. Voilà donc notre héros qui invite à dîner les juifs les plus riches de Burgos. Le festin fut splendide , véritable fête de jeunes gens qui usent leur dernier crédit. A la fin du repas, l'effronté capitaine fait apporter son coffre , et il dit aux juifs : Ce coffre est plein d'or! Prètez-moi sur ce dépôt une somme qu'il désigna. Et telle était la haute estime qu'on avait déjà pour cette vaillante probité , que les avares enfants d'Israël prêtèrent au Cid tout ce qu'il voulut sur son coffre qui était plein de sable, et sans l'ouvrir.

Vous pensez bien que cette noble et rare confiance ne fut pas trompée. El Campéador racheta bientôt son coffre, et maintenant, on dit encore communément à Burgos, que dans ce coffre est caché l'or de la vérité.

Un architecte anglais, à propos de la cathédrale de Burgos, a fait une grande dissertation pour prouver combien cette église métropolitaine ressemblait à York-Minster, qu'il regardait comme le type de l'architecture gothique sacrée. Ses clochers terminés en flèches, et sa vaste tour carrée à huit créneaux, rappellent tout-à-fait l'église anglaise, et, pour complète ressemblance, s'élève, du côté opposé, un bâtiment octogone à huit tourelles pyramidales , terminées en aiguilles , lesquelles aiguilles percent un ornement étoile à jour. Ce qui gâte un peu l'aspect de la cathédrale de Burgos, ce sont deux gros monstres héraldiques en pierre qui supportent les armes de Castille. Mais heureusement le regard s'arrête très vite ; il monte , enchanté , le long de ces tourelles fines et légères comme des fuseaux, jusqu'à ce qu'il se perde tout-à-fait au milieu de cette foule d'ornements , de statues , de ciselures , de feuillages, de tours effilées qui couronnent le sommet de cet octogone exquis. Une fois à la hauteur, vous êtes tout-à-fait en présence du chef-d'œuvre qui se montre à vous dans toute sa gloire.

Cependant aux pieds de la sainte cathédrale, la foule, indifférente, passe et se promène à cette ombre auguste, indifférente comme est la foule qui ne pense qu'à son pain de chaque jour, et ne se doutant pas, l'insensée, qu'elle heurte du coude une merveille du monde. C'est à peine si, de temps à autre, quelque Espagnol songe à monter au sommet de la grande tour centrale , pour admirer de ces hauteurs tous les royaumes de l'univers. Quel aspect sublime ! Burgos, mollement assis sur sa colline verdoyante, le château des anciens rois de Castille humblement prosterné aux pieds de la citadelle, la rivière Alcantara, merveille mouvante qui se, perd dans la vallée, immenses campagnes, prés immenses, riants vallons, hameaux,

couvents, ruines , clochers, vallons obscurs, et tout cet univers coloré, éblouissant, éclairé par le soleil de l'Espagne. [L'i'nivert.)

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