ADRESSÉES A M. BERNARD, PASTEUR I)!-' L'ÉGLISE FRANÇAISE A BERNE
{Troisième Lettre, voir pages 200 et 310.)
;> 11)01)11)0, 28 février ijô'J.
j'avais, mon cher phiiosofe, un cruel redoublement de colique quand jay reçu votre lettre, ma consolation est donc que je n'aurai pas la colique dans l'autre monde, vraiment je l'espère bien, et j'en dis un petit mot dans mon sermon, la question ne roule pas sur cet objet d'espérance, elle tombe uniquement sur cet axiome, ou plustot sur cette plaisanterie, tout est bien à présent, tout est comme il devait cire, et le bonheur général présent résulte des maux présents de chaque être, or en vérité cela est aussi ridicule que ce beau mot de possidonius, qui disait à la goutte ; tu ne me feras pas avoue? que tu sois nu mal.
1rs hommes de tous les temps et de touttes les relli-
liions ont si vivement senti le malheur de la nature humaine . qu'ils ont tous dit que l'œuvre de dieu avait été altérée.
oegiptiens, grecs perses, romains, tous ont imaginé quelque chose d'approchant de la chutte du premier homme, il faut avouer que l'ouvrage de pope détruit cette vérité, et que mon petit discours y ramène, car si tout est bien, si tout a été comme il devait être , il n'y a donc point de nature déchue, mais au contraire , s'il y a du mal dans le monde, ce mal indique la corruption passée et la réparation à venir, voyla la conséquence toutte naturelle, vous me direz que je ne tire pas cette conséquence , que je laisse le lecteur dans la tristesse et dans le doute, eh bien ! il n'y a qu'a ajouter le mot d'espérer à celui d'adorer, et mettre
mortels il faut souffrir se soumettre adorer espérer et mourir mais le fonds de l'ouvrage reste malheureusement d'une vérité incontestable, le mal est sur la terre, et c'est se moquer de moy que de dire que mille infortunez composent le bonheur, oui il y a du mal , et peu d'hommes voudraient recommencer leur carrière, peut-être pas un sur cent mille, et quand on me dit que cela ne pouvait être autrement, on outrage la raison et mes douleurs, un ouvrier qui a de mauvais matériaux et de mauvais instruments est bien reçu à dire je n'ay pu faire autrement : mais mon pauvre pope, mon pauvre bossu, que j'ay connu, que j'ai aimé , qui t'a dit que dieu ne pouvait te former sans bosse? tu te mocques de l'histoire de la pomme : elle est encor (humainement parlant, et faisant toujours abstraction du sacré) elle est plus raisonnable que l'optimisme de leibnits. elle rend raison pourquoy tu es bossu , malade et un peu malin.
On a besoin d'un dieu, qui parle au genre humain, l'optimisme est désespérant, c'est une philosofie cruelle sous un nom consolant, hélas ! si tout est bien quand tout est dans la souffrance, nous pourons donc passer encor dans mille mondes , où l'on soufrira , et où tout sera bien, on ira de malheurs en malheurs, pour être mieux, et si tout est bien, comment les leibnitiens admettent ils un mieux? ce mieux n'est-il pas une preuve que tout n'est pas bien ! eh ! qui ne sait que leibnits n'attendait pas ce mieux, entre nous, mon cher monsieur, et leibnits et shaftsburi, et bollingbroke et pope n'ont songé qu'à avoir de l'esprit, pour moy je soufre et je le dis ; et je vous dis avec la même vérité que j'ay grande envie d'aller à berne vous remercier de vos bontez et de celles de M. de freydenreik. vous savez touttes les nouvelles, tout est bien en France, made de pompadour est dévote, et a pris un jésuite pour confesseur.
Ve.