PRÉCIS HISTORIQUE SUR MAROC (I
Il y a vraiment du charme à recréer et à suivre par la pensée la fortune inouie des populations de l'Arabie. Mahomet sème rapidement la révolte dans toutes les tribus , détruit le culte poétique et consolant que la religion primitive vouait aux étoiles, aux songes et aux bons anges, et de chaque Arabe faisant un soldat au conquérant , et un sectateur au prophète , il les entraine tous à l'occupation du monde , en se déclarant à la fois heur chef de guerre et leur grand prêtre. Dès le commencement du huitième siècle, un calife de Damas, porté par de premières victoires sur les bords de la Méditerranée, est appelé en Espagne par la vengeance et l'apostasie du comte Julien. Il grossit son armée syrienne de Maures africains , et en quatorze mois la Péninsule est conquise. Mais, resserrés dans les Asturies, les Espagnols ont juré sur la lame et sur la croix de leur épée de chercher jusqu'à la mort à reconquérir le royaume que Rodrigue venait de jouer et de perdre pour une jeune fille, sur les bords du Guadaleté, et de ce jour commença cette lutte inégale , lente et terrible, que sept cents ans de combats ont eu peine à terminer. Mais le jour est venu où les Arabes sont repoussés à leur tour. Us subissent la loi de ce destin inexorable qui, froidement assis au faîte de tous les bonheurs et de toutes les gloires , en précipite aussitôt tout ce qui réussit à y parvenir. Pendant qu'ils perdent l'Aragon, la Catalogne et le comté de Barcelone , le petit-fils de Robert le-Sage et des ducs de Bourgogne, rend le Portugal aux rois de Castille et de Léon , en gagnant sur les Africains dix-sept batailles rangées. Car, dans toutes les chroniques, toujours il faut retrouver quelque fils de France, quand il est question d'échanger de vaillants coups d'épée. Bientôt, enfin, sous le règne de Ferdinand et d'Isabelle , l'Espagne voit après tant de siècles s'éteindre pour toujours la domination des Maures , comme le monde avait vu , sous Charlemagne , se perdre le dernier flot de cet Océan immense que pendant plus de douze cents ans, on avait appelé l'empire romain.
Parmi les restes infortunés de ces brillantes armées mauresques, il se rencontra quelques tribus qui refusèrent de repasser en Afrique ; elles furent d'abord se réfugier dans Grenade, leur patrie d'adoption , la ville qu'elles s'étaient bâtie avec amour, mais on les contraignit bientôt à se jeter dans les montagnes , et encore leurs vainqueurs les supportèrent-ils mal ainsi réfugiés dans les Alpuxarras ; la haine , long-temps comprimée , souleva un jour ses digues, et tout fut englouti : pour ces tribus ce fut un naufrage sans débris.
L'histoire de ces populations arabes emportées sur le continent européen par la double impulsion de la conquête et du fanatisme , puis , refoulées et dispersées sur tout le littoral de l'Afrique, est l'histoire de la population entière des états barbaresques, notamment de celle du royaume de Maroc. Celle-ci , en effet , se
(1) Les Lecteurs du Magasin n'ont pas oublié , sans doute, les articles dans lesquels il a été parlé avec détail de l'Algérie, de Tunis , de Tanger cl de Maroc. Aujourd'hui , nous résumons dans ce précis l'histoire des populations des états barbare>ques , comme notre gravure résume nos dessins partiels dans une vue générale de Maroc.
compose exclusivement des anciens Maures et des Arabes bédouins, qui suivirent les califes, des juifs chassés avec eux de l'Espagne par Ferdinand et Isabelle, et des noirs qui habitent par delà le mont Atlas
Limité au nord parle fleuve Ommirabi, le royaume de Maroc s'abrite au midi derrière les chaînes de montagnes, et à l'orient et à l'occident, baigne vainement ses sables arides dans les flots de la rivière de Sus et dans l'Océan oriental. Il est probable que l'aspect misérable que présentent dans la Barbarie les villes , les hommes et les choses , inspire une sorte de pitié mêlée de dégoûts aux Européens qui arrivent avec le souvenir récent de notre luxe et du bien-être de notre vie matérielle. Il est probable encore qu'il se rencontre dans le pays une foule d'étrangers qui ne trouvent rien à admirer dans ce peuple dont l'écorce est si grossière, et chez lequel, au premier coupd'œil , tout semble respirer l'enfance. Pour ne parler que des choses extérieures, du costume, par exemple , il arrive journellement qu'un de nos consuls , ou un officier de notre marine, se trouve bien plus beau, bien plus imposant dans son uniforme écourté, que les kaïds avec leur longue barbe et leurs vêtements flottants, ou les Numides, entourés de cette pompe sauvage qui les suit à la guerre et jusque dans les moindres actions de leur vie. Nous ne savons pas assez, dans notre orgueil, que le mépris que nous afl'ectonspour ces peuples qui nous semblent déshérités, ils nous le rendent au centuple, et, qu'à leur point de vue, nous-mêmes leur paraissons souvent bien misérables. Au reste, nous ne pouvons guère , de toute façon, que les mal juger. L'artiste ne veut voir que le côté pittoresque, et n'aperçoit pas les plaies ; l'homme positif, au contraire, ne veut voir que la misère, que la saleté hideuse , que la bassesse effrontée, et se refuse à tout autre examen.
Les villes, pour la plupart, ne sont guère que des villages en ruines ; mais une sorte de majesté et d'élégance sauvage les accompagne dans cette misère. Les adouards sont des espèces de villages nomades composés de quelques familles arabes qui campent sous leurs tentes, par fois dans un lieu, par fois dans un autre; c'est tout-à-fait là le peuple primitif, et si quelquefois ces tribus errantes tournent avec regrets leurs yeux vers l'Espagne, et songent à leur ancienne gloire, elles se consolent en répétant avec orgueil que Dieu leur a donné une tente au lieu de palais, un turban au lieu de diadème, une épée au lieu de murailles, et des chants au lieu de lois écrites.
Chez les Arabes de Maroc, la maison est bien vraiment leur intérieur ; personne n'y pénètre que la famille. Sans ornements, sans aucune apparence, l'habitation n'a qu'une petite porte basse donnant sur un corridor qui tourne pour empêcher le regard d'arriver audelà. Ce qu'on dit de l'abjection dans laquelle sont les juifs, quoique très utiles et en très grand nombre dans le pays, est vrai ; mais peut-être c'est-il à la surface plutôt qu'au fond des rapports que ce mépris existe , et quant à leur sujétion, elle est surtout dans des actes extérieurs auxquels ils sont loin d'attacher la même importance que les Européens.
Les Maures sont beaucoup plus gais que ne le ferait supposer leur maintien grave et composé. Durant les marches , on les entend beaucoup rire des histoires qui sont ordinairement racontées ou chantées par l'un
d'eux. Ils partagent notre admiration pour leurs chevaux, mais non pas comme nous pour leur beauté extérieure ; comme nous , ils ne demandent pas : son cheval est-il beau ? Us demandent : court-il bien ? Leurs jeux militaires rappellent l'exercice élégant du djerid chez les Orientaux. Seulement au lieu de lancer avec adresse une canne légère comme font les mamelucks sous les murs deConstantinople, les cavaliers barbaresques d'occident se servent du fusil ; on le tire au milieu d'une course furieuse qu'on interrompt court pour aller recharger. Les accidents qui surviennent sont de l'effet le plus pittoresque. Les hommes à peu près droits sur leurs chevaux , tant les étriers sont raccourcis, brandissent en l'air de longs fusils, jettent des cris aigus, puis s'arrêtent tout-àcoup au plus fort de la course, pour faire feu ; mais cela avec des fortunes bien diverses : les uns sont entièrement renversés de leurs selles, les chevaux eux-mêmes se renversent quelquefois en arrière sous la pression douloureuse du mors, tandis que les autres cavaliers plus habiles recommencent triomphalement une nouvelle épreuve. Les coups de fusil sont au reste de tous les instants, ainsi que la musique; point de cérémonie , point de plus simple fête sans ce double accessoire.
L'empereur actuel de Maroc a trois capitales : Maroc, Fez et Mecnez. Parmi ses soldats, les houdayas ou gardes noirs , sont ceux sur lesquels il compte le plus. Il donne ses audiences aux étrangers en plein air ; il est seul à cheval, toute sa garde et les personnes présentes sont à pied. On tient au-dessus de sa tête le signe de la puissance qui est un parasol. Le colonel Delarue, qui accomplissait une mission militaire au Maroc , il y a trois ans , faillit être lapidé pour avoir eu l'idée fort simple de déployer un parasol dans la plus innocente acception du mot , c'est-à-dire pour se préserver du soleil. Ce fut, aux yeux des populations, trancher de l'empereur, et on le lui lit sentir. Contre l'usage des Maures qui portent la barbe pointue et coupent leurs moustaches très courtes, l'empereur de Maroc la laisse croître large et très touffue. Il porte avec orgueil le turban vert qu'un shérif, ou descendant de Mahomet, a seul le droit de porter. En France, le bonnet vert est le dernier sceau de l'infamie dans les bagnes.
ÉvARISTE MaRANDON DE MoNTVEL.