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LES NAVIRES MONSTRES DE L'ANTIQUITÉ

Quelque spacieux et splendides que soient aujourd'hui nos paquebots à vapeur, quelque justes que soient leurs prétentions au comfort et au luxe, ils le cèdent certainement encore en richesse et en grandeur aux vaisseaux qui furent jadis construits par les rois d'Egypte et par ceux de Sicile. Nous allons offrir à nos lecteurs la description que nous en a laissée un ancien auteur grec.

Ptolémée Philopator fit construire un vaisseau qui avait quatre cent vingt pieds de long sur cinquantesix de large . soixante-douze en hauteur de quille en poupe. Ce monstre flottant avait quatre gouvernails de soixante pieds ; ses plus longues rames (car il y en avait trois étages ou rangées), étaient de cinquante-six pieds , et avaient des manches garnis de

plomb, pour être plus facilement maniés par les rameurs. Le navire avait deux poupes et deux proues, avec sept rostres ou éperons , dant chacun s'avançait par-dessus l'éperon inférieur, de manière à ce que le plus élevé fut le plus long. A l'arrière et à l'avant, étaient posées , comme ornements , des figures d'animaux qui n'avaient pas moins de dix-huit pieds de haut. L'intérieur était embelli de peintures délicates, la plupart en grisaille. L'équipage se composait de quatre mille rameurs, de quatre cents esclaves ou domestiques, et de deux mille huit cent vingt marins pour faire la manœuvre , c'est-à-dire qu'il s'y trouvait sept fois plus de monde que sur un de nos vaisseaux de haut bord armé en guerre.

Le même Ptolémée fit encore bâtir un autre vaisseau nommé leThalamegos ou la Chambre à coucher. Les dimensions de celui-ci étaient moins monstrueuses que celles de son aîné, qu'il surpassait seulement en somptueuse magnificence. Il n'avait que trois cent vingt pieds de longs et quarante-cinq de large ; mais sa hauteur, en y comprenant le pavillon , ou petit palais construit sur le pont, était de quatre-vingt-dix pieds. C'était un immense bateau plat, fait pour flotter sur les basses eaux du Nil. L'ensemble avait un aspect majestueux et tout-à-fait royal. Les poupes étaient hérissées d'ornements, de la plus grande beauté. Les deux poupes et les deux proues étaient très élevées , afin, dit-on, de mieux résister au courant. Au milieu du navire se trouvaient des salles à manger et des chambres embellies de tout ce que la richesse peut faire inventer pour satisfaire aux caprices d'une cour voluptueuse. Tout le long des flancs et de l'arrière, régnait une galerie à deux étages, de sorte qu'on avait près de cinq arpents pour se promener. La galerie inférieure était un péristyle à jour ; l'étage au-dessus était comme une vezenda indienne avec des fenêtres. On entrait dans la première par un vestibule d'ivoire et de bois précieux, situé près de la poupe. La grande salle , tout environnée de colonnes , était ornée de lits de pourpre. Cette pièce était complètement lambrissée de cèdres et de cyprès de Milet. Les vingt portes par lesquelles on y entrait étaient de bois de thya incrusté d'ivoire. Les gonds, les anneaux, les verroux, etc., étaienten cuivre poli, au pointd'imiteri'or. Les fûts des colonnes de cyprès étaient noblement couronnés de leurs chapiteaux d'or et d'ivoire. Les épistyles ou poutres transversales qui vont d'un chapiteau à l'autre, étaient d'or ou du moins dorées, et, au-dessus , l'architrave était couvert de bas-reliefs d'une coudée de hauteur et du plus admirable travail. Enfin, le plafond, aussi en cyprès, était carré et relevé par des ornements d'or.

Près de la grande salle, on voyait une chambre à sept lits ; un peu plus loin, l'appartement des femmes, consistant en une salle à manger, à neuf couchettes, aussi splendides que la grande salle, et en une chambre à cinq lits, de laquelle un escalier tournant conduisait à une grande pièce à cinq couchettes , et à une chapelle ou temple de Vénus, où l'on admirait une belle statue de la déesse en marbre. En face, la salle du banquet, soutenue par des piliers de marbre le plus fin des Indes, surpassant en beauté tout ce que nous avons décrit, et qui n'était elle-même surpassée que par le salon de Bacchus, dont la richesse mettait au défi la plus éblouissante description C'est

dans cette dernière pièce que, sur la droite, on apercevait des grottes en rocailles parfaitement imitées , qui contenaient les statues de toute la famille royale, en marbre de Paros.

Au-dessus de la grande salle, et par conséquent sur le pont, on avait élevé un magnifique pavillon en forme de tente. A ce pavillon étaient attachées des voiles de pourpre qui servaient à recevoir le vent quand il fallait remonter le Nil. De la petite cour en face , un escalier descendait à la galerie couverte et à une autre pièce décorée toute à l'égyptienne, c'est-àdire entourée de colonnes alternativement blanches et noires, et dont les chapiteaux ronds étaient bosselés de roses entr'ouvertes, de fleurs de lotus, de feuilles et de fruits de palmier, entrelacées de fleurs de fèves égyptiennes , car c'étaient là les ornements le plus en usage dans l'antique Egypte.

Enfin, il y avait une infinité de chambres plus petites , mais non moins élégantes. Non-seulement les voiles, mais encore les cordages étaient de pourpre ; le

mât avait cent vingt pieds de haut. Tel était le Thalamegos, vaisseau, comme on voit, digne du pays des pyramides !..

Frédéric 1er aimait les hommes grands ; son fils aimait les grands hommes. Si Hiéron de Syracuse ne lit pas de grandes choses, du moins il avait une passion pour les choses grandes. La magnificence qu'il déploya pour faire construire des temples et d'autres édifices publics est encore attestée par leurs gigantesques ruines.

Il affectait un goût tout particulier pour l'architecture navale. Nous devons, en toute justice, ajouter qu'il joignait l'utile au grandiose, car la plupart de ses énormes navires étaient employés à transporter des blés. Il y en avait un, entre autres, construit sous la direction du fameux charpentier Archimède. Le mont Etna fournit le bois ; il y en avait de quoi bâtir soixante longues galères. Tout en abattant les forêts, Hiéron s'occupait de faire forger le fer nécessaire et de faire venir le goudron, du chanvre, des

Navire monstre de l'antiquité.

cordes, des toiles, etc., de presque tous les ports de l'Europe et de l'Afrique.

Archias, le Corinthien, était, sous Archimède, le surintendant des travaux (Archimède était aussi de Corinthe, ville qui avait le privilège de fournir au monde des architectes de marine). Le roi lui-même visitait le chantier, et, par sa présence, animait les ouvriers. Le navire bâti, il fallait le traîner à la mer. Archimède inventa une machine tout exprès.

Ce léviathan était à trois étages. Les parquets étaient carrelés en très petites tuiles de différentes couleurs, formant des mosaïques d'un travail admirable qui représentaient toute la vie d'Homère et plusieurs scènes de son Iliade. Le reste était à l'avenant. Nous ne décrirons pas ici toutes les salles, les temples, les bains et les chambres à travers lesquels l'écrivain grec aime à s'égarer. Disons seulement, pour donner une idée de ce que nous émettons, qu'il y avait un gymnase ou école gymnastique , entourée de jardins dont les plantes étaient arrosées par des fontaines d'eau douce. Les allées étaient recouvertes en berceaux de lierre et de vignes La salle de Vénus était

pavée en agathe ; les portes étaient d'ivoire : le tout était orné de statues, de vases, etc. La bibliothèque était en bois , avec un dôme représentant toutes les constellations visibles et l'état du ciel au moment du départ. Au rez-de-chaussée , dix cbevaux habitaient une écurie vaste et bien aérée. On ne dit pas à quoi servaient les chevaux, mais seulement qu'ils étaient soignés par des palfreniers qui logeaient au-dessus et avaient des fourrages en abondance. La citerne était près de la proue ; elle pouvait contenir soixante mille litres ou six cents hectolitres d'eau douce, puis un vivier plein d'eau de mer, pour y conserver des poissons vivants. De chaque côté du vaisseau s'avançaient, audessus de la mer, des tourelles contenant les cuisines, fours, bûchers, boulangeries, etc. Le pont supérieur était soutenu par deux rangées de cariatides ou d'atlas. Le tout était couronné de huit tours fortifiées : deux sur chaque gaillard , deux à tribord, deux à bâbord. Ces tours étaient surmontées de balistes, de catapultes et d'énormes grues , et constamment gardées par quatre jeunes hommes d'armes, deux archers et un ingénieur. En/m , du milieu du pont, s'élevait le re-

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d ou table engin d'Archimède, qui pouvait lancer à une stade une pierre du poids de trois quintaux ' L'écrivain a oublié de nous dire si l'on emportai! beaucoup de boulets dece calibre, et de nous donner les dimensions de la Sainte-Barbe.

Tous les plats-bords étaient hérissés de machines pour lancer des pierres, des javelots, des crochets d'abordage. Les grues des grandes tours étaient de force à saisir une galère ordinaire et à l'enlever hors de l'eau pour la laisser retomber dans l'abîme. Le navire avait huit ancres , dont quatre de bois et quatre de fer. Il lui fallait trois mâts : ceux d'artimon et de misaine furent trouvés dans les forêts de l'Etna ; mais on chercha long-temps de quoi faire le grand mât A la fin , un porcher breton trouva un arbre assez grand dans les forêts d'Albion : c'était un présage de la future grandeur maritime de la vieille Angleterre.

Cette ville flottante, bien plus grande que l'arche deNoé, fut d'abord nommée la Syracusaine ; mais ensuite elle prit le nom de VAlexandrine. Une belle barque de Chypre, qui pouvait passer pour un vaisseau ordinaire, servait de chaloupe à YAlexandrine ; une multitude de navires, de bateaux-pêcheurs, etc., lui formaient un cortège , et étaient montés par des équipages qui, en somme, égalaient celui du vaisseau monstre. Toute cette population flottante était soumise à la juridiction du capitaine ou maître pilote, qui rendait la justice d'après les lois de Syracuse. La cargaison principale se composait de soixante mille mesures de blé, sans compter une grande quantité de poissons et de viandes salées, d'huiles et autres denrées.

Hiéron s'étant fait informer de la profondeur des différents ports de la Méditerranée, et n'en trouvant presque aucun qui pût recevoir son Alexandrine , l'envoya en Egypte, et en fit présent à Ptolémée, dont les sujets étaient en proie à une affreuse famine.

On conçoit que la douane égyptienne ne fit pas la moindre objection. L' Alexandrine fut remorquée dans le port dont elle avait honoré le nom, aux acclamations de tout le peuple.

L'Athénien Archmélos fit un petit poème à ce sujet ; Hiéron, pour l'en recompenser, lui envoya dans le port même du Pirée, mille mesures de froment. Iliéron savait faire les choses. Le Toulonnais.

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