‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 137 sur 166 · SORT DES ENFANTS DANS L'INDE · texte numérisé non relu

SORT DES ENFANTS DANS L'INDE

Rien n'est plus commun dans l'Inde que de vendre et d'acheter les enfants ; la misère, la faim, sont la cause principale de ce genre de trafic. Le prix , dans quelques circonstances, et particulièrement dans les temps de disette, n'est pourtant rien moins qu'élevé. En 1833, époque où la famine désolait l'Inde, le prix moyen d'un enfant était de dix livres. L'enfant ainsi vendu, lorsqu'il entre dans une maison aisée, reçoit généralement les soins les plus affectueux ; il apprend l'anglais, le calcul, l'équitation, et vit avec les enfants de la famille. Rien n'est épargné pour l'attacher par les liens de la reconnaissance à sa nouvelle famille, et si, quand vient l'âge de raison, il se montre digne des soins qu'on a pris de lui , il devient le dépositaire des secrets de son maître, et gouverne souvent ses

affaires sans contrôle. D'où proviennent les soins et les marqu*es d'intérêt donnés à cet enfant? Du désir d'avoir un serviteur fidèle et dévoué. Ce désir entre tellement dans les mœurs indoues, qu'il n'est pas d'exemple d'un enfant abandonné sans qu'aussitôt vingt personnes des plus riches ne se soient adressées aux magistrats pour en obtenir la charge. En 1834 , une troupe d'hommes venait à Delhi ; elle fut arrêtée avec trente - cinq enfants qu'elle avait achetés sur la route pour les revendre; mais, comme la transaction avait eu lieu sur une terre étrangère , et que les lois anglaises assimilent alors ce genre d'industrie à la traite, les vendeurs furent mis en prison et les enfants déclarés libres. Parmi ces derniers , quelques-uns avaient à peine deux et trois ans; le magistrat lit publier un avis par lequel il invitait toutes les personnes qui voulaient s'en charger à se présenter à son bureau. Des listes furent ouvertes, et aussitôt les mahométants et les Indous les plus riches et les plus influents de la ville vinrent y apposer leurs signatures. L'empressement des Indous était pourtant moins vif ; mais, lorsque les listes furent closes, l'un d'eux, ayant fait remarquer que les enfants étant Indous, ils allaient changer de religion en entrant dans les familles musulmanes, leur zèle se raviva, et des pétitions dans lesquelles ils demandaient la radiation des musulmans sur les listes, furent adressées au magistrat. Il y eut à ce sujet un débat long et animé, et ce ne fut qu'après de grandes difficultés qu'on parvint à y mettre un terme.

Cette industrie a souvent des résultats funestes, parce qu'elle excite l'avidité d'une foule de gens mal intentionnés, et les porte à dérober les enfants pour en tirer profit. Les voleurs d'enfants sont aussi nombreux et aussi redoutés dans l'Inde, que les filous à la porte des spectacles de Londres. A Delhi, en 1833, un grand nombre d'enfants disparurent, sans que l'on sût , pendant long-temps, où ils étaient passés. En vain les autorités redoublaient de vigilance ; chaque jour était témoin d'une nouvelle disparition. Après de longues recherches, une petite fille fut trouvée par son père ; elle apprit qu'étant sortie un soir avec une autre petite fille , pour aller ramasser du bois, elles avaient été abordées par une femme âgée qui leur avait proposé d'acheter leur bois. L'offre fut acceptée ; les deux petites filles suivirent la vieille à sa demeure pour recevoir leur paiement ; mais, en entrant dans la maison, la porte se referma subitement sur elles, et on les mit dans une cave où elles restèrent jusqu'au jour du départ de la ville; alors chacune d'elles fui placée dans une grande jarre en terre que l'on chargea sur le dos d'un bœuf. La caravanne se mit aussitôt en route, et l'on franchit les portes de la ville sans difficulté.

Une autre petite fille fut rendue à ses parents à peu près à la même époque; mais celle-ci ne dut sa liberté qu'à l'intelligence dont elle fit preuve en cette circonstance ; elle avait huit ans, et se nommait Goumany. Un soir, en jouant sur le bord de l'eau, elle s'était écartée de ses compagnes , lorsqu'elle fut surprise par un homme qui l'entraîna de force dans un bateau. Cet homme se nommait Buddan ; le bateau mit à la voile, et, après deux jours de voyage, il s'arrêta à Manille où Buddan entra aussitôt en marché avec un riche habitant de la ville, auquel il proposa

la jeune fille qu'il lit passer pour sa sœur. Le marché lut conclu, niais l'acheteur ne voulut donner sou argent qu'après que Huddan eût répété, en présence du magistrat, que la jeune Goumany était sa sœur. Buddan y consentit; comptant sur la frayeur qu'il avait inspirée à l'enfant par ses menaces, il se présenta devant l'officier public ; la jeune Goumany trouva assez de force pour dire la vérité, et déclarer tout ce qui s'était passé. Buddan fut condamné à la prison et au fouet.

Les voleurs d'enfants n'ont pas besoin de recourir aux manœuvres savantes des adeptes de Paris et de Londres ; quelques friandises , un gâteau, le plus simple jouet, suffisent pour faire tomber la victime dans les pièges qu'on lui tend. Dans d'autres circonstances, ils emploient une drogue appelée daluga qui procure un sommeil profond, et qui. prise à forte dose, occasionne la mort. Il y a quelques années, un voleur empoisonna ainsi toute une famille. C'est en général les enfants des classes pauvres que prennent de préférence les voleurs , parce que leur disparition excite toujours moins de recherches que ceux des classes riches. Ces derniers n'en sont pourtant pas moins exposés, à cause des pierres précieuses, des colliers , des bracelets , des anneaux et autres bijoux qu'ils portent au cou, au nez, aux bras, aux jambes et aux orteils.

Un des grands dangers que courent encore les enfants dans l'Inde, c'est celui d'être immolés sur les autels de la déesse Kalee, le génie du mal de la mythologie indienne. En 1831, un jeune berger qui gardait un troupeau, près d'un village situé sur la frontière de la province J y ntea, vit accourir des personnes qui voulurent lui mettre un bâillon dans la bouche. Le jeune garçon poussa des cris, et les habitants du village étant venus à son secours, les malfaiteurs furent arrêtés et conduits devant le magistrat. Alors l'un d'eux déclara que le beau-frère du rajah de J yntea leur avait donné l'ordre de s'emparer d'un enfant pour l'offrir en sacrifice à la déesse Kalee, afin que celle-ci accordât la fécondité à sa femme. La déesse Kalee exalte toujours l'esprit superstitieux deslndous; c'est toujours elle qu'ils implorent dans les calamités publiques et dans les épidémies. Au lieu d'employer les remèdes prescrits par les médecins, ils égorgent des animaux vivants sur les autels de Kalee. Il est donc à craindre que, malgré la surveillance du gouvernement anglais, le sang des victimes humaines ne coule encore sur les autels de l'odieuse déesse.

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