JONCTION D'UN RUISSEAU TRIBUTAIRE DE L'ORONTE
Au-dessous d'Antioche, un ruisseau, au limpide cristal, se jette dans l'Oronte, le fleuve célèbre, si souvent chanté par les anciens. Magnifique spectacle que celui de l'Oronte , coulant majestueusement à travers les forêts de myrtes , de sapins et de lauriers! En quittant les immenses rochers , près de Suadeah, on arrive au pied du mont Amanus d'où s'échappe le ruisseau qui mêle son onde paisible aux flots plus bruyants de l'Oronte ; à gauche, s'élève une montagne, appelée la Colonne, au sommet de laquelle on aperçoit les débris d'une somptueuse église et d'un vieux couvent dédié à saint-Simon Stylites, fils d'un berger, et berger lui-même jusqu'à l'âge de treize ans. La vie de saint Simon s'écoula au milieu des montagnes qui avoisinent l'Oronte, et dans le creux des rochers où il jeûnait, dit-on, des semaines entières.
Toute la vallée de l'Oronte est de la plus grande beauté , et sans l'excessive paresse des orientaux , le sol , maintenant dépourvu de culture , deviendrait aussi productif que dans les anciens temps. De toutes parts, on voit des troupeaux sous la conduite déjeunes pasteurs , qui , assis sur la rive ou sous l'épais feuillage des lauriers-roses , jouissent chaque jour d'un spectacle qui pourrait le disputer aux bosquets de la vallée de Tempe , ou aux fameux champs de la poétique Arcadie ; partout la vue la plus délicieuse, le plus gracieux aspect où se confondent l'eau, les bois, les jardins, les montagnes et les forêts d'orangers. La construction du pont de pierre, d'une seule arche, qui traverse le ruisseau tributaire de l'Oronte, remonte à l'antiquité la plus reculée, s'il faut en croire les traditions locales et les assertions des historiens.
Le fragment suivant fait partie du nouvel ouvrage de M. Capefigue, sur Hugues Capet et la troisième race. Les travaux historiques de M. Capefigue sont trop haut placés, sa réputation, comme écrivain, est trop incontestable pour qu'il soit utile de faire ici l'éloge de cette publication récente , nouveau triomphe pour l'historien qui a déjà recueilli tant de palmes et moissonné tant de lauriers.
l'an mil.
Effroi des populations. — Pensée de la fin du monde. — Prodiges. — Légendes. — Phénomènes. — Reconstruction des églises. — Organisation des monastères. — Esprit de pèlerinage. — Force de l'Eglise et de la papauté.
La fatale année prédite par les chroniqueurs approchait avec son cortège lugubre; on touchait à l'an mil qui devait voir la fin du monde, la chute des générations se refoulant les unes sur les autres dans ce cataclisme. Il s'était répandu une terreur indicible au sein du peuple ; on se pressait dans les églises pour
interroger les moindres événements ; il y avait ce frissonnement qui précède les grandes catastrophes , chacun, les yeux fixés sur l'univers , étudiait les astres ; on suivait les plus petits accidents. La terreur était dans toutes les âmes ; clercs, bourgeois, seigneurs féodaux mêmes, tous avaient la crainte au cœur d'assister à cette fin du monde, aux cris déchirants des générations brisées. Hélas! la colère de Dieu était grande. Le Christ, aux regards irrités, allait paraître avec les anges en sa gloire ; l'archange Michel, avec sa lance et son bouclier de feu, se montrerait dans la nuée en face de Dieu en trois personnes ; et la Vierge sainte, agenouillée, implorerait le pardon des hommes, car elle aussi, femme souffrante, était bien digne d'appeler la miséricorde de son fils, courroucé par l'orgueil et l'impiété des âmes.
Les clercs et les savants qui étudiaient la marche des saisons dans les astres, avaient aperçu d'épouvantables symptômes de cette fin du monde tant redoutée ; on contait mille phénomènes étranges qui menaçaient la ruine des générations. Les imaginations solitaires et exaltées interprétaient les phénomènes physiques comme un grand trouble apporté à l'ordre éternel et qui annonçait sa destruction : l'orgueil de la science n'avait point encore pénétré la profondeur des abîmes pour expliquer la nature ; les systèmes n'avaient pas remué les idées ; il y avait une terreur naïve qui voyait Dieu partout avec sa colère contre le pécheur : toutes ces imaginations s'exaltaient dans les contemplations des événements inouïs, de ces mille voix étranges qui sifflent avec le vent dans la tempête. On croyait aux miracles , rien ne se faisait dans l'ordre naturel ; on était sans cesse dans les ravissements du ciel ou dans les horreurs de l'enfer ; l'âme ineffable restait dans la contemplation du monde immatériel , indicible puissance qui nous mène tous, enfants que nous sommes, quand l'heure de minuit roule dans le temps, et que nous nous asseyons au milieu des ruines silencieuses. La période du moyen-âge est comme une grande nuit jetée sur le genre humain; les événements, les phénomènes apparaissent comme ces éclairs qui font frissonner l'homme au sein de la nuée épaisse; la superstition forme l'épopée de ces époques où la vie se passait dans les batailles, le désert, ou l'abbaye isolée ; la superstition qui nous mène tous, petits et grands, esprits faibles ou forts, car tous nous avons été remués par les histoires de nos pères, quand les morts soulevaient la tombe, ou que les vieilles fées ricanaient de leurs bouches édentées derrière les tapisseries des châteaux, lorsque les ancêtres d'acier remuaient leur pesante épée! Or, il était advenu avant l'an mil d'étranges phénomènes ; les deux moines. Adhémar de Chabanais et Raoul Claber ont laissé des témoignages de tout ce qui avait semé la terreur. Voulez-vous savoir quelques-unes de ces légendes de la solitude, quelques-unes de ces histoires qui couraient de manoir à manoir? « II y avait alors au couvent de la Reome, un frère de mœurs très douces, et qu'on appelait Wulfer. Un dimanche matin, il eut une vision qui ne nous paraît pas difficile à croire. 11 se reposait un moment dans l'église pour réciter ses prières après laudes et matines : déjà les frères avaient tous quitté l'église pour retourner dans leurs cellules, quand tout-à-coup elle se trouva remplie tout entière d'hommes vêtus de blanc, et portant de longues robes
de pourpre. Au même temps un présage merveilleux et digne de trouver place ici , se manifesta près du château de Joigny , chez un noble homme nommé Arlebaud. Pendant trois ans, il tomba presque continuellement, dans toute sa maison , des pierres de diverses grandeurs, dont on peut voir encore des monceaux tout autour de sa demeure. Venaient-elles de l'air, ou pénétraient-elles par le toit? c'est ce que personne ne peut dire. Ce qu'il y a de sûr, c'est que cette pluie, qui ne s'arrêtait ni la nuit ni le jour, ne blessa pas une seule personne , et môme ne brisa pas un vase. Plusieurs frères reconnurent parmi ces pierres les limites, ou, comme d'autres les nomment, tes bonnes (bornes) de leurs champs. On vit dans le ciel, vers l'occident, une étoile que l'on appelle comète. Elle apparut dans le mois de septembre, au commencement de la nuit, et resta visible près de trois mois. Elle brillait d'un tel éclat, qu'elle semblait remplir de sa lumière la plus grande partie du ciel ; puis elle disparaissait au chant du coq. Quatre ans avant l'an mil, on vit en mer, près d'un lieu nommé Bernevaux, une baleine d'une grosseur monstrueuse, se dirigeant du septentrion à l'occident ; elle apparut dans une matinée du mois de novembre, dès la première aurore, comme une île emportée vers les flots, et elle continua jusqu'à la troisième heure du jour de se développer sous les yeux des spectateurs surpris et effrayés à cette vue. » On avait vu également un christ de bois ruisselant de larmes dans l'abbaye des Pucelles ou des Vierges pieuses ; chose plus étrange encore, un loup s'était introduit dans la cathédrale d'Orléans ; là , saisissant de ses pattes la corde de la grande cloche, il l'avait agitée comme s'il voulait sonner matines; triste prodige, car l'année suivante, toute la cité fut brûlée par un cruel incendie ! On remarqua aussi que le mont Vésuve vomit par un plus grand nombre de bouches , des flammes et du soufre , et le chroniqueur Raoul Glaber s'empresse d'expliquer par des notions physiques le phénomène qui étonne ses sens : « Sept ans avant l'an mil, le mont Vésuve, que l'on appelle aussi Vantre de Vulcain, vomit par un plus grand nombre de bouches qu'à l'ordinaire des flammes et du soufre, avec une multitude de pierres énormes qu'il lança jusqu'à trois milles de là. Les exhalaisons fétides qui accompagnèrent cette éruption, commencèrent à rendre le pays voisin inhabitable. La première raison que nous en donnerons, continue le moine Glaber, c'est le vide de la nature épuisée dans ce climat par l'ardeur du soleil ; et comme c'est là que se porte toute la masse des eaux de l'Océan oriental, le poids immense des flots que cet astre attire par ses rayons, du sein des goufres de la mer, refoule l'air et le force à se réfugier dans les entrailles de la terre, d'où il s'échappe ensuite comme il peut dans l'espace sous la forme d'une vapeur enflammée. Car, de même que l'air est destiné , par sa nature, à circuler dans les régions élevées , de même aussi il subit alternativement les lois des deux éléments qui composent son essence , l'eau et le feu. Il s'enflamme dans les climats brûlants , et se congèle sous une température humide. Cependant presque toutes les villes de l'Italie et de la Gaule furent dévastées par des incendies violents, et Rome ellemême fut presque tout entière la proie des flammes ; le feu ne respecta pas non plus la charpente de l'é-
| «lise Saint-Pierre. «Cette singulière théorie physique se rattache à toutes les idées du moyen-àge. A cette époque avait également commencé une horrible famine qui dura cinq ans entiers; on se nourrissait d'animaux immondes, de reptiles; plus de vingt mille pauvres, hommes, femmes et enfants, périrent de faim dans le seul duché de France ; tristes symptômes qui annonçaient que la fin du monde n'était (tas loin ! car enfin ces calamités, ce9 prodiges, ces maladies n'étaient envoyés que comme des signes avant-coureurs qui invitent les pécheurs à la pénitence. Hélas! quelle ressource pouvait-il rester, si ce n'est la prière, les pèlerinages, les fondations pieuses , qui élevaient l'homme vers Dieu !
Dans cette tristesse générale des esprits , la puissance des idées religieuses s'accrut ; il est des époques de désabusement et de douleur qui portent à toutes les exaltations de l'âme ; quand on ne tient plus au monde que par la tristesse , il est rare qu'on ne se jette pas dans l'ardeur des croyances et de la foi qui console. Le peuple voyait s'avancer le jour horrible où la terre se briserait heurtée par les astres du ciel ; il se précipitait dan9 les églises pour prier avec ferveur : quel mérite pourrait invoquer le pécheur impénitent devant le sauveur à la face enflammée de colère ? Alors il se fit un cri de piété dans tout l'occident ; on voulut éviter la fin du monde en le peuplant de cathédrales ; la multitude s'efforça d'apaiser la colère de Dieu par ces pompes des saintes constructions. On commença par un mouvement spontané à bâtir des églises, à multiplier les autels ; la fin du dixième siècle vit commencer la plus grande partie des cathédrales et des monastères qui exaltent la pensée chrétienne. Jusqu'alors la sévère basilique dominait ; on trouvait des temples aux pierres larges et carrées avec leurs pronaos et leur baptistère , comme l'école byzantine en avait posé le modèle en Italie et dans les Gaules. A la fin du dixième siècle, des formes nouvelles furent introduites dans la construction des cathédrales ; on essaya l'ogive plus hardie, ces forêts de colonnes en fûts; les clochers hauts, les tours qui se mêlent aux nues ; des corporations d'ouvriers se formèrent pour la construction de ces magnificences de l'art : quelle œuvre plus méritoire et plus grande que de construire la maison de Dieu ! Des populations entières se jetaient au travail avec une indicible ardeur ; c'était l'œuvre la plus digne pour racheter les péchés des hommes. La plupart de ces grandes cathédrales que vous voyez encore vous éblouir de leur éclat, avec leurs vitraux coloriés, leurs tombeaux de comtes ou d'évêques sur les dalles de pierres ; toutes ces magnifiques productions de l'art furent conçues alors à l'aide de la foi et de la prière ; ce fut le produit simple, spontané d'un mouvement chrétien.
Les pieux légendaires furent les premiers architectes ; leurs poétiques traditions , les merveilles qu'ils racontaient , devinrent le puissant mobile des grandes constructions chrétiennes : les légendaires avaient récité la vie des saints, épopées qui servirent de base populaires aux constructions ogiviques. Les compagnies d'architectes et de maçons reproduisaient sur la pierre les pieuses histoires que les religieux avaient écrites ; ils pétrifièrent leur poésie dans les grandes œuvres d'architecture. Suivez cette procès-
sion de moines à la tète rasée, tout couverts de bure, que reproduit si bien la façade grisâtre de la cathédrale ; en avant est l'abbé mitre, la crosse en mains ; quelques frères, couronnés de genêts et de fleurs, portent sur leurs épaules la châsse du saint toute travaillée d'or , sous des arcs de feuillage taillés en pierre : ce sont les reliques des martyrs, de saint Denis, le patron des Gaules, de saint Mandé, de saint Cloud ; ils sont là éternellement incrustés sur la belle ogive de la porte basse et voûtée : voyez-vous maintenant cette hideuse légion de diables , les uns à formes de singes, les autres sortant leurs tètes grimaçantes du milieu îles flammes d'enfer? voyez- vous cette collection de figures bizarres, oiseaux aux becs
longs, à l'œil d'une effrayante rondeur ; ces monstres qui lèchent leurs pattes, ces serpents qui se traînent et rampent à côté des saints aux traits raides, dessinés autour du Sauveur avec les heures et les signes du zodiaque? Tous ces monuments d'architecture sont puisés dans les légendaires; à toutes les époques, l'imagination n'est qu'une dans les arts ; la légende fit l'architecture, la foi fit les artistes ; les corporations ne conçurent des merveilles que parce qu'elles avaient une croyance profonde en leurs œuvres. Que d'églises furent alors essayées après l'an mil ; Paris, Orléans, Chartres, Blois^ virent commencer leurs cathédrales !
( La suite prochainement ).
Vue du châieau d'Annecy-
PRÉCIS HISTORIQUE SUR ANNECY {Savoie).
Que resterait-il à l'historiographe le plus patient et le plus consciencieux, si tous les chroniqueurs des siècles passés venaient soudainement arracher de son travail les lambeaux qui leur appartiennent? Il lui resterait à peine ce qui resterait à l'ouvrier en mosaïque , s'il rendait à chaque carrière le marbre qu'elle aurait fourni ; ce qui resterait au glaneur, si, à la fin delà journée, chaque maître de champ venait délier sa gerbe pour en retirer ses épis ! Toutefois, nous avons l'espoir que nos lecteurs nous sauront gré de leur éviter ces travaux toujours lents et souvent bien arides. A ceux qui n'ont plus rien à apprendre, comme à ceux qui font leurs premiers pas dans l'étude de l'histoire, nous offrons avec confiance nos précis comme des sortes de bornes milliaires qui pourront les aider en tous temps à se reconnaître dans ce laborieux chemin. Nous nous estimerons assez heureux si nous parvenons seulement à sculpter quelques arabesques nouvelles sur des blocs déjà trouvés.
Tous ceux qui ont passé de hautes chaînes de montagnes, reconnaîtront, avec nous, qu'il y a dans ces arbres gigantesques déracinés par l'orage, ou vermoulus par les siècles, dans ces masses que l'ouragan détache du sommet des monts et fait bondir jusqu'à leur base, qu'il y a enfin dans cette image incessante
de destruction je ne sais quels accents prophétiques qui révèlent à l'homme la ruine complète et terrible qui doit frapper le monde, et portent l'âme à un recueillement triste et religieux qui a pour elle un attrait irrésistible. Il est impossible de parvenir à Annecy sans avoir été soumis à ces émotions. Soit que le voyageur descende par Genève et les montagnes du Carouge, soit qu'il arrive par la vallée de Grésivaudan, ou par les sentiers réputés inaccessibles qui aboutissent au Rhône et à la province de Faucigny, toujours les Alpes exposent à ses regards leurs scènes sauvages et leurs aspects heurtés et grandioses ; partout elles lui présentent ces brusques accidents , ces aspérités , et ce chaos de verdure , de rochers en ruines et de pics irréguliers qui les caractérisent.
Il n'est peut-être pas une page importante de l'histoire ancienne et moderne dont la petite ville d'Annecy ne réveille le souvenir, et cependant , chose inouie, elle n'a pas encore trouvé un seul historien, et c'est à peine si, dans ses archives appauvries, nous avons pu retrouver quelques fragments de ses institutions municipales. C'est donc dans l'histoire générale de la Savoie que nous devons aller chercher l'histoire à peu près perdue de cette capitale du duché du Genevois.
Deux siècles avant l'ère du Christ , Annibal se rendant d'Espagne en Italie, passa les Alpes; mais ce ne
MAGASIN UN1VEBSEL.
lut que sous César que la Savoie fut soumise aux Romains. Après avoir fait partie de la I'etite-Bourgogne , à la lin du neuvième siècle , la Savoie fit partie de l'empire germanique, et, plus tard, les comtes de Maurienne , s'agrandissant en Suisse et en France , firent une guerre opiniâtre aux dauphins et aux comtes de Genève , jusqu'au moment où la race de ceux-ci s'étant éteinte, leur comté passa aux comtes de Savoie, qui l'érigèrent en duché. Conquise par l'amiral Biron, pour François Ier, la Savoie redevint indépendante après le glorieux revers de Pavie, et éprouvant tour-à-tour les chances fortunées et les revers de la guerre, avec Henri IV, Louis XIII, Louis XIV et les ïlspagnols, ce duché se vit annexé à la république française, jusqu'au jour où le traité de Vienne réintégra, en 1815, le roi de Sardaigne dans tous ses états.
Pendant ces luttes éternelles, Annecy eut une large part dans la gloire et les revers de la mère patrie. Saccagée, brûlée par les barbares , elle ne se releva de ses ruines que pour être de nouveau anéantie par les flammes en H 12, 14V8 et 1559; puis, par une de ces ironies fréquentes du sort contraire , ce fut une autre fois par les Ilots qu'elle se vit au moment d'être ruinée ; la fonte des neiges fut tellement subite, que les habitants ne durent leur salut qu'à l'asile qu'ils trouvèrent dans l'enceinte du château.
Isolé sur un immense talus, s'élançant au milieu de sombres murailles perpendiculaires, ce chdleau d'Annecy , ancienne résidence des ducs de Savoie-Nemours, paraît s'être élevé sous l'inspiration belliqueuse et inquiète d'un de ces aigles, ou d'un de ces vautours du moyen-âge qui bâtissaient des aires inaccessibles, pour se mettre à l'abri des déprédations ou pour en commettre impunément.
Ces ruines sont vastes et de la plus belle conservation. On comprend, en les parcourant, que des hommes de cœur aient contraint les ennemis les plus puissants à leur accorder des capitulations qui ressemblaient à des victoires, témoin celle que le maréchal de Châtillon fut obligé de signer, lorsqu'en 1630, la ville A' Annecy osa résister presque seule aux armes victorieuses de Louis XIII. Les donjons séculaires de cette citadelle apparaissent de tous les points de la vallée , et la dominent avec orgueil comme ses brillants faits-d'armes dominent dans les chroniques tous les faits-d'armes du pays.
La situation de la ville est charmante. Placée au pied de la montagne Sainte-Catherine, qui fait partie de la chaîne des Bauges , elle est incessamment baignée par un des plus beaux lacs de la Savoie. On ne saurait donner une idée de ces amphithéâtres de montagnes-dont la base plonge dans une nappe bleuâtre, tantôt par une pente douce et boisée , tantôt par ses escarpements raides, ou accidentés, de la façon la plus pittoresque. Au couchant , par delà la campagne fertile et riante d' Annecy-le-vieux, la ville primitive, on découvre les crêtes des montagnes de la Suisse qui se dessinent hardiment sur le ciel, montrant dans leurs enfourchements les amas de leurs neiges éternelles. Sur les bords de ce lac nonchalant et dormeur, qui se soulève à peine au souffle orageux des brises d'ouest , la vigne se marie aux arbres de toutes sortes , et ombrage au-dessous d'elle ou des prairies, ou des récoltes. Cette manière de la cultiver.
assez générale en Italie et dans quelques parties du Dauphiné donne à la campagne un aspect incomparahle de fertilité et do splendeur.
Deux larges canaux , dans lesquels s'écoule le trop plein du lac, traversent la ville d'Annecy dans toute sa longueur, et vont se jeter dans le torrent le Fier qui, tantôt inofl'ensif et tantôt terrible, laisse paître le bétail sur ses graviers, ou envahissant tout-à-coup la campagne, dévore dans sa course inégale l'une ou l'autre de ses rives, et, à la fois destructeur et bienfaisant, dote une contrée avec les terres dont il a dépouillé la contrée voisine.
On pourrait peut-être étendre à toute la Savoie une remarque que nous croyons juste pour la province du Genevois. Une nature entièrement différente, distingue les habitants de la plaine de ceux des hauteurs. Dans la vallée, le peuple est faible, presque étiolé ; tandis que les cultivateurs de la montagne sont forts et agiles, et semblent emprunter linéique chose à la nature de l'air qu'ils respirent, à leurs sentiers escarpés et à leurs rudes travaux. Mais il es-t vrai que là se borne leur avantage. Boutiniers , opiniâtres, défiants, comme l'ignorance, loin d'avoir l'esprit souple et policé des habitants de la plaine, ils ne se montrent crédules que pour ce qui tient à une aveugle superstition.
EVARISTE MARANDON DE MoNTYEL.
LETTRES INÉDITES
DE VOLTAIRE
Quatrième lettre. ( Voir p. 200, 310 et 33V.) aux délices, 18 mars j-50.
je reçois dans le moment mon cher monsieur votre lettre toutte pleine d'étranges nouvelles qui demandent un peu de confirmation.
le docteur tronchin vint coucher chez moy a mourion sur sa route, mais l'objet de son voiage est encor très incertain pour le public.
voicy une autre nouvelle non moins singulière c'est que je suis invité à aller entendre le 27 de ce mois a berlin l'opéra de mérope que le roy de prusse a composé sur ma tragédie. S'il ny avait que de ces événements là dans le monde, tout serait bien, j'ay plus d'envie de venir vous voir à berne que d'aller entendre à berlin delà musique italienne, mandez moy je vous prie quel jour mr le B de freydenreik partira, car je ne veux aller a berne que quand il y sera, dites moy aussi je vous en prie, si vous avez reçu mon paquet, continuez moy vos boutez.
Ve.
ILES MABIANNES. — ILE GOUAHAM.
Description de l'île. — Mœurs et croyances des habitants.
Si vous abordez par la baie d'Oumata, à Gouham. h plus grande des îles des Mariannes, vous jouirez d'un des spectacles les plus délicieux qui soit accordé
au voyageur en Océanie. Une belle végétation qui n'a pourtant pas cet aspect de grandeur et de luxuriance des contrées équatoriales, étale à vos yeux ses trésors d'une incessante variété. De vastes forêts occupent une partie de l'île ; dans l'autre, s'étendent des pacages ou des champs, dont la culture régulière dénonce déjà la main de l'Européen. D'impénétrables halliers, s'échappent le cocotier, le rima, le figuier multiplicant, l'aréquier et le cyca que la nature a surtout prodigué dans ces lieux, le cyca, sorte de palmier qui donne une excellente fécule, semblable à celle du sagou.
Jadis les fruits des régions tempérées ou des contrées de l'Amérique, étaient inconnus dans le délicieux terroir de Gouaham ; l'arbre à pain, les melons d'eau , les melons musqués, le doucdouc des Philippines (artocarpus incisa), au fruit en forme de poire, vert à l'extérieur, et dont la pulpe blanche et molle fournit un excellent aliment, mille racines nutritives garantissaient le Mariannais contre les horreurs de la disette. Les Espagnols , en apportant l'ananas, la canne à sucre, la grenade , la goyave ont voulu que rien ne manquât à ce paradis terrestre de la mer du Sud. Ajoutez à cela que le riz, le maïs, l'arrow-root, le tabac, les patates, des plantes légumineuses de toute espèce, depuis les fèves jusqu'à la casse, depuis l'indigo jusqu'au tamarhinde, que le bambou et le curcuma, productions, les unes naturelles au pays, les autres naturalisées, fournissent à l'île les éléments d'un commerce productif et d'une forte industrie.
Nul animal malfaisant, nul reptile venimeux ne met en danger le Mariannais, ou le voyageur qu'attire sur son sol l'étude des mœurs et de la végétation de ces îles. Là , autrefois , à peine le règne animal avait-il quelques représentants, à peine quelques oiseaux, quelques quadrupèdes venaient-ils apporter la vie dans ce magnifique mais silencieux tableau de la nature de Gouaham. Les poules et le megapode Lapérouse, espèce de gallinacé à longues pattes, voilà pour les oiseaux. Les rats, les igouanes, la tortue de mer, le tripan , les chauves-souris , voilà pour les reptiles et les mammifères. Les Espagnols qui avaient grossi la flore des Mariannes , ont aussi beaucoup augmenté le nombre des animaux. Le bœuf, le porc , le chat , l'âne, le cheval y ont heureusement multiplié, grâce à leurs soins. Les souris se sont introduites dans Gouaham sans qu'on les demandât , par bonheur qu'on avait peuplé l'île de leurs implacables ennemis.
Heureux Mariannais, si des maladies cruelles ne venaient pas leur rappeler sur cette terre enchantée qu'ils sont hommes , exposés à toutes les misères de la vie, à toutes les angoisses de la douleur. L'érésypèle, la gale, la syphilis font sur eux d'affreux ravages. Mais le mal le plus terrible, parce qu'en livrant celui qu'il attaque à toutes les tortures physiques , il l'éloigné encore de ses semblables, chez qui l'horreur qu'inspire le mal domine la pitié que la vue de la souffrance d'autrui fait éprouver, c'est la lèpre, l'éléphantiasis qui attaque avec fureur les malheureux indigènes. Alors leurs membres se déforment , des masses énormes de chair flasque et empoisonnée remplacent leurs extrémités. Joignez à cela des plaies toujours saignantes, des pustules enflammées! Quand ces maladies sont arrivées à leur dernier période, l'homme n'a plus l'aspect humain, on dirait un corps
informe qui se meut par une puissance inconnue, et si l'usage de la parole leur était ravi, on douterait un instant que l'âme immortelle habitât dans une si effroyable enveloppe !
Détournez les yeux de dessus ce triste spectacle ; l'habitant de Gouaham est heureux, il a conservé, malgré la civilisation qui lui a été apportée , quelque chose de la simplicité des mœurs anciennes. Voyez cette jeune fille sous ce costume demi-européen , elle trahit son origine sauvage. Elle va à la messe, niai son esprit se plaît encore à mille superstitions bi zarres qui ont nourri son enfance. Elle a consul' hier le makahna , c'est-à-dire le sorcier, pour savon si sa mère qui n'est plus, approuvait son amour pour un jeune Espagnol qui abuse de sa simplicité. Le makahna a conservé le crâne de la défunte, et c'est au moyen de ce crâne qu'il évoque l'âme désirée. Ce sorcier a aussi le pouvoir de commander aux éléments, de rendre la santé aux malades, de changer les saisons, mais les missionnaires ont fait baisser son crédit ; il est un des derniers qui pratiquent son art mystérieux, encore est-ce à l'insu du gouverneur de l'île. Peut-être même aujourd'hui n'existe-t-il plus, et les makahnas ont-ils disparu pour toujours de Gouaham.
A peine rencontre-t-on maintenant quelques autres vestiges de la religion des premiers Mariannais. Au reste leurs croyances étaient celles d'un peuple grossier et ignorant. Us se regardaient comme les seuls hommes qui fussent dans l'univers ; ils assuraient que la pierre d'un rocher, appelé Fauna, et situé sur la côte occidentale de Gouaham, avait servi à former leur ancêtre. Us n'avaient point de culte , point de sacrifices, point de prêtres ; seulement ils disaient que Pountan, homme extraordinaire qui vivait dans l'espace , chargea ses sœurs de faire avec ses épaules le ciel et la terre, de ses yeux le soleil et la lune, de ses sourcils l'arc-en-ciel , Cosmogonie grossière qui eut plus d'un pendant chez d'autres nations et dans dautres contrées !
A la mort d'un indigène , on mettait une corbeille près de sa tète pour recueillir son esprit ; on le conjurait, puisqu'il quittait son corps, de venir se mettre dans la corbeille pour y faire désormais sa demeure, ou du moins pour s'y reposer quand il voudrait venir voir ses amis. Quelques-uns frottaient les morts d'huiles odoriférantes , et les promenaient par les maisons de leurs parents, pour leur donner la liberté de choisir une habitation qui leur convînt, et un lieu pour se reposer quand ils voudraient venir de l'autre monde rendre visite aux vivants. Alors ils criaient : Hou ! hou !!! et après, ils nommaient le mort dont ils invoquaient l'âme en lui adressant une prière.
Les Mariannais avaient aussi leur paradis et leur enfer. Le premier était un lieu de délices, un magnifique jardin planté de cocotiers, de cannes à sucre et de fruits d'un goût merveilleux. L'enfer ou zazarragouan , était habité par le kaïfi , c'est-à-dire le diable qui, au sein d'une fournaise ardente, rougit et bat les âmes , comme nos forgerons le fer ; leurs peines étaient-elles éternelles? c'est ce qu'on ne saurait assurer! Au reste, la vertu et le vice, les bonnes ou les mauvaises actions n'étaient pour rien dans les félicités où les peines de la vie future ; tout dépendait du genre de mort; si l'on mourait naturellement, on
était assuré de jouir des délices du paradis ; votre mort, au contraire, était-elle violente, on était enfermé dans le zazarragouan. Le catholicisme a aussi fait disparaître les craintes superstitieuses que leur inspiraient les anitis ou âmes des morts , les spectres qui les tourmentaient souvent de leur dangereuse présence, soit durant leurs songes, soit pendant leurs pèches , et pour lesquels ils observaient des jeûnes rigoureux.
Les Mariannais aiment aujourd'hui ce doux farniente dont les Espagnols leur ont trop donné l'exemple ; simples et hospitaliers, ils ont pour leurs chefs la plus entière soumission. Plusieurs traits de leur ancienne physionomie nationale ont disparu avec leur langue, car ils parlent actuellement un castillan corrompu.
Avant l'introduction du christianisme, la licence était extrême. Les droits matrimoniaux étant extrêmement favorables aux femmes , les hommes préféraient entretenir des concubines qu'ils achetaient de leurs parents. C'était surtout dans la classe des mangatchangs ou plébéienne , que ce débordement de mœurs était incroyable. Les mères excitaient leurs fdlesà la prostitution. On conserve encore aujourd'hui une chanson dont tel était l'objet ; les filles, sans être déshonorées , hantaient des lieux de débauche; les gouma oulitaos, c'est-à-dire les maisons de célibataires. Des espèces de sociétés secrètes se fermaient dans le but d'entretenir cette soif insatiable de voluptés dont les Mariannais étaient dévorés. C'é-
taient lesoulitaos qui parlaient une langue mystérieuse (fino gouatafon), dont eux seuls pouvaient comprendre le sens. Cook nous rapporte que , de môme , les Taïtiens formaient des associations ou arioys pour pourvoir à la variété de leurs lubriques plaisirs.
Chose étrange , malgré cette funeste dissolution , les liens de la famille étaient et sont même encore fort resserrés aux Mariannes ; nuls parents ne montraient une affection plus tendre pour leurs enfants. Inconstants et légers, ils étaient cependant d'une scrupuleuse fidélité pour leur parole. Les matouas ou nobles , surtout, avaient des vertus , dignes d'une nation plus morale; mais une vanité, un orgueil incroyables, les effaçaient presque toutes, et intéressés qu'ils étaient à tenir les mangatchangs dans l'abjection, ils ne tentèrent jamais de rappeler le peuple à des sentiments plus conformes à la nature.
Voilà les Mariannais d'autrefois; aujourd'hui la civilisation a promené son niveau sur les habitants de ces îles. Matouas, atchaots, ou demi-nobles, mangatchangs , ces distinctions ont disparu pour faire place à une franche et cordiale égalité. Pourquoi ? c'est que le christianisme, les lumières de l'Europe ont également réparti les connaissances chez ces populations hier encore sauvages. Ainsi s'anéantiront les barrières qui séparent les hommes de leurs semblables, elles tomberont d'elles-mêmes là où l'éducation et le savoir accorderont également leurs bienfaits au fils du noble et du pauvre.
A. Maurv.
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