SAINT-VITAL , DE RAVENNES
Kavcnnes est une cité unique dans son genre. — Illustre par son histoire et par ses souvenirs, mêlée à tous les grands événements du bas-empire, véritable Rome de cette époque, placée sur un radieux et beau rivage, aux confins de notre occident , elle reçut avec amour et garda fidèlement l'influence orientale ; elle est le reflet le plus certain de Constantinople, le sanctuaire de l'art néo-grec , la reine de l'ère byzantine. Jusqu'ici, l'on a peu écrit sur l'état actuel de cette ville, toute riche qu'elle est par ses édifices antiques d'autant plus précieux, que chaque jour ils deviennent plus rares dans l'âge où nous vivons , toute remarquable qu'elle est par l'urbanité , les mœurs , le caractère de ses habitants, et l'aspect enchanteur des riantes campagnes qui l'environnent. De là, les injurieux dédains ou l'ignorance de la plupart des voyageurs qui , venant visiter l'Italie, oublient d'aller déposer leurs hommages de pèlerin aux pieds de cette gloire insigne, mais malheureuse et négligée, de la plus douce péninsule du monde.
Pendant le cours de mon séjour à Ravennes, j'ai eu constamment pour guide et pour ami, M. Jean Valli, vice-consul de France , en cette résidence , dont le dévouement, les sympathies envers notre pays, méritent tant de gratitude et d'estime. Je ne dois pas oublier de remercier aussi MM. Rarbiani, peintre distingué de Havennes, l'abbé Saviotti, et plusieurs autres personnes non moins recommandables par leur éducation et leur savoir, qui ont bien voulu m'aider de leurs lumières , et rendre mon œuvre aussi agréable que facile. Qu'ils reçoivent tous ici l'expression de ma sincère reconnaissance pour l'hospitalité bienveillante qu'ils m'ont offerte. — On se rappelle mon fragment sur l'école byzantine, publié dans le Magasin Universel, comme commentaire au dessin donné de Sainte- Sophie de Constantinople, et l'on sait que je divisais cette école en trois phases. La primaire, du troisième siècle au septième ; la période intermédiaire du septième, au milieu du onzième, et enfin , la finale ou renaissance de l'art , de la moitié du onzième siècle au commencement du treizième. Presque tous les monuments de Ravennes appartiennent à la phase primaire de l'art , et sont issus directement de l'architype du type, Sainte-Sophie. Je ne citerai parmi eux que Saint- Vital, fille aînée du temple de Constantinople, élevée et formée à l'image de sa splendide mère. L'art byzantin des premiers siècles chrétiens, consista entièrement dans la mosaïque , dans les tableaux par incrustations de marbres, dans la marqueterie faite à compartiments délicieusement juxta-posés de basalte, de porphyre , d'albâtre oriental, de jaspe, de serpentin, de vert antique, de cipolin, de granit, de marbres deGrèce et d'Afrique. Dans la fin du onzième siècle, et dans le douzième, à la renaissance byzantine, l'on traduisit en relief, c'est-à-dire par la sculpture, toute cette somptueuse ornementation mosaïcale , œuvre d'une patience si intelligente et si artiste. Voici la progression bien constante , ou mieux la marche de l'art chrétien, eu égard à l'ornementation. Son origine est dans la mosaïque basilicale , aux tons fer-
mes, pleins, larges, austères, vigoureux, toujours un peu crûs, mais empreints d'un sentiment profond d'éternité ; à la mosaïque succéda la sculpture (après un interrègne artiste), puis vint la fresque monumentale, dans le quinzième siècle , puis le simple tableau mobile , limité dans un cadre , pour rétablissement d'autels et chapelles, et, de nos jours, les mauvaises grisailles, le carton-pierre, les pâtes et toutes les ordures monumentales qui souillent nos grands édifices religieux. On verra d'après cette filiation que l'art basilical , en s'éloignant de son berceau , perdit constamment ce caractère de durée, qui faisait sa gloire, ce ton mystérieux qui était sa fin. Les mosaïques étaient à fonds noirs avec personnages coloriés, le plus généralement, et d'ordinaire, les fonds d'or étaient réservés pour la portion concave ou apsidaire des sanctuaires. Saint-Marc, de Venise, fait seul exception à cette loi ; tout l'intérieur du vaisseau est vêtu de mosaïques sur fonds d'or ; mais c'est là un luxe exceptionnel dans un monument bien postérieur à la phase primaire de l'art byzantin ; et puis, Venise n'est-elle pas une ville orientale , où tout ce que l'on voit semble rêve ou féerie?
La basilique de Saint-Vital que nous choisissons pour exemple, parmi le peuple d'églises byzantines de Ravennes, des quatrième, cinquième, et sixième siècles, parce qu'elle est la plus significative et la plus complète, fut érigée vers le milieu du sixième siècle, qui est vraiment l'ère monumentale de cette vieille capitale de plusieurs césars du bas-empire d'occident, des exarques, des rois goths, etc. — On en jeta les fondements dans le lieu même où Saint- Vital et autres martyrs moururent au milieu des tortures, pour la foi chrétienne. Cette illustre basilique, construite en grande partie avec les débris et les marbres de l'ancien amphithéâtre romain de la cité, fut consacrée par l'archevêque saint Maximien , en DXLVII. — L'extérieur du monument , comme de tous ceux de l'époque néo-grecque primaire , n'a rien de significatif, on peut même dire qu'il est d'une remarquable indigence. Mais le spectateur est bien dédommagé de cet aspect pauvre , quand une fois il a franchi le seuil du temple. Sous cette coupole grecque, au milieu de ces formes antiques, inconnues, il n'est plus en Europe, il est transporté en orient ; il a devant lui à la fois, la basilique et le palais, le théâtre et la cour orientale, il sent toute son âme s'épanouir en d'incroyables rêves et en d'indicibles harmonies.
Le plan de l'édifice offre un octogone régulier, qui constitue deux rangs de loges ou portiques superposés soutenant une coupole circulaire. Autour de cette fabrique, règne un portique moins élevé qu'elle, et décrivant la même figure, percé de deux chapelles sphériques, vers la partie supérieure de l'église, et de deuxchapelles semi-circulaires vers sa portion intérieure. Ajoutez à cet ensemble le sanctuaire placé en regard de la porte principale, aujourd'hui condamnée et autrefois précédée d'un anti-temple ; la grande chapelle qui fait face à la sacristie, et qui est une reconstruction beaucoup plus moderne que le reste ; enfin, la sacristie qui se trouve, dans les mêmes conditions, et vous aurez le plan du vaisseau. La sacristie et la chapelle placée en regard d'elle, probablement remplacent des constructions byzantines analogues à celle du sanctuaire : dans cette hypothèse , la basi-
;io6
lique, avec ces deux constructions, le chœur et l'antitemple, présentant une légère saillie, par rapport aux lignes générales du vaisseau, aurait esquissé la croix grecque à branches, ou croisillons faiblement accusés. L'aire de Saint-Vital peut offrir trente-deux mètres, quatre-vingt-un centimètres de diamètre , d'un mur à l'autre , et seize mètres , quarante-quatre centimètres, d'un pilier à celui qui lui est opposé. Le pavé laisse apercevoir les traces devenues rares de l'ancienne mosaïque à arabesques qui le composait, et est demeurée ensevelie, par suite de l'élévation du sol de la cité. Toutes les murailles sont revêtues, à leur partie inférieure , d'immenses dalles de marbre grec veiné, au-dessus desquelles régnait une frise faite de compartiments des marbres les plus rares et les plus variés , dont il ne reste que des débris. Ces murailles sont interrompues par des pilastres également revêtus de marbres. Deux d'entre eux présentent, au lieu de chapiteaux, un assortiment de marbres choisis, et l'on y observe une guirlande de feuilles, des arabesques de porphyre , de serpentin, d'albâtre et de nacre de perle , et le monogramme qui signifie : 1ULIANUS, fondateur de l'église [fig. 1). — Huitgros pilastres revêtus de dalles de marbres grec veiné et égyptien, et quatorze colonnes de marbre grec également veiné , constituent le rang inférieur du portique qui environne le centre coupolaire de l'édifice. Chaque zone d'arcades est de figure hémisphérique, et voûtée en conque ; elle est accusée par deux pilastres , deux colonnes, et par trois petits arcs ouverts sous la loge. Les chapiteaux sont très variés, trapus, démesurément aplatis par rapport au fût ; les impostes trapézoïdes ressemblent à un second chapiteau superposé sur le premier, et sur la plupart d'entre elles, l'on remarque le monogramme précité de Julien, et celui de : [fig. 2)
ECCLESIUS EPISCOPUS.
L'étage supérieur est, en petit, la répétition des arcs inférieurs ; il forme une tribune, et chaque zone est ornée d'une balustrade adaptée après coup. Quelques-unes des colonnettes de ce rang sont ornées d'une petite ancre , ce qui semble indiquer qu'elles proviennent de l'ancien temple de Ravennes , consacré à Neptune. La coupole, jadis ornée à la voûte de mosaïques, et aujourd'hui de fresques modernes, qui sont loin d'être à leur place, est éclairée par huit fenêtres à deux divisions.
La seule partie complètement intacte et primitive de l'édifice , quant à l'ornementation des grandes lignes, c'est le sanctuaire. — C'est là où la noble fille de Sainte-Sophie , de Constantinople, brille de tout son antique éclat. A l'entrée du presbytère (entour de l'autel, lieu où se tient le clergé officiant), l'on remarque deux bas-reliefs du plus grand prix, restes de la somptueuse ornementation du temple de Neptune. Les murs latéraux de cette portion de l'édifice, aux deux côtés du maître-autel, sont percés de tribunes à trois arcs, dans leur partie supérieure. Les impostes des colonnettes offrent le monogramme de Julien , et la croix grecque avec le croisillon supérieur un peu allongé, presque l'image d'une croix latine renversée :
Tout ce sanctuaire est revêtu de mosaïques du
sixième siècle. Au rebord intérieur de la voûte à quatre pans , qui accuse le presbytère , sont quinze médaillons représentant les douze apôtres, saints (îervais et Protais, fils de saint Vital, et le Sauveur au centre. Les murs latéraux, vers les tribunes, au-dessus du premier rang d'arcades qui les soutiennent , offrent les sacrifices de Melchisedech et d'Abel , Moïse en différentes situations, le sacrifice d'Abraham, les prophètes Jérémie et Isaïe, les évangélistes, des anges ; la voûte est entièrement ornée d'arabesques. Dans la portion du sanctuaire nommée tribune, on voit, adroite, l'empereur Justinien, suivi de courtisans et de soldats, et saint Maximien, évêque; à gauche du spectateur, THEODORA AUGUSTA, femme du prince, avec une foule de matrones. Dans le fond concave de la tribune que nous nommons abside , et qui, ici, comme dans toutes les églises byzantines, est en forme de conque , vous observerez le sauveur en pied, assis sur un globe avec deux anges à ses côtés, ayant dans sa longue robe ou tunique, la lettre N (NAZARETHUS) ; à sa droite, saint Vital qui reçoit la couronne du martyr , et à sa gauche , saint Ecclesius, offrant au Christ le temple érigé par lui (saint Vital). Ces saints sont désignés par les lettres :
SCS* VITALIS — ECCLESIUS * EPIS.
L'on ne peut se figurer l'effet profondément religieux de ces peintures de marbre, de ces poses si majestueuses, si larges, si fermes, de ces figures si graves, si imposantes, de cette mystique histoire si merveilleusement exposée aux yeux des fidèles. Il est à remarquer que les sujets tirés de l'ancienne loi sont plus nombreux que ceux tirés du nouveau Testament. La grande figure de Moïse est , après celle du Christ, celle qui domine toutes les mosaïques byzantines ; on retrouve le législateur du Sinaï dans tous les actes de sa vie , et , avec lui Ezéchiel , Jérémie, Isaïe, Élie, etc. — Je ne puis faire passer dans cette rapide description les magnificences de détail du monument ; ce que j'en ai dit, suffira pour les archéophiles, car ils sauront ce qu'est l'oeuvre, ce qu'est le plan , ce qu'est le caractère de la basilique. — Inutile donc de leur parler d'une foule de travaux antiques et modernes qui concourent à l'ornementation du temple , du tombeau de l'exarque Isaac , des chapelles, de la sacristie qui, comme toutes celles d'Italie , est un objet important de décoration. Dans la douce et belle péninsule , il se pratique dans toutes les églises un usage excellent : elles sont vides de bancs et de chaises, et le monumentaliste peut tout à son aise, jouir de la vue d'ensemble des édifices religieux. — Et puis , chaque chose y est à sa place , et c'est beaucoup. — L'art, en Italie, est toujours à son poste naturel ; dans les basiliques et dans les palais, il ne se prostitue pas comme chez nous, en décorations de boutiques et de cafés.
Nous olîrons ici à nos lecteurs une croix très curieuse, en métal, ouvrage du septième siècle, qui surmonte le toit du baptistère de l'ancienne église métropolitaine de Ravennes, haute de soixante-trois centimètres, et large de quarante-huit [fig. 3).
Je ne puis trop recommander Ravennes aux monumentalistes intelligents. — L'Italie, ce beau pays de marbre, d'or, de parfums , de brises caressantes, où tout est harmonie dans le ciel , les souvenirs , les for-
mes , la nature , les mœurs , les monuments , l'Italie où la vie d'amour et d'art vous entre par tous les pores, n'a rien de plus précieux que cette cité pour l'époque byzantine ; Rome même est moins riche qu'elle ; car, à Rome, on a détruit ou modernisé tant de vieilles basiliques, que l'on y croirait que le christianisme n'y date que des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles. A ceux qui font peu de cas des
monuments, et d'une atmosphère byzantine qui vous fait échapper à la terre d'Europe à ce siècle: pour vous transporter en orient, au cœur des premiers âges chrétiens, je dirai : allez au moins à Ravennes jeter une fleur sur le mausolée du Dante, car l'Homère italien mourut à Ravennes , dans les bras de l'hospitalité.
Le chev. Joseph Bard, de la Côte-d'Or.
fia: 3.
LERVAT TEMPORIBVS DN THEODDBOAPOSTOLICVM!
Monogrammes. — Croix en mêlai du baptistère.