L'AN MIL
( Deuxième article, v. p. 3V7.)
Ce sentiment de croyance et de foi fut également le mobile de l'organisation monastique ; jusqu'alors les monastères ou abbayes n'avaient pas de règles exactement suivies. Les moines se livraient à toutes les licences de la société féodale; les uns chassaient, l'arc en main , dans les forêts séculaires ; les meutes des abbés aboyaient jusque sur le parvis de la cathédrale, elles faisaient chœur avec le chant des psaumes et les prières de matines; les autres posaient le casque sur leur front tonsuré, et, 1 epée en mains, se présentaient comme l'archevêque Turpin aux batailles ; était-ce là l'office de clerc, tels que les saints canons l'avaient prescrit? Quand donc la fin du monde fut annoncée avec des signes, terribles avant-coureurs, alors il se fit un grand retour vers la réforme monastique ; de tous cAtés partit un cri de réprobation contre
la licence des religieux , la voix austère de quelques évêques se fit entendre pour appeler les ordres monastiques à la pénitence. La solitude avait ses débauches, la vie du désert ses fêtes où le vin coulait à pleins bords au milieu de folles filles ; il fallait mettre fin au scandale dans la foi.
Le puissant régulateur des ordres religieux avait été saint Benoît ; le premier des saints qui porta le nom de Benoît fut le créateur des ordres monastiques en occident, comme Antoine l'avait été en orient. Dans le désert de Sobiaco, à quinze lieues de Rome, saint Benoît conçut la pensée profonde de sa règle, qui répondait si admirablement aux besoins de la terre envahie : il recommanda à ses disciples l'étude et le travail des mains ; l'étude pour grandir le domaine de la science et de l'intelligence, quand la barbarie menaçait de tout obscurcir ; le travail des mains pour fertiliser ces plaines incultes, ces déserts que l'invasion avait faits ; l'Europe était foulée aux pieds des chevaux tartares et sarrasins ; la terre était con-
vertie en solitude ; Benoit (lisait à scs frères : « Travaillez à semer les ehamps, à multiplier les récoltes, car Dieu a mis l'homme dans cette triste vallée de larmes pour remplir trois conditions : avancer l'intelligence , travailler et prier. » L'ordre de saint Benoît se répandit avec une indicible rapidité ; la parole du grand fondateur retentissait dans l'univers chrétien , elle répondait aux besoins des masses ravagées par le bouleversement du cinquième siècle ; partout où le pèlerin se rendait, en France, en Italie, en Allemagne, il rencontrait les disciples de saint Benoît vivant dans les abbayes et aux oratoires ; ils remuaient les terres, les rochers, défrichaient les forêts. Là, vous trouviez des coteaux de vignes ou naguère une forêt vierge entrelaçait ses rameaux sauvages. Par un privilège de la providence, une grande destinée s'était rattachée à ce nom de Benoît; il y avait eu un saint Benoît qui grandit l'intelligence des ordres monastiques en Angleterre; puis saint Benoît d'Aniane, de la race méridionale, d'abord échanson de Pépin et deCharlemagne ; le noble courtisan quitta les festins des cours plénières pour se déclarer le réformateur des ordres religieux en France. Quels hommes et quelle puissance de règles que ces fondateurs d'établissements religieux au moyen-âge! Dans une époque comme la nôtre, où tant d'individualités se posent dans leur égoïsme étroit , combien ne sont pas dignes de notre admiration ces puissants génies qui assouplissaient tellement la volonté humaine, que des milliers de corps n'avaient qu'une âme, qu'une vie commune, laquelle ils soumettaient à la règle , loi impérative de ces corporations ! Les fondateurs d'empire blanchissent leur front pour imposer l'obéissance à la loi ; ici , ces fondateurs d'ordres monastiques façonnaient l'homme à tous les devoirs par la puissance de la discipline, et avec la plus grande abnégation de toute personnalité.
Il y avait en France quelque relâchement dans l'ordre de saint Benoit, quand parut saint Odon, abbé de Cluny ; il appartenait à la race méridionale, et son père tenait les fonctions de chancelier auprès de Guillaume-le-Pieux, duc d'Aquitaine : Odon reçut une éducation intelligente ; la vieille Rome ne lui fut point inconnue ; il récitait Virgile et Horace , et lorsqu'il vint aux écoles de sciences de Paris, il fut remarqué par l'archidiacre Remy , une des lumières de la cathédrale ; sa lecture, ses veilles, il les appliqua à l'étude de la règle de saint Benoît. Il commenta cet admirable modèle des gouvernements et des corporations. Odon renonça au monde pour se retirer en Bourgogne, dans le désert où venaient de s'établir quelques cellules religieuses ; il fut élu abbé decette petite colonie de cultivateurs actifs ; Odon avait apporté cent volumes des pères et des auteurs de l'antiquité profane ; il recommanda aux frères l'étude et le travail, les deux premières conditions de la vie de saint Benoît ; il bâtit le monastère de Cluny ; Cluny, sainte retraite, colonie agricole que le principe religieux fonda pour apprendre la culture à la Bourgogne couverte de bruyères : bientôt tout fut défriché et planté ; des coteaux virent jaunir la vigne vigoureuse ; des canaux et des rigoles arrosèrent des jardins, et Cluny put fonder dans moins d'un siècle cent cinquante oratoires, fermes-modèles pour la culture jetée sur tout le sol de la France.
Le triomphe de l'esprit monastique se manifesta surtout à la lin du dixième siècle ; quelle retraite plus sainte pouvait-on trouver quand la société était tourmentée par tant de douleurs! On se précipitait au pied des autels, on embrassait les sanctuaires ; la fondation des églises et des monastères semblait être la pensée commune. La société avait besoin de prières; les grandes organisations religieuses datent de cette époque ; il fallait donner des règles à ce peuple nouveau qui encombrait les pieuses retraites; il y eut donc une collection de lois monastiques, lesquelles devinrent par la suite le type de l'organisation communale ; l'église fut le principe de toute liberté. Une époque de déchirements et de douleurs a besoin de la solitude ; l'esprit du désert correspond au désespoir de la vie. La société était tout empreinte de la pensée du repentir , elle courait s'agenouiller ; le peuple priait la Vierge sainte de suspendre la colère du sauveur ; il soupirait dans ces hymnes qui , nuit et jour, retentissaient aux cellules des moines comme un chant de tristesse, comme un frissonnement de l'âme qui allait à Dieu !
La génération du dixième siècle était marquée de deux caractères : ici l'on se groupait dans la solitude pour s'exalter pieusement ; là, on avait besoin de la vie errante, aventureuse, même dans le repentir. Il y avait quelques barons hautains qui , vieillards aux cheveux blancs, renonçaient aux armes pour le cloître ; on rencontrait plus d'un ermite qui . naguère , avait entendu le son du cor et le bruit des batailles ; quand les rides de la vieillesse plissaient son front, il quittait le monde et ses tempêtes. La jeunesse bouillante et pleine de sève n'avait-elle pas un moyen d'exprimer sa piété et d'employer son bras pour le service du Christ? De cette ardeur du sang, surabondante dans la poitrine du féodal, naquit le goût des pèlerinages lointains; le pèlerinage au prochain oratoire convenait au bourgeois ou aux pauvres chevaliers glacés par l'âge ; mais quand la passion des périlleuses conquêtes agitait les seigneurs, ils se firent accompagner par une longue suite de braves et dignes suivants ; les pèlerinages devinrent de grandes caravanes qui passaient les Alpes et les sombres Apennins, pour se rendre à Rome et prier sur les tombeaux de saint Pierre et de saint Paul, martyrs; ces pèlerinages étaient armés déjà , ne fallait-il pas se défendre contre les voleurs et les mécréants qui se tenaient au passage étroit des montagnes ? Quelquesuns de ces pèlerins poussaient plus loin leur pieuse ardeur, ils traversaient les mers orageuses pour se rendre en Palestine ; l'âme se complaît à l'aspect de ce qui parle aux souvenirs. La pensée du pèlerinage poussait à l'exaltation d'une piété chevaleresque; la vue du tombeau du Christ jetait tous les cœurs dans une rêverie ineffable : lorsqu'une croyance tient à l'esprit , quelle plus saisissante contemplation que celle 'de la tombe qui contient les dépouilles de ce qu'on adore ! Le goût des pèlerinages convenait à la vie errante du moyen-âge ; faire un acte agréable à Dieu, tout en poursuivant les aventures, n'était-ce pas précisément répondre à la pensée ardente des chevaliers1? On donnait un élément à l'esprit de conquête. Dans le cours de ces voyages lointains, on pouvait trouver terres à saisir et mécréants à dépouiller; la piété s<' liait ainsi à l'esprit de la société militaire ;
puis, quand le terrible au mil approchait avec sou cortège de calamités et de tristes présages, que pouvait-on faire de plus saint que d'aller en prières à Home ou à Jérusalem ? Si le grand cataclisme prédit par l'Apocalypse, devait heurter les cités et briser les montagnes, le pieux pèlerin alors mourrait à la face des basiliques de Rome et du tombeau du Christ dans Jérusalem ; l'âme s'élèverait ainsi purifiée vers son créateur.
Cette universelle tendance pour la piété, ce besoin qui poussait la génération vers le pèlerinage ou vers la vie monastique, les deux grandes issues pour les âmes paisibles ou errantes , d'autres causes enfin prises dans la tristesse des temps, grandirent l'intluence morale du catholicisme, et avec elle la souveraine puissance des papes. On a cherché vulgairement dans l'ambition des pontifes la cause première de ce pouvoir qu'ils exercèrent sur la société ; la dictature vint tout naturellement aux papes, parce que la génération , pénétrée d'une crainte subite sur la fin du monde qui s'avançait, courait pleine de tristesse embrasser les autels du Christ. La force brutale des barons n'exerça plus la même violence, et le mouvement catholique prit une plus grande énergie encore sur la société. On n'a pas assez rapproché l'an mil avec son caractère religieux et sombre, son indicible tremblement en face de la mort, de l'accroissement immense conquis par la puissance des papes ; le haut pouvoir de Grégoire VII fut le produit de cette indicible terreur qui poussa petits et grands à bâtir des églises, à fonder des monastères, à élever enfin des temples à Dieu, tandis que la portion ardente et belliqueuse de la société se précipitait dans l'existence active des pèlerinages; ce qui avait de la sève éclatait dans la vie aventureuse ; ce qui avait la mort à l'âme priait et s'agenouillait. Le pape devint le chef naturel d'une société qui mettait toutes ses forces à la disposition du catholicisme ; Rome fut la tête de cette génération qui éclata sur le monde par les croisades.
Capefigue.
SOUVENIRS DE SAINTE-HELENE
« Masséna était un grand pillard. Il était toujours de moitié avec les fournisseurs et les commissaires de l'armée. Je lui dis plusieurs fois que, s'il voulait cesser ses spéculations, je lui ferais présent de huit cent mille fr., ou d'un million ; mais il en avait pris tellement l'habitude, qu'il ne pouvait s'empêcher de se mêler de ces sales intrigues pécuniaires. Il était haï pour cela, par les soldats, qui se révoltèrent trois ou quatre fois contre lui. Cependant, eu égard aux circonstances , c'était un homme précieux, et il eût été un grand homme si ses qualités brillantes n'eussent été obscurcies par le vice honteux de l'avarice.
« Masséna , né à Nice , était entré au service de France dans le régiment de Royal-Italien; il avança rapidement, et devint général de division. A l'armée d'Italie , il servit sous les généraux en chef Dugommier, Dumerbion, Kellermann, et Schérer. Il était fortement constitué, infatigable, nuit et jour à cheval . parmi les rochers et dans les montagnes ; c'était le genre de guerre qu'il entendait spécialement. Tl était décidé, brave, intrépide, plein d'ambition
et d amour-propre ; son caractère distinctif était l'opiniâtreté ; il n'était jamais découragé. 11 négligeait la discipline , soignait mal l'administration , et, par cette raison, était peu aimé du soldat. Il faisait assez mal les dispositions d'une attaque; sa conversation était peu intéressante ; mais au premier coup de canon, au milieu des boulets et des dangers, sa pensée acquérait de la force et de la clarté. Était-il battu , il recommençait comme s'il eût été vainqueur. A la fin de la campagne d'Italie, il reçut la commission d'aller porter au directoire les préliminaires de Léoben. Lors de la campagne d'Egypte, il eut le commandement en chef de l'armée d'Helvétie, et sauva la république par le gain de la bataille de Zurich. Depuis il a été maréchal, duc de Rivoli et prince d'Essling. »
RECHERCHES HISTORIQUES sur l'origine de quelques cérémonies religieuses.
Jean, seizième pape de ce nom, et le cent trentième dans l'ordre de succession, institua la fête des Morts ; l'an 995, au commencement de la race des capétiens ; sous le règne de ce très bon , très dévot et très malheureux roi Robert.
Jean, treizième pape de ce nom, a établi l'usage de baptiser les cloches ; l'an 985 , sous Louis V, dernier règne de la race des Carlovingiens.
Nicolas, cent septième pape , ordonna que le baptême ne serait point réitéré , bien qu'il eût été donné par un païen ; l'an 858, règne de Charles-le-Chauve, naissance du régime féodal.
Grégoire, cent troisième pape, institua la fête de la Toussaint , célébrée à Rome plus de deux cents ans avant qu'elle le fût dans les Gaules et en Allemagne ; l'an 827, règne de Louis-le-Débonnaire.
Le premier orgue qui ait paru en France , fut envoyé par Constantin, à Pepin-le-Rref ; il était alors à Compiègne, et en fit don à l'église de cette ville, élevée sous le vocable de sainte Corneille. Pépin est le premier roi de la race carlovingienne qui ait été sacré par un prélat, de sorte que le sacre des rois fut introduit en France par un usurpateur.
Sergiens , quatre-vingt-septième pape, ordonna que l'on chantât à la messe l'Agnus Dei; l'an 687, sous les maires du palais.
Saint Léon, deuxième de ce nom, et quatre-vingtunième pape, ordonna le baiser de paix, à la messe, et, qu'avant de la commencer, on jetât de l'eau bénite sur le peuple ; l'an 683, époque de la dernière lueur d'autorité de la race mérovingienne.
Sabinien, soixante-sixième pape , ordonna qu'on tînt des lampes allumées dans les églises ; l'an 60V , sous le règne du bon roi d'Agobert ; Éloi, orfèvretrésorier, fit don d'une lampe à la cathédrale.
Saint Grégoire , soixante-troisième pape , ordonna de chanter neuf fois le Kyrie Eleison, à la messe ; il institua les Litanies et les Rogations , long-temps en usage chez les Grecs ; il établit les processions des Rameaux; l'an 590, cette époque de guerres et de massacres se résume dans les deux figures sanglantes qui la dominent : Frédégonde et Brunehaut.
Agapète, premier pape de ce nom, a établi la procession du dimanche , l'an 53V. A ce moment, l'em-
pereur Justinien cédait aux rois francs les droits de l'empire sur les Gaules.
Saint Damasse ajouta le Gloria Palri à la fin des psaumes; ordonna qu'on dirait le Conflleor avant la messe, le Credo après l'Evangile , et lit chanter, le premier, Alléluia, louons Dieu; c'était là le premier mot qu'on apprenait aux petits enfants ; l'an W6 , sous le règne de Clovis, la même année qu'il se fit chrétien.
Les cloches furent fondues par l'ollin , évoque de Noie, en Campanie, et Cohute , pape , en ordonna le son pour avertir les fidèles de l'heure de l'office divin ; l'an 4-13 , époque de l'établissement des nations germaniques et gothiques en France.
Saint Athanase, trente-quatrième pape, ordonna que lorsqu'on chanterait l'Evangile, chacun se tiendrait debout ; l'an 410, le k août de la môme année, les Francs, réunis à Alaric , roi des Visigoths , s'emparaient de Rome et ressaisissaient leur première indépendance.
Saint Denis, vingt-sixième pape, institua les diocèses et les paroisses.
Saint Calixe, dix-septième pape, institua le jeûne des Quatre-Temps, suivant la prophétie de Zacharie.
Saint Alexandre, septième pape, a établi l'usage de l'eau bénite, dont le premier exemple vient du Christ ; il ordonna qu'il y en aurait dans les églises et dans
les maisons particulières; l'an 121, sous l'empereur Adrien, l'église lui dut une de ses plus violentes persécutions.
Saint Cyrille défendit le mariage au clergé; l'an 185, sousTite-Antonin ; domination romaine dans les Gaules.
Le pape Jean VII, a fondé les cimetières ; avant ce temps, on enterrait sur les grands chemins ; l'an 103, sous l'empereur Marc-Aurèle.
Saint Anicet, douzième pape, fit tonsurer les prêtres ; l'an 158, sous l'empereur lite-Antonin.
Saint Nigin, dixième pape , institua les parrains et marraines aux baptêmes des nouveaux nés ; l'an 15i, sousTite-Antonin.
Saint Élesphon, pape, ordonna que le jour de Noël on dirait la messe à minuit. Il ordonna aussi le jeûne du carême, mais cette institution venait des apôtres; l'an 138 sous l'empereur Adrien.
Des maisons particulières, inconnues aux païens, servaient de temples aux fidèles dans les premiers siècles apostoliques. Les assemblées se tenaient la nuit, et des lumières étaient alors nécessaires; de là, vient l'origine des cierges allumés pendant les offices c'est la plus ancienne des coutumes de l'église . elle remonte au règne de Néron , sous lequel saint Pierre était pape ; plus de trente ans après la mort du Christ, qui eut lieu sous Tibère. Év. M. dk M.
Sujpi tirri de l'Arioste, chant xvin. tiravure du Roland non employée.
siui.k. — palkrmi:
V'no de la cathédrale , a Palerfrie.
ro«K VI — AOUT I S2'J
LIBRARY
OF THE
UNIVERSITY OF ILLINOIS