‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 143 sur 166 · UNE VISION · texte numérisé non relu

UNE VISION

Fatigué d'un hiver bien long , bien rigoureux , j'avais un tel besoin d'air , de feuillage et de soleil , qu'à l'approche des mois précurseurs de l'été, j'ai couru vite aux champs, où l'air est pur, la feuille précoce et le soleil plus beau ; devant mes pas, devant mes yeux, s'étendait un parc devenu presque ma propriété par l'absence d'un ami. A son départ, il m'en confia le soin , il m'en laissa la jouissance. Ce parc modeste, mais délicieux, n'ayant point de ruines fraîchement bâties , mais les débris réels d'un château du douzième siècle, me paraissait assez plébéien pour n'être pas aussi paresseux dans sa végétation que le royal jardin des Tuileries. Vain espoir! plaisir trompé ! ses grands arbres, tilleuls, ormeaux et frênes sont encore dépouillés, chose plus triste en avril qu'en décembre ; lorsque la terre n'est plus* riante, et que le ciel est sombre , le ciel ne se trouve pas du moins en désharmonie avec la terre ; le regard s'afflige, au contraire, quand il s'arrête, par un jour radieux, sur toutes ces branches , ou plutôt sur tout ce bois sec qu'une étincelante lumière inonde ; on est tenté de dire aux feuilles : Dépêchez-vous, mon-

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trez-VOUS, voilà le printemps. Pour ajouter à ma tristesse, je n'ai pu faire ni recevoir aucune visite. Les habitations voisines sont toutes encore désertes ; je me suis promené, mais seul , dans les longues allées. J'étais comme à Paris, quand je m'égare au fond du Marais, quand je me perds dans le silence de la place lloyale où Louis XIII, semblable à la statue du Festin de Pierre, est aussi ennuyé sur son pâle cheval que le commandeur sur sa lugubre tombe.

Prêt à quitter cette campagne délaissée, on m'annonça le curé. Ses paroissiens avaient beaucoup souffert, et sa présence était en même temps un acte de charité pour eux et de politesse pour moi C'est un homme à beaux cheveux blancs ; la bonne renommée lui vaut l'estime de tout le monde , et même les esprits-forts de l'endroit le respectent' à cause de ses vertus ; il joint à la naïveté d'un enfant, une instruction solide ; sa nature est très impressionnable, et sa tète un peu exaltée. Je le retins : nous fîmes un repas fort simple, mais offert et accepté d'une manière toute cordiale, bien préférable à ces dîners splendides où souvent la vanité verse sur la table d'un jour les dures économies de plus d'une semaine. Au sortir de la table à manger, l'ombre enveloppait déjà le salon : un reste de clarté se mourait au-dehors des croisées sur les frais coteaux perchés çà et là vers les extrémités de l'horizon : ce n'était pas la nuit ce n'était plus le jour. A ce moment de calme mêlé de mystère, où la voix baisse avec la lumière qui s'en va, comme pour la suivre, les entretiens deviennent plus intimes; le nôtre prit ce caractère. Après avoir touché différents sujets sans être captivés par aucun , le bon curé me parla de Paris.

— Félicitez-vous, lui disje, d'être éloigné de cette fourmilière où les besoins de la vie sociale, trop multipliés, font à chacun une triste nécessité de les satisfaire à tout prix ; où, la boue au cœur, on se prosterne devant un métal divinisé, comme jadis les Israélites au pied d'une idole qui, pour être d'or, n'en était pas moins un veau stupide. Eh ! que parlé-je d'Israéliles? C'est Babylone rendue au monde, toute resplendissante de ses voluptés ; Daniel seul n'a pas encore paru. Ne sortez donc point du calme de vos campagnes, M. le curé, même par curiosité de la pensée; non que je les croie d'une innocence patriarchale, et qu'au banc de vos marguilliers soient assis à mes yeux des Abraham et des Jacob; non que je m'attende à rencontrer des bergers sous des hêtres , occupés à soutenir des combats de chants où Duprez serait vaincu. Ils sont rustres, et peut-être un peu vicieux , vos bergers ; mais ils n'ont jamais , dans les replis de leur cœur, de ces crimes à vous chasser de votre confessional , à vous donner l'épouvante d'Hamlet , lorsque le spectre de >on père, attaché à ses pas, lui révèle quelle main versa le poison d.ins la coupe royale.

— Pour un enfant du siècle , pour un homme de progrès, me répondit-il , vous retournez trop en arrière. Sans doute , il fut une époque où les villes et les campagnes étaient si bien séparées que rien ne s'y ressemblait ni les mœurs, ni le langage; c'étaient deux mondes distincts; mais, aujourd'hui, un fréquent échange entre les champs et les cités fait voyager la corruption ; elle n'est guère plus là qu'ici, et bientôt, grâce à ces routes où, sur le fer et dans des nuages de vapeur . les flots humains roulent comme des tor-

rents, dites-moi ce que les champs pourront conserver de leurs vertus primitives? Les forêts seront des faubourgs, nos prairies des places publiques. Déjà mes paroissiens forment une population tellement mêlée que vous auriez peine à distinguer chez elle les vices indigènes ou exotiques , si je puis m'exprimer ainsi. Seul, je suis en position de saisir la différence de ces vices, caries uns, grossiers et naturels, en quelque sorte, tiennent aux passions mauvaises de l'humanité ; ils sont connus de longue date, et l'on sait comment se conduire avec eux ; les autres, plu> radines , sont le fruit d'une civilisation avancée, le travail laborieux et habile de l'intelligence méchamment perfectionnée ; ceux-là bien souvent me confondent. Je disais dernièrement à monseigneur l'évèque : La candeur des hommes de notre âge ne va plus aux mœurs détériorées de ce temps-ci Certains pécheurs me racontent ce que je n'ai jamais su, jamais vu. Le sacerdoce va devenir bien difficile ! Pour mon compte , je me crois tantôt trop sévère, tantôt trop facile; je doute de moi-même, et lorsqu'il m'arrive de me demander si je me suis conduit en bon et digne prêtre, pour peu que ma conscience ne réponde pas avec fermeté, avec certitude, je m'effraie, je me donne les remords que j'ôte aux mourants ; ils me les laissent au cœur à mesure qu'ils s'en vont consolés.

L'évêque essaya de relever mon courage ; mais je ne tardai pas à faire la cruelle épreuve que ma raison n'a plus assez de force pour me servir de guide ; que mon esprit, se laissant effrayer, ne se rappelle pas avec assez d'à propos les règles strictes de l'église. Ce n'était dans cette épreuve, il est vrai, ni une simple faute, juste ciel ! ni quelque vie tachée par un vice ; c'était le crime appelé pour échapper au souvenir vengeur d'autres crimes ; c'était...

Il s'interrompt à ces mots, et ses traits éprouvèrent une altération profonde.

Il excita ma curiosité.

— Je n'ignore pas que votre cœur est un sanctuaire d'où ne sortent plus les secrets qu'on y renferme ; sans cela, je vous presserais de me faire une confidence. Et je lui disais cela avec un ton capable de la provoquer ; avant de l'avoir reçue, j'avais l'air d'y porter intérêt.

— Ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu, les accidents qui en ont été la suite, l'état de trouble et d'horreur où je suis encore plongé, je puis tout vous raconter. Comme je me suis armé sans doute de trop de rigueur, pour n'avoir pas songé que la bonté divine est une source abondante de pardons; comme je ne me suis point laissé fléchir assez vite, moi, le prêtre, moi, chargé d'apprendre aux autres que Dieu n'est pas inexorable, ce sera justice de publier quel a été mon châtiment.

« A quelque distance de mon presbytère s'élève une maison de modeste apparence, isolée, dans une position agreste et bâtie avec une élégante simplicité. Un homme, tout-à-fait inconnu dans le pays, l'acheta et vint l'habiter peu de temps après le choléra . époque funèbre et fatale, où, dans plus d'une famille, l'avarice, la haine et la vengeance cachèrent leurs victimes sous les ailes du fléau. On sut à peine dans le village d'où cet homme venait, quel était son nom. Arrivé seul, il vécut seul; un profond mystère l'enveloppait; ;'i son front chargé de rides, à son (eint plombé, à sa

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maigreur extrême , ou l'eût pris pour un vieillard : il en avait l'aspect ; seulement son œil ardent décelait plus de jeunesse ; dans l'âme de cet homme les grandes passions avaient grondé. Sombre, levé avant le jour, rentrant chez lui quand brillait le soleil , sortant de nouveau le soir quand descendait l'ombre , il fuyait ses semblables. Une pauvre femme lui préparait la plus frugale nourriture ; il ne voulait ni ne pouvait peut-être supporter aucune figure humaine. On ne voyait même pas autour de lui un animal domestique avec lequel il sympathisât, et qui , par ses caresses, lui donnât la dernière consolation que recherchent et qu'obtiennent les êtres les plus abandonnés. Quand ses pas l'égaraient dans les bois d'alentour, la moindre rencontre, celle même d'un enfant , lui faisait ombrage; et quand le chant du bûcheron retentissait, c'était pour lui comme un signal de chercher un chemin opposé; il avait peur de la joie.

Personne ne savait les secrets d'un cœur si troublé ; nul ne s'expliquait une telle misanthropie. Ces secrets, un seul homme, un seul les a connus, et cet homme, c'est moi. »

Ici, mon attention redoubla. Le curé poursuivit :

« Souvent nous nous rencontrions dans les sentiers écartés ; à la vue de mon habit de prêtre il frémissait, il proférait des mots mêlés de haine et d'impiété , et, d'un pas rapide, il disparaissait ; je faisais alors un signe de croix , et je lui envoyais ma bénédiction , persuadé qu'elle le recommanderait aux pardons du ciel.

La fin de cette vie étrange arriva. Une nuit, une nuit épaisse , accablante , j'étais couché dans mon lit, lisant les saints Evangiles , à la clarté d'une lampe , et comme bercé par le silence de la nature entière : tout-à-coup j'entendis au-dessous de ma fenêtre une voix empreinte d'un tel caractère qu'elle ne pouvait appartenir qu'à lui seul... qu'à l'homme dont je vous parle ; elle articulait des mots entrecoupés de sinistres gémissements. Je sautai à bas du lit , je m'habillai à la hâte, et je descendis au jardin. Une impulsion irrésistible me forçait à marcher. Cette voix, mais plus éloignée , parvint encore à mon oreille , puis elle me parut se perdre et s'affaiblir dansla direction d'une maison devant laquelle je n'avais jamais passé sans prier tout bas. Je suivis instinctivement les derniers sons de la voix ; et lorsqu'enfin je touchai le seuil de cette demeure redoutée , le bruit d'une arme à feu en sortit avec éclat. Je tressaillis ; j'étais sûr que le malheureux frénétique s'était tué. 0 moment à jamais funeste ! je n'avais que trop deviné ! La porte étant ouverte , j'arrivai facilement jusqu'à sa chambre , où je le vis étendu sur le plancher ; sa poitrine était déchirée , toute noire de poudre et de fumée. La vieille femme était penchée près de lui , essayant d etancher sa plaie. Son humanité courageuse et intelligente lui disait d'agir ainsi : tout autre aurait couru chercher du secours, laissant mourir le blessé par la perte de son sang. Au surplus , les secours prompts ou tardifs ne pouvaient le sauver : le coup était mortel ; nous l'apprîmes bientôt, hélas!

Après l'avoir placé sur son lit , je lui adressai quelques-unes de ces paroles déposées par Jésus- Christ sur les lèvres du prêtre, pour aller de là au fond des âmes rallumer l'espérance , pour nous ouvrir le ciel quand la terre nous échappe, pour montrer Dieu qui s'avance et nous tend les bras , quand

les hommes se retirent et nous abandonnent. Il m'écouta ; c'était le seul adoucissement qil'il eût jamais reçu. Je venais de toucher ce cœur torturé, et j'aperçus des larmes ruisseler, peut-être pour la première fois, sur son pâle visage. Je m'assis à ses côtés, j'étais seul , car, quoique je n'augurasse rien des ressource:-; de l'art, je n'avais pas moins envoyé la vieille femme chercher le médecin du village. Avant son retour, le pécheur eût le temps et la force d'achever sa confession tout entière. Mais de quelle horreur ne fus-je pas saisi !... ma langue demeura glacée. Cependant, le malheureux qui sentait venir la mort , essaya de lire, du moins dans mes yeux , un pardon que ma bouche lui refusait ; il n'y rencontra que l'épouvante. Oh ! détestable action, je le laissai mourir avant que, rendu à moi-même, j'eusse pu l'absoudre. La femme et le docteur, à leur arrivée, me trouvèrent auprès d'un cadavre ; je n'étais guère plus animé ; leur présence me tira du néant. Je remplis alors les derniers devoirs de mon ministère, et je quittai la maison, emportant une souffrance jusqu'alors épargnée à mon âme. La vue de la mort m'était familière ; la dernière confession suprême, était pour moi un événement de tous les jours; mais je n'avais jamais assisté au supplice d'un suicide, et je n'avais jamais appris de si exécrables forfaits.

Je regagnai mon presbytère. La lampe avait continué de brûler, pendant que, près de là, une vie s'était éteinte. Je tombai à genoux, et je me mis à prier avec ferveur pour le repos de cette âme que j'avais laissée échapper sans la bénir, sans appeler sur elle les miséricordes du ciel. Je m'efforçais ensuite, parla lecture de quelques passages de mon bréviaire, de rendre le calme à mes sens ; mais je demeurai long-temps dans une agitation fiévreuse que le lit n'apaisa point. Je croyais entendre encore au-dessous de ma croisée le bruit des pas de quelqu'un qui fuyait, de cet homme qui était venu, peut-être, pour verser dans mon sein les secrets de sa vie ; mais alors son projet de se tuer m'aurait été connu, ou je l'eusse deviné ; alors je l'en aurais détourné, je me serais attaché à lui ; en le serrant dans mes bras, j'empêchais l'arme criminelle de se poser sur sa poitrine. Hélas ! n'est-ce pas cette crainte qui l'a retenu , qui l'a éloigné si vite de ma porte où une bonne pensée l'avait conduit?

Au milieu de ces réflexions, je m'assoupis ; le livre s'échappa de mes mains. La lampe épuisée jetait près de moi une lueur blafarde; mes yeux commençaient à se fermer, mais ils se rouvrirent avec une sorte de convulsion , à l'aspect de la figure sanglante du suicidé. Je le vis debout au pied de mon lit; une terreur subite m'ôta tout mouvement , et mon âme était comme à l'étroit dans ma poitrine ; la présence du spectre m'accablait de cette lourdeur de l'air qui pèse si fort à l'approche de l'orage. Pour éviter un objet aussi effroyable, je voulus baisser mes paupières, elles s'y refusèrent. Cependant, après avoir appelé à mon aide tout ce que j'avais de volonté, je tentai de cacher ma tête sous mes draps; le spectre les retint avec ses deux mains osseuses ; de tous mes pores une sueur froide couvrit mon corps ! Par un effort surnaturel, je parvins à me lever; je me précipitai la face contre terre , je fis le signe de la croix ; mais le spectre ne disparut point. Je récitai plus d'une prière ; mais il restait toujours, me suivant de son

regard plombé. Je l'avoue dans mon angoisse, le souvenir de quelque superstition profane , impie, traversa ma pensée, et je murmurai , craintif et pâle, d'absurdes paroles qu'une vieille paysane m'avait enseignées dans mon enfance , pour repousser les sortilèges ; le spectre ne remua point ; je sentis se dresser mes cheveux, mes membres se raidir et mes dents claquer...

Puissance divine', m'écriai-je , suis-je assiégé par l'ennemi des enfants de Dieu?.. Le spectre lit un signe de tête aflïrmatif. Je voulus crier , non pour demander assistance, je ne devais rien attendre de personne , mais je pensais qu'en lui montrant toute ma frayeur il aurait quelque pitié de moi , comme si les spectres avaient de la pitié ! Aussi mes cris furentils inutiles. Il ne détourna pas ses regards, et d'une voix cuivrée, telle que le sépulcre seul la connaît , il poussa de lamentables gémissements. Je me sentis saisir d'une horreur sans nom.

Enfin, trouvant dans ma peur même de l'énergie, je voulus m'élancer vers la porte ; mais le spectre se mit en travers, et sa seule présence était un obstacle plus invincible qu'une barrière de fer. Je demeurai comme attaché à la même place. Je continuai de prier , lui, continua de se plaindre ; c'était comme le râlement d'un agonisant. J'entendis l'horloge du village ; j'essayai de tourner ma tête du côté de la fenêtre pour voir poindre l'aurore , je ne pus la remuer. Une effrayante attraction tenait mon cou

immobile ; une puissance extérieure disposait de tout mon être, et, dans la faiblesse que me causait cette lutte, je ne pouvais même pas me débattre. Le quartd'heure sonna ; il m'avait paru long comme un siècle! Un autre quart, encore un autre. Ob ! c'était une éternité d'horreur ! Le marteau de la cloche frappa lentement une nouvelle heure, de celles envoyées au loin dans les airs, pour éveiller la contrée; le spectre ne bougea pas. Le jour parut ; les rayons du soleil glissèrent par la fenêtre , et, se projetant autour de moi, éclairèrent graduellement les murs de ma chambre. La lumière tomba en plein sur le spectre, et inonda son odieuse face avec une effroyable splendeur ; un de ses rayons le traversa : preuve évidente que ce n'était point une créature humaine. Cependant il paraissait conserver l'aspect d'une substance réelle; je voyais chaque nerf, chaque fibre de ce corps décharné et transparent ; mais je me demandais aussi comment , s'd n'appartenait point à la terre des vivants, le jour ne le rendait pas au sépulcre d'où les morts ne s'échappent, dit-on , que pendant les ténèbres. Pour moi seul, les lois de l'univers étaient-elles plus violées encore qu'elles ne le sont ordinairement dans ces sortes de prodiges? S'agissait-il de ces grandes catastrophes qui <c font précéder par d'hor- | ribles présages, par le soleil qui pâlit, par la tombe

î qui s'émeut? C'était à me confondre! Aumiiert.

La suite prochainement.

Sujet tiré de l'Ariusti-, chant xxiu Gravure du Roland non empl yee.

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