ETAT DE GÊNES. —-COGOUETO
Cogoreto , où est né Christophe-Colomb.
TflME VI. — AOrT 1830.
LIBRARY OF THE
UNIVERSITY Of ILLINOIS
COGORETO. — f ÉTAT DE GÊNES. ) ( Pairie de Christophe Colomb. )
De tous les états qui partagent l'Europe , il n'y en a peut-être pas qui ait éprouvé autant de révolutions que celui de Gènes. Connu dans l'histoire plus de deux siècles avant l'ère du Christ, il a été successivement exposé aux entreprises des Romains jusqu'à la chute de leur empire ; des Goths jusqu'à ce que Narzès eût renversé le nouveau royaume qu'ils avaient fondé ; des Lombards sous Rotharis; de Charlemagne et de ses descendants en Italie , et ce n'est qu'au dixième siècle que les Génois furent en état de chasser entièrement les Arabes de leurs côtes : Eh ! bien, ces vicissitudes d'une fortune tantôt adverse et tantôt heureuse , cette lutte opiniâtre et incessante ont été le partage de Christophe Colomb : la vie agitée et glorieuse de ce lils des états de Gènes peut rappeler toute l'histoire de sa mère-patrie.
Au fond du golfe admirable que forme la Méditerranée , en baignant les dernières côtes de la Provence, Nice , Livourne et le reste de la Toscane , un bourg de peu d'importance développe timidement quelques habitations modestes sur ce somptueux littoral. Ce bourg paisible et ignoré , c'est Cogoreto, ou Cugureo. Que de villes opulentes voudraient pouvoir acheter, au prix de leurs plus beaux palais, l'illustration que la naissance d'un seul homme assure pour toujours à cette petite bourgade au milieu de laquelle s'élève à peine un clocher ! C'est que Cogoreto, long-temps jalousé par Nervi , Savonne , et par Gènes elle-même , l'a enfin emporté sur ses puissantes rivales et aujourd'hui peut seul s'enorgueillir avec droit d'avoir donné naissance à Christophe Colomb. Il ne reste plus aucun doute à cet égard, puisqu'il est certain que l'empereur Othon II avait fait donation à la famille de plusieurs biens, et entre autres du château de Cogoreto. Un passage d'une lettre de Christophe Colomb lui-même vient à l'appui de cette vérité : « Je ne « suis pas , écrit-il à la nourrice de Jean de Castille, « le premier amiral de ma famille, à Cogoreto, mais « qu'on me donne le nom qu'on voudra ; David a « gardé les brebis , et je suis le serviteur du même « dieu qui l'a fait roi et l'a mis sur le trône de son « peuple. »
Les ennemis de la gloire de ce célèbre navigateur ont cherché cependant à déprécier sa personne , et à prouver qu'il était de la plus basse extraction, en s'appuyant sur l'extrême pauvreté du village où il était né. D'abord, nous ne voyons pas en quoi son génie en eût été moins relevé aux yeux de la postérité, mais toujours est-il que rien n'est moins vrai. La famille de Christophe Colomb était une des plus illustres de Plaisance. Voici ce que Fernand Colomb ditde son père : «Comme la naissance contribue beaucoup à « la gloire des grands hommes, quelques-uns de mes « amis sachant que j'écrivais la vie de l'amiral « ChristopheColomb, mon père, voulaient que je paroi lasse de ses illustres aïeux, et que je le fisse des- « cendre de ce fameux Colomb qui défit Mithridate, « le mena à Rome, prisonnier, et obtint du peuple k la dignité consulaire pour récompenser l'action « qu'il avait faite ; ils voulaient aussi que je nom-
« masse ces deux illustres Colomb qui gagnèrent, con- « tre les Vénitiens, la grande bataille dont Sabellicus « parle dans son histoire ; mais je n'ai pas suivi leurs « sentiments, croyant que cela ne contribuerait en « rien à sa gloire, dans l'esprit des personnes qui « n'estiment que le mérite ; on trouve encore à Plaicc sance des personnes considérables de notre famille, « et l'on y voit des tombeaux avec le nom et les « armes des Colomb. » Voici maintenant l'extrait d'une lettre d'un frère de l'amiral que nous avons également trouvée dans les pièces recueillies par la famille ; cette lettre explique comment il fut porté à croire qu'il pourrait découvrir les Indes occidentales: « Christophe ayant passé ses premières années à apprendre les principes des sciences, s'attacha, dans un âge plus avancé , à l'étude de la navigation, et alla à Lisbonne voir un de nos frères qui faisait des cartes marines ; il apprit de lui la cosmographie , et raisonnant avec ceux qui allaient à Saint-Georges-de-la- Mine-de-Portugal, en Afrique, il jugea par leurs discours qu'il y avait des terres inconnues que l'on pouvait découvrir. Les Espagnols n'ont eu aucune ancienne possession dans le Nouveau-Monde avant Christophe Colomb, et il est facile de juger du peu de justesse des raisonnements de Gonsalve d'Oviédo qui a cherché a établir le contraire.
Quelque modeste que soit le port de Cogoreto, c'est là, cependant, qu'il faut aller chercher le point de départ de Christophe Colomb. C'est là qu'il sentit naître cette passion pour la mer qui devait le porter plus tard à accomplir ses immortels voyages. Journellement avec les pêcheurs de la côte, puis à Gênes ou à Savonne , séparées par Cogoreto, il commença quelques courses de cabotage, et se confirmant, par les relations des pilotes, dans son espoir de découvrir un nouveau monde, il partit en 14-92, et dota l'Espagne de la plus riche partie de l'univers en échange de trois caravelles armées qu'il était allé inutilement mendier d'abord dans sa patrie, puis à la cour de Portugal, et qui lui avaient été enfin octroyées par Ferdinand et par Isabelle.
Nous ne suivrons pas Christophe Colomb de Cogoreto, où il naquit en \kki, à Valladolid, où il mourut en 1506. Il dut naturellement se rendre chez les Portugais qui étaient alors le peuple dont la navigation était la plus étendue; ils venaient de découvrir les côtes occidentales de l'Afrique. Mais si, au moment où les terres de son pays natal s'abaissaient insensiblement et disparaissaient à ses yeux, sous l'horizon, on lui avait dit qu'il s'en éloignait pour n'y revenir jamais, quelle douloureuse tristesse aurait troublé les joies que lui donnait par anticipation sa juste confiance en son propre génie ; et combien de fois peut-être, dans ses expéditions aventureuses, lorsque tant de signes trompeurs lui annonçaient une terre qui, sans cesse, fuyait devant lui, lorsque son équipage se révoltait, ou lorsque plus tard, après un légitime triomphe, il se vit calomnié, chargé de fers, et traversa en prisonnier ces mers qu'il avait conquises ; combien de fois n'a-t-il pas regretté dans son âme l'obscurité qui avait protégé sa jeunesse , et combien n'a-t-il pas désiré revoir ces grèves chéries de Cogoreto , où il avait connu sa mère , et où peut-être son cœur avait aimé.
On se sentirait heureux de penser que Christophe Co-
lumb est allé tranquillement mourir où il était né , et l'on éprouve je ne sais quelle tristesse à voir une vie aussi agitée, finir sur un sol étranger. Mais c'est le sort commun à tous les grands hommes d'être les élus de l'adversité. Les récits historiques sont unanimes pour nous montrer, à côté de toutes les gloires, souvent de la pauvreté, toujours de l'amertume, et cependant tout noble cœur en est jaloux !
ÉVAKISTE MARANDON DE MoNTYEI,.