‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 145 sur 166 · VIE MONASTIQUE AU MOYEN-AGE · texte numérisé non relu

VIE MONASTIQUE AU MOYEN-AGE

Nous empruntons les lignes suivantes à un article sur les abbayes au moyen-âge que M.. P. Leroux a publié dans V Encyclopédie nouvelle (1).

« Nous voulons seulement montrer ici ce que c'était dans l'origine que les abbayes du moyeu-âge, et l'esprit qui a présidé à leur fondation. Le meilleur moyen de la faire comprendre serait de décrire une de ces abbayes du vie siècle, à l'imitation desquelles il s'en fonda ensuite dans toute l'Europe. Nous prendrons pour exemple la description que faitCassiodore de son monastère de Viviers, dans la Galabre. On sait qu'après avoir été chancelier du roi Théodoric , et avoir occupé les plus hautes fonctions qui restassent encore à la noblesse romaine écrasée sous l'invasion des barbares, Cassiodore, dans sa vieillesse, se retira dans ce monastère , au moment de la chute dé l'empire des Gothsen Italie. C'était en 538, quelques années après la fondation des monastères de Sublaque et du Mont- Cassin par Saint-Benoit, avec la règle duquel ces institutions de Cassiodore ont d'ailleurs le plus grand rapport.

« La situation du monastère de Viviers, écrit Cassiodore à ses moines, vous invite et vous engage à préparer pour les étrangers et pour les pauvres bien des soulagements. Vous avez des jardins arrosés de plusieurs canaux , et le voisinage du petit fleuve Pellène, qui est fort poissonneux , et qui a cela de commode que vous ne devez pas craindre d'inondation de l'abondance de ses eaux , quoiqu'il en ait assez pour n'être pas à mépriser. On a su le conduire, pour votre commodité , partout où l'on a jugé cela nécessaire. Il suffit pour arroser vos jardins, et pour faire tourner les moulins de votre monastère ; il est, pour ainsi dire , entièrement dévoué à tous les services de votre maison. Vous avez aussi la mer au bas du couvent, et vous pouvez y pêcher commodément en plusieurs façons. Vous avez encore des viviers pour y conserver en vie le poisson de votre pèche ; car j'ai fait faire, avec l'aide de Dieu , de fort beaux réservoirs, où une grande quantité de poisson peut être renfermée. Je les ai fait creuser dans la concavité de la montagne, de sorte que le poisson qu'on y met, ayant la liberté de s'y promener, d'y prendre sa nourriture ordinaire, et de se cacher dans les creux des rochers , comme auparavant, ne sent pas qu'il est prisonnier. »

Le monastère de Viviers était si vaste que son fondateur lui donna le nom de ville. Il se divisait en deux parties ; car, outre les édifices destinés aux cénobites ,

1) A Paris, chez Charles Gosselin, 9, rue St-Germnintlcs-Prés.

il y avait sur une petite montagne, appelée Castellesi, des cellules séparées , comme autant d'ermitages, pour ceux qui aimaient le genre de vie des anachorètes. Chacun de ces deux monastères avait son abbé; mais une même clôture les renfermait.

Outre donc la commodité des bâtiments, l'agréable vue , la beauté des jardins , les eaux , les canaux , les réservoirs remplis de poisson de mer, et les moulins dont nous venons de parler, Cassiodore avait fait faire des bains pour l'usage des infirmes et des malades. Il avait pourvu son monastère d'horloges solaires et de clepsydres ; on y voyait aussi des lampes perpétuelles, dont les écrivains de ce temps parlent avec admiration , et dont on ne connaît pas bien aujourd'hui la composition. Mais ce qu'il y avait de plus admirable , c'était la riche bibliothèque , où rien n'avait été épargné ni pour le choix des livres , ni pour la beauté des manuscrits , ni pour les ornements de la couverture et de la reliure.

Il fallait de grands revenus pour l'entretien de ce monastère. Cassiodore eut soin de le doter fort richement ; il lui laissa une partie considérable de ses biens. Comme plusieurs vassaux en dépendaient, il ordonna à ses religieux et aux abbés qui les gouvernaient d'avoir un soin extrême d'instruire les paysans qui étaient leurs sujets , de veiller sur leurs actions , de détruire leurs habitudes superstitieuses , et de les assembler souvent dans le monastère pour leur donner une règle de vie.

Quant à la règle des moines eux-mêmes et aux occupations des abbayes , nous en avons des peintures fort détaillées dans plusieurs écrivains de cette époque, et en particulier dans les Institutions même de Cassiodore. La vie des moines était partagée entre le chant, la lecture et le travail manuel. Il y avait sept heures différentes destinées à chanter des psaumes pendant la journée, depuis les laudes du matin jusqu'aux nocturnes ou veilles de la nuit. Cassiodore fait assez connaître de quel sentiment les instituteurs de la vie monastique étaient pénétrés en établissant la psalmodie. « Pendant le silence de la nuit , dit-il dans un traité spécial qu'il composa sur le chant ou la musique , la voix des hommes éclate dans le chant . et , par des paroles chantées avec art et mesure, elle nous fait retourner à celui de qui la divine parole nous est venue pour le salut du genre humain. Il ne se forme qu'une seule voix de tant de personnes qui chantent , et nous mêlons notre musique avec les louanges de Dieu que chantent les anges. » Saint-Benoit dit presque les mêmes choses. Pendant la journée on entremêlait quelquefois le chant avec la lecture , faite en commun , des Ecritures ou des Pères , et particulièrement de Cassien. Les moines devaient employer le reste de leur temps soit à l'étude , dont les écrivains profanes n'étaient nullement exclus , soit au travail du corps. Entre tous les travaux des moines , Cassiodore donnait la préférence à celui de transcrire des livres; il n'y a point d'éloges qu'il ne prodigue à cet art : « Que le dessein en est beau , s'écrie-t-il ; que l'assiduité à écrire est louable ! Quoi ! prêcher aux hommes de la main seule , faire la guerre au démon par la plume et l'encre! Satan reçoit autant de blessures qu'un habile copiste écrit de paroles du Seigneur. Sans sortir de sa place , il parcourt les provinces par h' moyen de ses ouvrages, qui se répandent en divers

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