‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 147 sur 166 · UNE VISION · texte numérisé non relu

UNE VISION

Fin. Voir page 365.

« Comme pour me fuir moi-même , je me traînai vers une chaise placée assez loin de mon lit. Le chant matinal du coq, ce chant qui annonce le réveil de la terre vint faire palpiter mon cœur. Je découvris le ciel, la campagne ; tout était calme, aucun désordre dans la nature ; je tournai la tête derrière moi , espérant être délivré de l'affreuse apparition ; elle était toujours là.

Mais je n'avais pas atteint le dernier degré de la terreur. Le spectre se mit à genoux devant moi, dans

l'attitude d'un pécheur implorant, par l'intercession du prêtre, le pardon du très haut. Il ne parlait pas, car il lui était interdit, sans doute, de proférer des paroles humaines ; de sa bouche cependant sortait un son guttural assez semblable aux accents imparfaits et douloureux d'un muet qui lutte avec efi'oit pour se faire entendre. Sur son front, on n'apercevait ni le rouge de la honte, ni la pâleur du repentir, car co front n'avait point d'impression, nulle trace de sentiment; ses yeux même ne disaient rien. Quand l'âme est absente du corps, les yeux n'ont plus qu'une flamme comme celle du brasier ; ils sont vides de pensée. Le spectre cherchait à m'attendrir; plus il s'efforçait de n'être pas effrayant, plus il me causait d'effroi. Du milieu de sa poitrine le sang coulait à flots; du sang vrai, du sang des hommes ; il me le montrait du doigt ; son antre main, étendue de mon côté , faisait le geste que j'emploie pour bénir et absoudre. Est-ce là ce qu'il me demandait? Venait-il du fond des ténèbres , réclamer et obtenir ce que sa mort trop prompte, ou ma réllexion trop lente, ne m'avait pas laissé le temps de lui accorder , pour le malheur de ma conscience ! Je crus ainsi le comprendre. Une douleur inexprimable s'empara de moi ; une vive compassion s'éveilla dans mon sein ; je me levai, je fis un pas vers lui ; j'allais réciter ma prière ;

appeler l'esprit- saint ; j'allais A ce souvenir , je

crois sentir mon âme traversée par la lance de l'archange Michel. J'allais peut-être entendre satan luimême , bénir le maudit , au front duquel est attaché un anathème qui sera long comme l'éternité. Cette fois, je songeai à m'échapper par la fenêtre ; je l'ouvris d'une main tremblante; ma poitrine était oppressée, la vie me quittait, ma dernière heure était venue.

Sainte-Marie, pensai-je, ceci peut-il être une vérité? Sûrement je dors; ce fantôme est l'enfant de mon délire. En ce moment , quelqu'un marcha dans le jardin ; j'aperçus le jardinier qui s'en allait à travers les charmilles , distribuant de toutes parts son coup-d'œil d'inspection, ainsi qu'il avait coutume de le faire chaque matin.

Puisque je reconnais cet homme, "puisque je le voyais aller et venir, je ne rêvais donc pas. Cependant, j'avais là, près de moi, à deux pas, un fantôme épouvantable, dont les yeux, quoique sans vie, flamboyaient ; dont les regards pénétraient jusqu'au fond de mes veines pour y brûler mon sang ! Ce n'était pas une hallucination, mais une fatale réalité. Que faire , juste ciel ! que faire?.... Une inspiration soudaine m'illumina. Simon! mécriai-je, Simon, entre dans l'église , prends la grande croix d'argent sur le maitre-autel, et apporte-là. Va, cours et reviens vite.

Il ne tarda pas : un instant après, je l'entendis dans mon escalier. Oh! comme mon cœur battait. Il ouvrit la porte ; il parut avec le Christ, notre sauveur à tous, avec Jésus , le grand purificateur du monde. A cet aspect, les machinations infernales furent déjouées ; ma délivrance s'opéra avec toute la rapidité d'un miracle, et tombant baigné de sueur aux pieds du dieu resté seul devant moi, tout radieux de sa victoire sur l'esprit du mal, la prière déborda de mes lèvres pour soulager mon âme pleine de terreur. »

Le récit du curé produisit sur moi un elTet magnétique ; je ressemblais, tout ému , tout etïrayé, à cette

pauvre petite créature à qui l'on raconta le roi des Aulnes. Pour me rassurer, et pour ne pas finir comme l'enfant mort de peur, j'appelai la réllexion à mon aide. Elle m'apporta le pénible souvenir de Pascal , qui, sous ses pas, voyait les noirs abîmes entrouverts ; en même temps, le maintien du curé me parut si calme, si vénérable, il y avait dans ses regards tant de sérénité, qu'il me sembla plus juste encore de chercher la cause de sa vision dans le suicide même, auquel son imagination rendue ardente par la solitude, prêtait des couleurs sombres et surnaturelles, auquel sa conscience se croyait si bien mêlée, qu'elle; faisait, pour le punir, sortir et mouvoir l'un des fantômes de l'enfer. Aithbert.

LETTRES INÉDITES

DE VOLTAIRE

ADRESSÉES A M. HERTRAND PASTEUR DE l'ÉCMM FRANÇAISE.

[Cinquième Lellre, voir pages 2G0, 310, 3:îV et 350;

a monrion, 26 may i-56.

mon cher monsieur , notre bote du faucon doit me pardoner de ne pas acheter ses tableaux, attendu que les dépenses nécessaires vont avant le superflu, et qu'il faut commencer par avoir du linge et des commodes avant d'avoir des curiositez. je pourai a mon retour a berne consoler notre ami fersen par quelques achats , car assurément je reviendrai vous voir, quant aux six louis d'or je les luy donne du meilleur de mon cœur, je voudrais luy en avoir donné quatre fois davantage et avoir demeuré quatre jours de plus auprès de vous ; il est vrai que tous nos gens ayant leur argent a dépenser , indépendamment de ces six louis , made dénis ma tresoriere , avait trouvé la somme un peu forte, et que jugeant par la du prix des tableaux, elle a mieux aimé mettre mon argent a des draps et a des serviettes, ainsi en brave œconome elle a donné la préférence à mr panchaud. au reste j'ay écrit un petit mot de consolation a cet honnête cabareticr en dépit des vers d'horace cauponibus clique malignis, verfidus hic eaupo. »

je suis très inquiet de la santé de Mr le banneret la mienne est pire que jamais, je vous embrasse tendrement

Ve. point de nouvelles encor des fous français et des fouanglais, point de bataille navale, et le fort magon est prest de se rendre —

Page 1