LES HOMMES DU NORD
Mœurs des Islandais.
Non, notre liberté n'est pas aussi absolue que certains philosophes l'ont imaginé ; mille causes indépendantes de l'homme tendent à modifier nos penchants, notre caractère, à déterminer nos actions ; rarement nous échappons aux influences qui nous entourent , et la théorie des climats et des tempéramments est arrivée aujourd'hui au dernier degré d'évi-
MAGASIN IMVEItSKL.
tience. C'est ainsi que si nous étudions les nations, nous les voyons séparées par les plus notables différences : l'homme de la montagne est loin de l'homme de la plaine, l'homme du midi n'est plus celui du nord. Ce dernier porte empreinte dans son âme la >(• vérité de la nature qui l'environne. Dans ces forêts immenses où le sapin présente partout son feuillage uniforme, dans ces neiges perpétuellement amoncelées sur la cime des monts, dans ces brouillards épais qui cachent les vallées et brunissent la verdure, l'homme des contrées froides n'a trouvé rien qui put nourrir les efforts de la pensée, les élans de son imagination. II a dû leur chercher un aliment hors de ce qu'il voyait ; son intelligence a dû s'élever à des conceptions où le monde extérieur n'avait plus part; de là son idéalisme, son esprit méditatif et profond, dont les philosophes de l'Allemagne ont été la plus véritable et la plus savante expression. Une fois que l'âme s'est créé un autre univers que celui dans lequel elle est née, une fois qu'elle s'est élancée jusqu'à ce qui était inaccessible aux sens , qu'elle a compris ce inonde spirituel, intellectuel, où tout pour nous est mystère et étonnement, quand elle s'est reportée aux objets réels, existants, et que, toute pleine de ses séduisantes rêveries, elle a voulu les retrouver dans les phénomènes matériels , quel n'a pas du être son désappointement? Alors une pensée de douleur s'est emparée d'elle, elle s'est bannie sur cette terre, exilée d'une céleste patrie que la méditation lui avait révélée; de là, la mélancolie de ses chants, de là, cette couleur sombre et triste des poésies des Scaldes et des Minnesingers , ces accords plaintifs qu'Ossian (irait de sa harpe mélodieuse. Mais une admirable loi de la providence attachait à ces contrées sauvages et désolées ces mêmes hommes qui allaient chercher loin d'elle la source de leurs joies et de leurs espérances. Dès lors ils ont cherché à dompter la rigueur d'un sol, auquel leur destinée était enchaînée ; ils ont tenté mille efforts pour en tirer de quoi satisfaire à leurs be-oins et à leurs goûts; de là, leurs instincts laborieux. Ainsi, c'est sous ce triple aspect d'âme religieuse, triste et industrieuse, que se présente à nous l'habitant du septentrion.
L'homme du midi, au contraire, s'adresse sans cesse à cette nature qui lui parle un si éloquent langage, il vit tout entier hors de lui-même ; il ne va jamais chercher dans la réflexion le secret d'un avenir que lui promet sa foi. C'est au monde extérieur qu'il demande sa pensée ; son Eden sera voluptueux et terrestre, il y rassemblera toutes les merveilles de l'univers, car il ne conçoit rien de supérieur à la créature, tant la créature lui parait belle ; la vivacité, la mobilité de ce qui l'entoure se traduisent dans ses traits ; aussi ne sera-t-il pas grave comme l'homme du nord. Matériel dans son idéalité même, joyeux dans son imagination, sa poésie revêtira tout de formes, comme la poésie septentrionale avait substitué partout la pensée. Son bras n'aura pas besoin de lutter contre une terre à laquelle l'être suprême à tout prodigué , il s'accoutumera dès lors à une oisiveté dont l'habitude lui fera une nécessité. Et le regard , le regard qui résume l'âme tout entière par son feu et sa vie, respirera le mouvement et l'amour, c'est-à-dire le rapport de l'être à ce qui est hors de lui, ce regard se complaira dans les pompes du culte . dans les or-
nements fastueux, les vêtements riches et variés, tandis que l'œil de l'habitant des zones glacées contractera l'immobilité des objets qui s'y peignent, et n'appellera des images que celles qui le ramènent davantage aux conceptions de la pensée.
Et pour nous convaincre plus encore de cette vérité proclamée la première fois par Montesquieu, analysons les mœurs de l'Islandais, de l'homme type du nord , si je peux m'exprimer ainsi. Nous trouverons d'autant mieux conservée chez lui cette physionomie caractéristique du climat septentrional, que des relations avec l'étranger n'ont pu en altérer l'originalité première.
L'Islandais est un pauvre pêcheur habitant une mauvaise cabane , un bœr, comme on dit dans sa langue, construit par lui-même et divisé en compartiments, ayant chacun leur destination particulière. Un petit enclos entoure cette habitation grossière ; c'est là qu'un peu d'herbe pousse pour la nourriture de ses chevaux et de ses brebis ; c'est le seul tapis de verdure qui, dans la saison où les frimats ne recouvrent pas la terre, vienne distraire son œil fatigué par la longue obscurité des nuits, et la blancheur éclatante des neiges de l'hiver.
Cette demeure où logent l'Islandais et sa famille, ses serviteurs, si par hasard il est assez riche pour en avoir, elle est habituellement isolée au milieu d'une plaine fangeuse ou d'une lande stérile; ou, si plusieurs sont réunies , à peine leur nombre s'élève-t-il audelà de douze, et cela s'appelle un village. Au milieu de cet amas de maisons mal construites , une cabane s'élève un peu plus haute que les autres ; c'est l'église. C'est là que chaque dimanche le pêcheur court entendre la prédication évangélique et chanter les louanges de l'être qui est aussi son bienfaiteur, cor il lui doit la vie, vie misérable sans doute, mais qui a pour lui du charme jusque dans ses misères.
L'église est aussi la demeure du pasteur ; c'est son cabinet de travail, c'est auprès de la chaire et de la table destinée à la sainte cène que son épouse file ou étend son linge. Ailleurs on verrait en cela outrage à la divinité, ou oubli des choses saintes. Mais dans l'Islande, où la moindre cahute vaut plus qu'un palais en Italie, dans l'Islande où le prêtre est si pauvre qu'à peine devinez-vous, sous les haillons qui le recouvrent, que c'est un ministre de l'évangile , il lui est permis de s'écrier comme le psalmiste : Le temple du Seigneur est l'asile de l'innocence, il sera désormais ma demeure.
L'Islandais n'en est pas pour cela moins religieux, peu de peuples, au contraire, ont pour les décrets de la providence une plus admirable résignation. S'il va à Reykiavik, dans cette chétive bourgade de sept cents âmes qui sert de capitale à cette île, il s'arrête à la porte de la ville, et là, il s'agenouille et fait sa prière , il implore les bénédictions du ciel pour les affaires qui l'amènent dans ces murs; cet endroit destiné à ces soins pieux est célèbre. A la porte de nos cités, nous avons des champs de repos, Reykiavik a le champ de la prière, et comme la pensée religieuse de la tombe veille sous nos murs , de même l'oraison simple et pure de l'Islandais veille aux portes de leur ville. Aussi, peu de peuples ont montré un attachement aussi inviolable à la foi de leurs ancêtres. Le christianisme eut de la peine à triompher de la poé-
tique mythologie d'Odin, de la religion des Valkyries et du Vahalla. Mais le Christ a vaincu là comme ailleurs. Et que pouvait-il y avoir de plus conforme aux instincts de l'Islande qu'une foi dégagée des fables matérielles du paganisme, enseignant un dieu, pure essence , qui échappe à nos sens , et que conçoivent seuls le corps et la pensée. Aussi, dans la plaine de Thingvalla , le christianisme fut-il adopté à la majorité des voix.
La réforme s'introduisit plus difficilement ; ce pays , au milieu de ses glaces et do ses volcans, n'avait point été témoin des pompes du culte romain, des abus introduits dans le clergé. Il ne pouvait comprendre Luther ; d'ailleurs cette croyance était apportée par les Danois , par une nation qu'il avait toujours détestée. Les Islandais résistèrent avec énergie ; les évèques Augmond et Arneson étaient à leur tête. Ils succombèrent, Arneson eut la tète tranchée ; poète national, il avait donné le second Edda, il n'était pas estimé pour ses mœurs privées, il est vrai, mais les paysans pleurèrent en lui le représentant des vieilles sympathies Scandinaves.
Depuis que le Danemarck possède cette île, peu de traits nationaux ont disparu. Disons cependant que l'homme a quitté son antique costume, son vademal, pour revêtir la veste carrée de l'Allemand. Mais l'Islandaise a conservé son joli corsage en drap noir, à manches plates , et plissé par derrière , et son mouchoir, gracieusement attaché autour de sa blonde chevelure que surmonte un morceau de toile empesée qui se recourbe comme le cimier d'un casque. Coiffure singulière mais élégante, que rappelle celle de nos Cauchoises, et qui pourrait, au reste, bien avoir avec celle-ci quelque parenté. On n'a pas oublié d'où sont venus les Northmans, et que du sang Scandinave coule encore dans les veines des femmes du Cotentin et du pays de Caux.
Les arts, celte idéalisation de la forme, ne sont guère connus des Islandais. Sans doute que ce peuple est d'une adresse extrême , il exécute avec les matières les plus grossières lesobjetsdu travail le plus fini et le plus délicat. Mais ne lui en demandez pas davantage ; il ignore la musique et la danse, il n'en a pas même le moindre sentiment.
En revanche, peu de nations sont plus éclairées ; chez aucune l'instruction primaire n'est plus répandue. Et cependant vous ne comptez qu'une école en Islande, à Bessestad, à deux lieues de Keykiavik, que l'on a décorée du beau nom d'université. Mais chaque mère montre à lire à ses enfants. Tout le monde apprend, [tout le monde a ses livres, sa bible et ses sagas. Quand on a lu tout ce qu'on possède , on échange sa petite bibliothèque contre celle d'un autre ; ou, si l'on n'a rien à lire, pour rompre la monotonie des nuits d'hiver, égayer le travail, alors un vieillard récite de mémoire un saga qu'il a appris, que peut-être il a déjà conté, mais qu'on écoute toujours avec bonheur.
Voilà l'Islandais! Né sur un sol ingrat et austère, il y reste cependant, il y vit, ou s'il le quitte pour faire quelque voyage pour aller jusqu'à Copenhague, jusqu'en Allemagne même , il reviendra toujours sur sa terre volcanique , dans ses landes abandonnées qui l'ont vu naître. Cette nature plus belle et plus fertile qu'ont contemplée ses regards, ne lui ont rappelé que davantage sa pauvre et chétive patrie ; il y veut mourir ! Errant et proscrit ( )Edipe voulait expirer à Athènes , en face de ce Cytheron témoin de son enfance ; l'Islandais veut de même creuser sa tombe dans cette île, dont avec le jour il épousa les misères.
A. Maurv.
Dame Islandaise.
Paris. Imprimerie de CnAssAir.isnN, rue Gli-le Cœur, 7 Tire' nus presses à bras de I ArnAMfF el O.
ITALIE. — PISK
Ti-
l'Iace cl 11 dôme à Pisc.
roMK VI — SKITEMBHK I83'J
LIBRARY OF ThE