‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 149 sur 166 · PISE · texte numérisé non relu

PISE

Pise [Pisa, Pisœ), autrefois l'une des douze cités florissantes de l'Ètrurie , est aujourd'hui la seconde de la Toscane. On ne saurait révoquer en doute l'antiquité de sa fondation , car elle est appuyée sur des témoignages non équivoques. Denys d'Halycarnasse et Tite-Live l'ont citée en plus d'un endroit , et Strabon assure qu'elle fut fondée par une colonie de Grecs venus, après la guerre de Troie, de la Pise de Grèce, située sur le fleuve Alpliée, dans le Péloponèse. Cette assertion est confirmée par Virgile, qui dit dans le Xe chant de l'Enéide :

Mille rapit densos acie atque horrentibus hastis ;

Hos parère jubent Alpheaî ab origine Pisœ,

Urbs Etrusca solo.

Alliée de Rome depuis l'an 561 , elle était tellement considérée par cette dernière , qu'en 574 elle devint une des colonies romaines les plus considérables, et reçut d'Auguste le nom de JuUa-Obsequens. Adrien et Antonin en firent aussi l'objet de leur prédilection, et l'embellirent de temples, de théâtres, d'arcs de triomphe, et d'une foule d'autres monuments dont il ne reste plus que les vestiges. Elle dut sa splendeur passée à sa prépondérance maritime qui était singulièrement favorisée par l'Arno qui y avait alors son embouchure , mais qui en est aujourd'hui éloignée à cause des alluvions déposées par ce fleuve. A la chute de l'empire romain, lors de l'invasion des barbares, Pise ne fut point épargnée ; elle fut saccagée par les Goths, au cinquième siècle, et tomba ensuite sous la domination des rois lombards. Mais lorsque l'Italie entière secoua le joug, Pise leva l'étendard de la liberté , et rivale heureuse de Venise , elle se signala par de grandes entreprises. L'an 1,000, la république pisane était devenue opulente , redoutable et conquérante Les Sarrasins , poursuivis par ses flottes , abandonnaient les côtes de l'Italie ; peu de temps après, les Pisans arboraient leurs bannières victorieuses dans l'île de Sardaigne, et en 1 029, ils s'emparèrent de Carthage, après avoir fait son roi prisonnier. Les croisades ajoutèrent encore à la puissance de Pise qui forma d'importants établissements sur la rive africaine. Des marchandises venues de tous les côtés encombraient le porto Pisano, dont quelques tours en ruine font à peine aujourd'hui soupçonner l'existence passée. Cependant le port de Gènes s'élevait , la discorde commençait à agiter son lugubre flambeau dans toute l'Italie, et l'opulente Pise touchait à sa ruine; toute sa grandeur vint échouer contre l'écueil de Mèloria, en 1283. Peu à peu elle perdit toutes ses conquêtes, et Pise ne dut enfin sa conservation qu'à l'intervention toujours dangereuse de seigneurs étrangers sous la tyrannie desquels elle végéta pendant de longues années, jusqu'au moment où , pour dernier outrage, elle fut vendue à Jean Galeazzo Visconti , duc de Milan. Ce fut alors que Florence conçut le projet de s'emparer de cette ville, et que Gino Capponi mit devant ses murs un siège très rigoureux qu'elle soutint néanmoins avec intrépidité. Pendant près d'un siècle les Pisans eurent à souffrir toutes sortes de malheurs ; la famine et la peste se joignirent au fléau dévastateur

de la guerre pour l'accabler entièrement. Enfin, sous Côme Lr, Pise jouit de quelque tranquillité. La confiance renaquit lentement parmi les habitants , les études reprirent leur cours, l'agriculture féconda de nouveau les campagnes, et les Médicis firent tous leurs efforts pour cicatriser les plaies de cette ville infortunée. Mais abandonnée tout à la fois par la mer et par la fortune, elle ne put jamais revenir à cet état de prospérité qui l'avait rendue la rivale de Venise ellemême. De tous ses avantages passés, il ne lui est resté que ce qu'on ne pouvait lui ôter : son climat si doux, si bienfaisant, si propre aux valétudinaires qui y accourent en foule dans toutes les saisons pour réchauffer à son soleil vivifiant leurs membres abattus par la maladie.

Pise est bâtie dans une plaine vaste, fertile et salubre, sur les bords de l'Arno et à trois lieues de l'embouchure de ce fleuve. Elle est entourée de murailles qui ont près de deux lieues et demie de circuit, et défendue par deux citadelles, dont l'une, de construction moderne, est située à l'ouest, et l'autre beaucoup plus ancienne, s'élève au sud. Ces murailles étaient jadis fortifiées par de nombreuses tours, ainsi que la plupart des habitations des grands. L'histoire conserve encore le nom de la Tour victorieuse, construite en 1336, par le comte Boniface de la Glierardesca, en commémoration de sa victoire sur les Gualandi , et celui de la tour de la Faim, qui rappelle l'atroce supplice du comte Ugolin et de ses innocents enfants. La ville est divisée par l'Arno, dont le lit large et majestueux, est flanqué de quais magnifiques. On traverse l'Arno sur trois ponts , dont l'un , entièrement construit en marbre blanc, est encore aujourd'hui le théâtre du célèbre jeu du Pont ( giuoco del Ponte) qui se célèbre tous les trois ans. Les rues sont larges , bien pavées et munies de trottoirs commodes; mais il n'y en a qu'une qui soit ornée de portiques. Des neuf places publiques que renferme Pise, celle du Dôme est sans contredit la plus remarquable ; car elle est embellie par les quatre principaux monuments dont Pise s'enorgueillit , savoir : la cathédrale, le baptistère, la tour penchée et le campo-sancto, ancien cimetière. Nous commencerons par décrire ces quatre monuments.

La cathédrale , une des plus belles d'Italie , a été commencée en 1063 sur les ruines d'une église autrefois bâtie elle-même sur les débris d'un temple d'Adrien ; elle ne fut achevée qu'en 1118. Son architecture greco-arabe est due à Buschetto, qu'on croit grec d'origine. Ce temple, élevé par la république pisane, alors florissante et victorieuse, renferme le mausolée de l'empereur Henri VIII, fondateur de l'université. Les bas-reliefs de ses majestueuses portes de bronze, représentant les mystères de la Passion, sont l'œuvre de Jean de Bologne ; les nefs latérales sont soutenues par quatre rangs de belles colonnes, au nombre de soixante-quatorze, dont soixante-deux sont de granit oriental et ont très probablement appartenu à quelque monument ancien ; la coupole, d'architecture pesante, est toute couverte en plomb. La façade extérieure est ornée de cinq rangs de colonnes , et le pavé du temple est de marbre blanc et azur.

Le baptistère ou église Saint-Jean , s'élève à peu de distance de la cathédrale. C'est un édifice du douzième siècle, dont l'architecture est due à Dioti Salvi ;

il est do forme rondo et décoré extérieurement par une profusion d'ornements et par plusieurs rangs do colonnes circulaires de styles différents qui soutiennent une vaste coupole couverte en plomb. La voûte de la coupole est sonore et produit un écho remarquable ; ce qui du reste arrive à un degré plus ou moins sensible dans toutes les constructions de forme elliptique.

La tour penchée ( campanile , torre pendante ) est l'édifice le plus curieux de Pise, et l'une des merveilles de 1 Italie. Il est de forme cylindrique, ayant cinquante-six mètres de hauteur sur dix-sept de diamètre, et cerné de sept étages de colonnades d'ordres différents. Ces colonnes sont alternées avec tant de goût qu'on n'aperçoit aucune confusion choquante dans leur disposition. Son inclinaison est si grande qu'un niveau jeté du sommet va toucher à plus de 15 pieds de la base. Cette inclinaison a donné lieu aux dissertations les plus étranges, et, disons le mot, les plus ridicules. Nous ne les rapporterons point ici, et nous nous bornerons à nous ranger de l'opinion de ceux qui ont attribué ce phénomène à l'affaissement du sol, parce que cette solution nous parait la plus raisonnable, et que d'ailleurs elle a été soutenue par Lalande, Vasari, LaCondamine, Bernouilli et surtout par Souflot, qui devait se connaître en matière d'affaissement, puisque Sainte-Geneviève de Paris, son chef-d'œuvre, fut menacé de s'écrouler par une cause semblable. Quoi qu'il en soit, ce bizarre édifice commencé en 1 174, par Guillaume d'Inspruck et Buonnamo , de Pise , et terminé vers la moitié du quatorzième siècle, par Thomas Pisan, est d'une grande solidité , et il ne paraît pas que son architecture ait subi jusqu'à présent la moindre altération. La tour renferme sept cloches qu'on sonne tous les jours avec la plus grande sécurité. C'est du haut de cette tour, où l'on parvient à l'aide d'un escalier commode, que Galilée découvrait la vérité pour l'annoncer à un siècle trop ignorant encore pour la comprendre. Déjà ce grand homme avait découvert les principes de la composition du mouvement, en observant celui de la lampe suspendue à la voûte de la cathédrale de Pise, et ses expériences sur la tour penchée achevèrent de lui révéler le secret de la nature sur la chute des corps , leur gradation de vitesse , et la gravitation en général. Ce souvenir est, selon nous, le plus beau titre de gloire du Campanile de Pise.

Le Campo-Sancto est un vaste cloître de quatre cent cinquante pieds environ de longueur sur cent quarante de largeur ; il a la forme d'un parallélogramme , dont le pourtour intérieur est composé de soixante-deux arcades gothiques à plein cintre, soutenues par soixante-six grands pilastres. Les murs de ce cloître sont revêtus d'anciennes peintures malheureusement très endommagées par le temps, et dont les sujets sont empruntés à l'histoire sainte. Spinello Aretino, André et Bernard Orcagna, Buffalmacco, Giotto, etc., avaient employé leurs pinceaux à l'ornement de ce monument, qui est l'un des plus curieux on son genre qu'il y ait en Italie.

Pise contient vingt églises, dont quelques-unes, comme Saint-Matteo, Saint-Frediano, les églises des Barnabites , des Augustins et des Dominicains, sont enrichies de belles peintures et de beaux marbres. Nous mentionnerons aussi Sancta-Maria-delIa-Spina,

ainsi nommée parce qu'elle reçut jadis une relique du plus haut prix, l'une des épines de la couronne de Jésus-Christ. Ce Tempietto , comme l'appellent les Pisans, se fait remarquer par une richesse d'ornements et un fini d'exécution extraordinaires.

Pise, ville autrefois si puissante, est aujourd'hui dénuée et déserte. Son enceinte , jadis trop resserrée pour contenir cent cinquante mille habitants, est maintenant trop grande pour sa population actuelle qui s'élève à peine à seize mille âmes. Son commerce a suivi le sort de la décroissance de la population. L'opulence de son heureuse rivale , Livourne , a été pour elle ce que la découverte du cap de Bonne-Espérance fut pour Venise. *

Les palais les plus remarquables sont ceux du grand duc, de l'archevêque, de Lanfranchi (ancienne demeure de lord Byron), de Lanfreducci, et des chevaliers de l'ordre de saint Etienne.

L'université de Pise est une des plus anciennes et des plus renommées de l'Italie. Corne Ier la fit restaurer dans le seizième siècle. Cet établissement possède une riche bibliothèque, un cabinet de physique et un jardin botanique.

A une petite distance de cette ville, près du mont Pisano , on trouve les célèbres bains d'eau minérale de Saint-Julien, dont les Romains faisaient un grand cas, et qui sont aujourd'hui tombés dans l'oubli, quoique leur vertu salutaire soit encore la même.

Nous terminerons cet article en rappelant la ferme de Saint-Rossore. qui est un des établissements agricoles les plus remarquables d'Europe.

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