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LE PELERINAGE DE LA MECQUE

Si la foi musulmane ne s'éteint pas tout-à-fait, au moins faut-il convenir que le zèle et la piété s'attiédissent sensiblement, et que le temps est bien loin où nul vrai croyant ne manquait au pèlerinage que sa foi lui commande. Aujourd'hui, avec quelques pièces de monnaie, on se dispense de ce voyage onéreux, en chargeant un hadji , c'est-à-dire un pèlerin , de faire pour vous des prières au tombeau du prophète, ou si l'on se rend à la ville sainte, les spéculations commerciales occupent beaucoup plus le pèlerin que les pratiques de dévotion. Peu de hadjis, hormis les mendiants, n'arrivent à la Mecque sans être chargés de productions de leur contrée. Les Turcs européens apportent des souliers, de la quincaillerie, de l'ambre et des étoffes brodées ; ceux d'Anatolie, des châles et des soieries , les Indous mahométans , des perles , et ainsi des autres. Plusieurs exercent leur industrie dans le lieu même du pèlerinage, fabriquent des nattes, des paniers , des petits fourneaux d'argile destinés à faire bouillir le café ; exercent le métier de porte-faix , balaient les cours. Ce sont , en général , les musulmans nègres, venus de l'Ethiopie , qui se nouent à ces soins pénibles et avilissants ; les Indiens et les Syriens , auxquels les moyens de subsistance manquent, préfèrent demander l'aumône.

A mesure que le zèle s'est ralenti, les caravanes sont devenues moins nombreuses et moins brillantes. Ainsi cette même caravane de Syrie, dans laquelle, l'an 97 de l'hégire, neuf cents chameaux étaient seulement destinés à porter la garde-robe d'Ibn-Abb-el- Melek , qui comptait cent vingt mille de ces animaux , quand Motasim-Billah , le dernier des Abassides, se rendit à la Mecque , cette même caravane, dis-je , n'est plus qu'une grosse troupe de marchands.

conduite par le pacha do Damas. Et cependant , depuis le temps où les kalifes de Bagdad l'accompagnaient en personne, elle est demeurée la plus considérable. Elle part de Constantinople , recueille les pèlerins du nord de l'Asie, traverse l'Anatolie, et parcourt les déserts de l'Arabie d3iis l'espace de trente jours. La force armée des gouverneurs l'accompagne de ville en ville. Rarement elle se compose de plus de quatre mille personnes, y compris les soldats fort nombreux. Il est à remarquer qu'elle n'a jamais été honorée de la présence d'un monarque ottoman. Les sultans se sont toujours adroitement relevés de l'obligation d'aller visiter la tombe et le berceau du prophète.

La Perse envoie une caravane toujours escortée par les Arabes adjibs de Bagdad ; mais ba plupart des pèlerins viennent par mer.

Une troisième caravane moins régulière que ces deux premières , est celle qui vient de la Barbarie, et est dite des Mogrebins ou des occidentaux. Elle visite toujours Médine, et va quelquefois jusqu'à Jérusalem. Enfin, il y avait autrefois une caravane de l'Yemen, par laquelle arrivaient les Indiens, mais elle a cessé depuis 1803.

En outre de ces pèlerinages réguliers, il y en a d'autres, soit composés de grands corps de bédouins, soit de marchands isolés qui arrivent de tous les points du monde islamiste.

Les hadjis sont presque toujours accompagnés de derviches de toutes les sectes et de toutes les provinces, dont le grand nombre est en état de démence, ou feignent cette maladie. On sait que par une superstition qui leur est commune avec certains peu-

ples chrétiens , les Arabes regardent comme autant d'âmes 'gagnées pour le ciel, ceux que leur nature imparfaite a privés du plus beau don fait à l'homme, de l'intelligence.

La grande privation pour les pieux musulmans qui entreprennent le voyage du Iledjaz , de la terre sacrée, c'est l'absence d'eau. A chaque endroit du désert, où une source, un ruisseau bienfaisant fournit au hadji son onde salutaire, on trouve un petit château et un grand bassin dans lequel les chameaux s'abreuvent. Ces châteaux sont occupés par quelques hommes qui y tiennent garnison, et sont chargés de garder les provisions qu'on y dépose. C'est près de ces eaux qui appartiennent aux bédouins, que lessebeikhs des tribus viennent percevoir sur les caravanes le droit accoutumé.

Encore deux ou trois siècles , et peut-être la Mecque sera-t-elle veuve de ses pèlerins qui faisaient sa gloire et sa richesse. Car la puissance des lieux s'affaiblit à mesure que grandit celle des idées. Qu'il est loin de nous, ce temps où chaque endroit de la terre avait sa vertu particulière ! Théâtres d'événements révérés par la piété , la pensée les y éternisait sans cesse. Le miracle qui s'y était opéré se perpétuait par la multitude ; la nature était le seul livre où elle pût lire l'histoire de sa foi ; de là, son ardeur à visiter les lieux saints. Cette ardeur a disparu , parce que l'intelligence humaine n'a pas besoin des yeux pour apprendre comment le christianisme s'est établi, et que le paysan retrouve aussi bien le Christ dans une page de son évangile qu'au sommet du Golgotha.

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