‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 152 sur 166 · VENISE · texte numérisé non relu

VENISE

fji basilique de Saint-Marc (1). — F.e grand canal.

Il n'est point d'imagination italienne qui ne s'exalte à l'aspect des magnificences groupées autour de Saint-Marc. Home elle-même ne possède peut-être pas un lieu plus propre à exciter l'admiration. Là c'est une gloire antique qui ne repose que sur des ruines ; mais ici c'est une gloire récente qui semble revivre encore sous les voûtes de l'auguste basilique et sous les arcades du palais ducal, (l'est ici qu'on peut se former une idée de ce qu'a été la puissance vénitienne ; c'est ici que brillent avec profusion le marbre, les colonnes, les bronzes de l'orient subjugué, et que flottent les étendards qui rappellent la conquête de Candie, de Chypre et de la Morée.

La dépouille mortelle de l'évangéliste qui a associé son nom à toutes les gloires de Venise, fut transportée dans cette ville pendant le huitième siècle, et voici à quelle occasion : Les califes du Caire, dans le but d'embellir leur palais d'Alexandrie, mettaient au pillage les églises des chrétiens et les dépouillaient de tout ce qu'elles renfermaient de précieux. La même profanation menaçait la chapelle dans laquelle reposait le corps de saint Marc. Les prêtres qui avaient la garde de cette précieuse relique, cédèrent aux instances de deux négociants vénitiens qui se proposèrent pour les transporter dans leur patrie. Il n'était pas facile de cacher aux chrétiens d'Alexandrie ce pieux larcin ; il était plus difficile encore de se soustraire à la vigilance des douaniers sarrasins. Néanmoins, ces marchands vénitiens eurent recours à un expédient singulier qui leur réussit à merveille. Le corps de saint Marc fut placé dans une corbeille profonde, et couverte de viandes de porc toutes fraîches ; les infidèles ouvrirent la corbeille, et à l'aspect de cette chair détestée, se hâtèrent de la refermer et de laisser passer outre. Ce fut ainsi que le sacré dépôt arriva heureusement à bord du navire. Après avoir essuyé une horrible tempête, les marchands vénitiens entrèrent enfin dans le port de Venise, où ils furent reçus avec des transports de joie incroyables.

La basilique de saint Marc, aujourd'hui église patriarchale et métropolitaine, est de forme grecque, et ornée avec profusion de marbres orientaux , de bas-reliefs, de sculptures, de bronzes , de dorures , de mosaïques , de cinq cents colonnes de vert-antique, dont les côtés extérieurs, la façade, les parois intérieures, les voûtes et le pavé sont incrustés, de sorte que tout ce qui est visible dans cette église, et qui n'est pas or, mosaïque, bronze ou dorure, est marbre oriental. Les ornements extérieurs sont des ouvrages grecs, byzantins ou nationaux de diverses époques qui marquent les diverses gradations des arts. L'architecture de cet édifice est greco-arabe. Il fut commencé en 976, sous le doge S. Pietro Orseolo Ier, et achevé sous Dominique Silvio , en 1071. Il a soixante-seize mètres et demi de longueur, cinquante-deux mètres de largeur et trois cent trente et demi de circonférence. La façade, dont la hauteur dépasse vingt-cinq mètres, est un mélange bizarre ,

i Voir l'article Venise et la gravure, r. i, p. 14

mais sublime de plusieurs styles. Elle est ornée d'une quantité considérable de colonnes précieuses, tanl par la qualité et la variété des marbres, que par le travail qui les distingue, et de neuf grandes mosaïques. Trois archivoltes en marbre , d'un travail exquis, se font remarquer au-dessus de la porte principale ; la grande fenêtre est aussi surmontée d'une archivolte du même travail. On y voit une grande quantité de bas-reliefs sacrés et profanes qui ont été sculptés à des époques différentes ; mais ce qui frappe plus vivement encore la vue, ce sont les quatre chevaux de bronze qu'on remarque au-dessus de la porte principale. En les voyant, on ne peut se défendre de penser au peu de stabilité des choses d'ici bas. Les Romains ayant vaincu les Parthes, transportèrent ces chevaux à Home, pour en orner l'arc de Néron. De là, ils passèrent à Constantinople , cette ville favorite d un empereur qui sacrifia à un caprice la force de l'empire, et les Vénitiens, après des guerres opiniâtres et des actions héroïques, s'en emparèrent comme d'un trophée mérité. Plus tard, ils furent traînés à Paris par droit de conquête ; mais , en 1815 , ils reprirent leur place sur la façade de Saint-Marc. Si le droit des Vénitiens , à la possession de ces chevaux n'est pas plus légitime que ne l'était celui des Romains et des Français , il est du moins appuyé sur des actions glorieuses. On ne sait rien de positif sur l'origine de ces chevaux. Les uns prétendent que c'est un ouvrage romain exécuté du temps de Néron ; d'autres veulent que ce soit une œuvre grecque, sortie originairement de l'île de Chio. Us conservent encore les traces de l'ancienne dorure , et pèsent environ dix-sept cent cinquante livres grosses de Venise.

Le plafond du vestibule est couvert en entier de mosaïques , dont la plupart ont été exécutées par les frères Zuccato, Rozza et Ranchini, d'après les dessins du Titien, de Pordenone et d'autres habiles artistes. A droite du vestibule, est la chapelle Saint-Zeno, dont l'autel, en bronze, est considéré comme un chefd'œuvre , ainsi que le monument funèbre du cardinal Jean-Baptiste Zeno, qui s'élève au centre de cette chapelle. Le monument est aussi en bronze. C'est l'ouvrage de l'architecte fondeur Alexandre Leopardi et de P. J. Campanato. Les battants des trois portes, qui , du vestibule donnent accès dans l'église . sont en métal, et ornées de marqueteries en argent, dont les unes ont été exécutées à Venise, et les autres à Constantinople. Le péristyle de Saint-Marc a l'air d'un palais; mais l'intérieur du temple est plus magnifique encore. Les voûtes, les arcs, les coupoles sont toutes couvertes de mosaïques sur champ d'or. Le bénitier est en porphyre, et est soutenu par un autel antique de sculpture grecque. Des mosaïques, des bas-reliefs et des sculptures ornent la chapelle des fonts-baptismaux, au milieu de laquelle on voit un bassin de marbre, dont le couvercle de bronze, à bas-reliefs, est une œuvre très estimée, des élèves de Sansovino. La chapelle de la Croix est soutenue par six colonnes précieuses, l'une desquelles est de porphyre noir et blanc, morceaux très rares. Cette colonne est considérée avec raison comme la plus belle de toutes celles qui embellissent Saint-Marc. Les objets les plus remarquables de cette magnifique ha siliqne sont : La chapelle de la madone des Mascoli,

qui contient des statues et des sculptures d'un grand prix; la balustrade de marbre qui sépare l'église du

chœur ; elle est enrichie de quatorze belles statues et d'une croix en inétal très précieuse ; les deux pupitres formés de beaux marbres et soutenus par de belles colonnes ; les deux petits autels qui s'élèvent auprè'S des pupitres ; les stalles du chœur ; l'autel , situé derrière le maitre-autel. On y remarque une tribune soutenue par quatre magnifiques colonnes torses d'albâtre oriental , de huit pieds de hauteur. Deux de ces colonnes sont blanches et diaphanes, et passent pour être les seules qu'il y ait au monde ; la porte en bronze de la sacristie, et la sacristie elle-même.

Tout ce que nous venons de citer excite avec raison l'admiration générale, qui s'accroît encore à la vue du trésor de Saint-Marc, dans lequel on conserve les objets les plus précieux , soit en reliques , soit en ouvrages et curiosités.

Le clocher de cette basilique a quatre-vingt-dixneuf mètres de hauteur , et treize à la base , qui est entourée de boutiques. Une foule d'architectes y ont travaillé. Commencé en 911, il était déjà parvenu en 1111, jusqu'à l'emplacement destiné pour les cloches, qui fut lui-même élevé en 1115. Mastro Huono le reconstruisit en 1510 , et l'embellit par des colonnes, et des marbres grecs et orientaux. Du haut de ce clocher, on jouit de la plus belle vue. On domine sur la ville, les lagunes, les collines Euganécnnes, les Alpes et une bonne partie de la mer Adriatique. La terrasse, qui, du côté de l'est, est adossée au clocher, est aussi riche que superbe; elle est l'ouvrage de Sansovino, auquel on doit aussi les quatre statues de bronze qui brillent au milieu des marbres, des sculptures et des autres ouvrages en bronze , dont ce petit édifice est abondamment pourvu. Sous le règne de la république , cette terrasse était à l'usage des procureurs de Saint-Marc, qui, pendant les sessions du conseil suprême commandaient la garde ; elle sert aujourd'hui au tirage de la loterie , aux ventes à l'encan , etc.

Les nombreuses mosaïques qui embellissent Saint- Marc, sont toutes des ouvrages très remarquables , aussi , en donnerons-nous une indication exacte au lecteur.

Façade. — Les voûtes du premier rang renferment cinq grandes mosaïques. Les deux premières, situées à la droite du spectateur, représentent : Le transport du corps de saint Marc, d'Alexandrie à Venise, ouvrage exécuté sur les cartons de pierre Vecchia, en 1560. Celle du milieu représente le jugement dernier , par Pierre Spagna , d'après le dessin d'Antoine Zanchi , et a été exécuté en 1680. Sous la voûte suivante, on remarque les magistrats vénitiens honorant le corps de saint Marc ; dessin de Sébastien Uizzi, et mis en œuvre, avec la plus grande habileté, par Léopold dal Pozzo , Allemand, en 1728. Les cartons de cette mosaïque existent au palais Ducal. La dernière voûte est ornée par l'église de Saint-Marc, mosaïque du seizième siècle, et d'auteurs inconnus.

Les mosaïques des voûtes du second rang sont au nombre de quatre, savoir , la première en commençant par la gauche du spectateur : 1° La descente de croix de notre seigneur Jésus-Christ ; 2" son entrée aux limbes ; 3" la Résurrection ; 4° l'Ascension. Ces

quatre ouvrages sont de Loui9 Gaétan , qui les exécuta d'après les cartons dus Mall'eo Verona, en 1617.

Vestibule. — Sur la porte du milieu, on voit sainl Marc en habits pontificaux ; œuvre de François et Valerien Zaccato, dessin du Titien, an 1545.

Au-dessous de celle-ci, sept petites mosaïques qui datent du onzième siècle.

En face de ces dernières est une demi-lune représentant le crucifiement, le sépulcre de Jé.-us-Chrisl. par les sus-nommés Zaccato , an 1549.

Dans le haut , à droite et à gauche de la grande porte , il y a deux autres demi-lunes, dont les sujets sont : La résurrection de Lazare et l'inhumation de la Vierge, ouvrages des mêmes Zaccato. On attribue le dessin de ces trois demi-lunes, à Pordenone ou a Salviati.

Les angles supérieurs représentent les quatre évangélistes ; les angles inférieurs les huit prophètes, et la frise, des anges et des docteurs. Les Zaccato sont encore les auteurs de ces ouvrages.

Intérieur de l'église. — Au-dessus de la porte du milieu, Jésus-Christ, la Vierge et saint Marc, ouvrage du onzième siècle. Dans l'arc, au-dessus de la porte , les mosaïques, divisées en cinq compartiments, reproduisent plusieurs faits de l'apocalypse.

La grande voûte du vestibule contient : Jésn-.- Christ et la Vierge au milieu des nuages, saint Jean- Baptiste , des anges et des chérubins qui adorent la croix. Cet ouvrage est attribué à Bozza, et le dessin à Tintoretto ; les apôtres et des anges avec des lys à la main, par Bozza , dessins d'Aliense et de Tintoretto ; la gloire des élus , par Marini . dessin de Tintoretto ; la condamnation des méchants, par le même , dessin de Mafleo Verona.

Chapelle des fonts-baptismaux. — Le baptême de Jésus-Christ, ouvrage des onzièmeetdouzièmesiécles; chapelle de la Croix; le paradis, par Louis Gaétan . dessin de Pillotti ; le crucifiement de saint Pierre, la décollation de saint Paul , la chute de Simon Mago , par le même, dessin de Palma et de Padovanino.

Arc de la voûte adroite. — Le martyre de saint André , dessin d'Aliense ; saint Thomas en présence d'un roi, dessin du Titien ; le martyre de saint Jean, dessin de Padovanino ; le martyre de saint Jacques , dessin du Titien. Ces quatre ouvrages sont de Louis Gaétan, et datent de 1602.

Chapelle de la Madone des Mascoli. — L'histoire de la Vierge, ouvrage très distingué, de Michel Giambono, exécuté en 1430. Cet artiste fut le premier qui abandonna la manière sèche et dure des anciens . pour adopter le style des Vivarini.

Chapelle de saint Isidore. — Elle est couverte de mosaïques représentant les actions de saint Marc. Eu sortant de cette chapelle pour se diriger vers le chœur, on s'arrête à peu de distance des gradins qui y conduisent pour observer les parois et les voûtes, qui présentent une foule de mosaïques fort estimées. Elles furent exécutées par divers artistes et en diverses époques. On remarque surtout , au-dessus de la porte de la chapelle de saint Isidore, l'arbre généalogique de la Vierge , ouvrage admirable et précieux de Vincent Bianchini, sur les dessins de Salviati.

Maitre-autel. — Riche encadrement au milieu duquel on voit une grande figure du rédempteur assis.

Sacristie. — Au-dessus de la porte, dans la demi-

MAGASIN UNIVEHSEL.

lune, la Vierge, œuvre très soignée de L. Kiz/.io, exécutée en 1530; à droite, saint Théodore ; à gauche, saint Georges, par François Zaccato. Les ouvrages qui ornent la voûte, sont de L. Rizzio, de Pierre Albeti et de François Zaccato.

Nous nous sommes un peu étendus sur la basilique de Saint-Marc, parce que l'ensemble et les détails de ce célèbre monument sont si extraordinaires, et que la vue y est tellement éblouie par les immenses richesses qu'elle renferme , que l'observateur ne saurait se reconnaître au milieu de cette profusion sans un guide. Cependant, nous sommes encore loin d'avoir signalé tout ce qu'il y a de remarquable.

Page 1