LE GRAND CANAL
En quittant la place Saint-Marc où l'on admire aussi le palais Ducal , la Procuratie nuove, la Procuratie vecchie , la tour de l'Horloge, la petite église
Saint-Basso, nous nous dirigerons vers un lieu qui ne renferme pas moins d'objets dignes de noire admiration, nous voulons parler du grand canal.
Le grand canal est la vie de Venise, c'est son cours ; c'est là que tout le monde veut avoir une habitation , et c'est là aussi qu'on accourt pour admirer les morceaux d'architecture les plus rares. A gauche de la Piazetta , commence le grand camil , vulgairement appelé canalazzo , dans le lieu où s'élève la douane de mer ou de transit, édifice aussi solide que magnifique, et merveilleusement adapté au site qu'il occupe, par les soins de l'architecte Joseph Benoni , qui le construisit en 1082, et le couronna par un globe qui supporte le simulacre de la fortune. En tournant sur la gauche, on aperçoit la riche et superbe église S'incta Maria delta Salute. Élevée à grand frais pour accomplir un vœu fait parla repu-
Vue du grand canal à Venise.
blique de Venise à l'occasion de la peste de 1G30 qui fit dans cette ville plus de quarante-quatre mille victimes. L'architecte Balthazar Longhena, inspiré par ce même génie de grandeur qui caractérisait la république , décora extérieurement ce temple d'un ordre composite , d'un majestueux escalier, et couronna l'ensemble par deux hautes coupoles couvertes en plomb. Tout est chargé d'ornements et embelli par cent vingt-cinq statues. Il est peu d'édifices dans lesquels on ait apporté tant de soins dans l'exécution. L'intérieur présente un octogone circonscrit par un autre. Au sommet du premier , s'élève la principale coupole ; le second renferme six autels secondaires et un maître-autel en face duquel s'ouvre la grande porte d'entrée. Les autels, le chœur et surtout la sacristie contiennent des peintures très remarquables de Titien , Tintoret , Palma , Giordiano , Padavani-
no , etc. On admire aussi un grand candélabre de bronze de six pieds de hauteur, ouvrage qui passe pour le plus admirable qu'il y ait dans ce genre, toutefois après celui de Padoue.
A côté de ce temple, on remarque un autre édifice, construit en 1670 sur les dessins de Longhena, et qui, depuis 1818, fut destiné au séminaire patriarchal. Dans l'oratoire de ce séminaire reposent les cendres de Sansovino; le cloître contient une collection très intéressante de bas-reliefs , bustes, statues, inscriptions, urnes, etc., etc.
A droite du canal , on rencontre ensuite le palais Fini, architecte, André Fremignen ; puis le palais Corner délia Ca Grande, architecte, Jacob Sansovino. Cet édifice , élégant et superbe , sert aujourd'hui de résidence à la délégation provinciale. Un peu plus avant, s'élève le palais Cavalli , dont l'architecture appar-
MAGASIN UMVEKSEL.
tient ;iii moyen-âge. Sur la rive gauche , en face de ces derniers palais , fc premier édifice qui appelle les regards, est le palais Dario, incrusté de marbres lins, et construit à la manière des Lombards. Les palais Venier et Augarani nous conduisent ensuite à l'académie des Beaux-Arts. Le bâtiment qui a aujourd'hui cette destination , s'appelait autrefois l'école de la Charité. La façade , d'ordre corinthien , a été élevée sur les dessins de Georges Massari. Les peintures renfermées dans cet édifice sont presque toutes de l'école vénitienne, et ont été exécutées par ses meilleurs maîtres. La collection de ces tableaux est d'une grande richesse, et intéresse au plus degré les nombreux amateurs de la peinture.
En continuant à parcourir le grand canal, nous trouverons, un peu au-delà de l'académie royale des Beaux-Arts, le palais Justinien Lolin, bâti sur les dessins de Longhena; le palais Contarini Dagli Sgrigni, architecte Scamozzi ; le palais Rezzonico, architecte Longhena ; le palais Moro-Lin, architecte, Sébastien Mazzoni, Florentin ; les trois palais de la famille Giustiniani , remarquables par leur architectecture qui appartient au moyen-âge ; le palais Toscan, édifice grandiose, dont Sansovino faisait le plus grand cas. 11 fut élevé vers la fin du seizième siècle, et servait ordinairement de demeure aux souverains qui, du temps de la république, venaient visiter Venise ; le palais Balbi , architecte Alexandre Vittoria, édifice magnifique , mais peu correct dans ses ornements ; le palais Contarini, dont l'architecture a beaucoup de rapport avec la manière des Lombards ; les quatre palais de la famille Moncenigo ; le palais Pisani , construit au commencement du quinzième siècle ; le palais Barbarigo, dans lequel on remarque le groupe de Dédale et Icare , un des premiers ouvrages de Canova ; le palais Corner Spinelli, édifice très remarquable et d'un goût exquis ; le palais Contarini est d'une architecture du style lombard ; le palais Grimani , aujourd'hui siège de la direction des postes , est considéré comme un chef-d'œuvre par sa majesté , sa richesse et son élégance. San Micheli en fut l'architecte ; la façade se compose de trois ordres corinthiens, dont le dernier présente quelques imperfections. On attribue ce défaut à la mort de l'architecte qui ne put présider à l'achèvement de son ouvrage ; le palais Farsetti , aujourd'hui hôtel de la Grande-Bretagne; le palais Manin, architecte Sansovino ; le palais Mangili , aujourd'hui Valmarana, architecte Antoine Visentini ; le palais Micheli délie Colonne. Indépendamment du mérite de cet édifice, comme architecture , on y admire encore trois chambres, tendues de tapis, dont les dessins ont été donnés par Raphaël , et un musée d'armes qui contient l'équipement militaire du doge Dominique Micheli, qui marcha à la conquête de la Terre-Sainte ; le palais Sangredo , architecture moyen-âge ; l'escalier de cet édifice est un ouvrage très estimé d'André Tirali. La Ca Doro , édifice du quatorzième siècle ; il n'est pas complet, et se compose de plusieurs styles parmi lesquels domine l'arabe-sarrasin. On a cru jusqu'à ces derniers temps que ce palais tirait son nom de plusieurs ornements dorés qu'on remarque à l'extérieur, mais un document, de découverte récente, a fait connaître qu'il servit autrefois d'habitation à la famille Doro, de laquelle il est trè- vraisemblable qu'il a pri-
sa dénomination ; te palais Corner, architecte, Dominique Kossi ; le palais Pesaro, du à Longhena, est un bâtiment magnifique , tant par son étendue et sa solidité que par sa richesse; la palais Grimani, architecte, San Micheli; le palais Bataggia , aujourd'hui Capovilla, architecte Longhena; le .palais Vendramin Calergi , architecte , Pierre Lombard ; le palais Correr, où l'on admire une collection de camées, gravures, médailles, peintures, manuscrits, émaux, ivoires, etc. Le palais Labia, architecte, André Cominelli ; le palais Manfrini qui contient d'excellentes peintures , entr 'autres une foule d'ouvrages des anciens peintres qui fleurirent à la renaissance, tels que Cimabue , Giotto, Mantegna , etc. ; la maison Cicognara , dont le propriétaire était intimement lié avec Canova ; le palais Grimani , ouvrage du seizième siècle ; on attribue l'architecture de cet édifice à Jean Grimani, patriarche d'Aquilée, et à San Micheli. La cour de ce bâtiment est admirable ; tout autour on a disposé une riche collection d'anciennes statues , de petits temples , d'urnes , de bas-reliefs , d'inscriptions, etc., et d'autres ouvrages grecs et romains. Parmi ces divers ouvrages, se distingue la statue colossale de Marcus Agrippa , ouvrage enlevé du vestibule du Panthéon de Rome. Enfin, le palais Corniani d'Algarotti. Dans la cour, on remarque une sybille, ancienne statue grecque , avec piédestal orné de bas-reliefs ; on y voit aussi une bibliothèque renfermant toutes les productions théâtrales représentées à Venise , depuis 1G36, époque de l'établissement du premier théâtre dans cette ville, jusqu'à nos jours.
Quoique Venise possède quatre cent huit ponts , tant grands que petits , néanmoins il n'existe sur le grand canal que le pont de Rialto, et il est le seul qui serve de communication aux deux groupes principaux d'îles qui composent la ville de Venise. Le pont de Rialto fut élevé en 1588, par l'architecte Antoine da Ponte , sous le doge Pascal Cicogna. Il est bâti en pierre vive, et formé d'une seule arche, dont la hauteur est de plus de dix-huit pieds vénitiens au-dessus de l'eau; il est embelli par deux rangs de boutiques au nombre de douze par chaque rang.
Venise , une des deux capitales du royaume lombardo-vénitien , est située au milieu des lagunes qui portent son 'nom , au fond du golfe Adriatique, et à deux lieues du continent. Sanazzaro , en comparant Rome et Venise , dit que si la première est l'ouvrage des hommes, la seconde doit être attribuée aux dieux. En effet , elle semble sortir du sein des eaux , et là , où jadis on ne voyait que quelques roseaux épars çà et là dans les marais fangeux , s'élèvent aujourd'hui des temples magnifiques, des palais superbes, des coupoles, des colonnes, des arcs et des tours. Elle est divisée en cent vingt petites îles séparées par une infinité de canaux, et unies entre elles par quatre cent huit ponts, presque tous construits sans symétrie. Le canal appelé le grand canal, semblable à une artère principale à laquelle viennent aboutir toutes les ramifications secondaires, la partage en deux, en suivant une direction qui lui donne la figure d'un S. La longueur de ce canal est de deux mille six cents pas vénitiens, et sa largeur moyenne de quarante.
Dans une ville comme Venise , qui fut une véritable conquête faite sur la mer, les fondateurs furent obligés de suivre les irrégularités du sol , et il lenr
lut impossible d'obtenir un certain ordre , et surtout de construire des rues larges et spacieuses comme on en voit dans les villes de terre ferme. La sinuosité des rues , ou, pour parler plus exactement , des canaux qui forment la ville, lui donne une physionomie toute particulière et unique. A Venise , on n'y voit point de voitures ; là, les rues sont des canaux , les fliarriots des barques, les voitures des gondoles. Ces gondoles sont pour l'étranger un objet d'admiration. Rien n'est plus léger que leur forme. Sur trente pieds de longueur, elles n'en ont guère plus de quatre vers le milieu , et se terminent aux deux extrémités par deux pointes aiguës et élevées. Sur la proue , on voit un fer assez grand qui a la forme d'une scie , de sorte que dans la rapidité de sa course , la gondole semble devoir fendre en deux tout ce qui s'opposerait à son passage. Au milieu, il y a une espèce de cabane soutenue par deux demi-cercles en fer ; des quatre côtés, on voit des rideaux, des fenêtres et des jalousies qu'on peut ouvrir ou fermer, selon son bon plaisir. La gondole est peinte en noir intérieurement et extérieurement, ce qui lui donne l'apparence d'un catafalque mobile. Ce qu'il y a surtout de surprenant, c'est l'agilité et l'adresse avec laquelle les gondoliers dirigent leur barque légère ; ils passent à côté les uns des autres, se croisent et s'évitent avec une telle vitesse , que les étrangers qui ne sont pas accoutumés à ce spectacle , éprouvent , malgré eux , un sentiment d'elîroi.