L'ABBAYE D'HAUTECOMBE. LE LAC 1)1! BOUAGET
Après la mort de sa seconde femme, le comte llumbert se mit en volonté de ne plus se marier et de quitter le monde, lin jour donc, il se mit à aller par champs, et arriva près du Mont-du-Chat, en un lieu moult solitaire , où il n'y avait qu'un pauvre et saint liermite , lequel y était venu habiter sur un miracle. C'était une lumière qui s'y montrait à lui resplendissante de jour et de nuit. Quand le comte eut demeuré là un temps, il prit ferme volonté d'y linir ses jours , et s'y adonna à mener une vie fort dévotieuse, regrettant de n'être pas- prêtre pour y chanter messe ; puis il fit édifier une abbaye à de saints prud'hommes comme lui pour y servir Dieu, établissant abbés , moines et couvent , avec rentes et possessions. Quand les prélats , les ecclésiastiques , les barons et le peuple des seigneuries du comte Humbert virent qu'il s'était décidé à quitter le monde sans laisser aucun successeur , ils furent mal contents, et ils firent une assemblée des trois états à Chambéry. Là, fut ordonné que l'on enverrait une députation au comte pour lui remontrer bon gré malgré son erreur. Les députés vinrent au Bourget; là, se mirent sur le lac, et voguèrent jusqu'à Hautecombe. Le comte les reçut doucement ; bien il pensa ce qui les avait amenés, mais il n'en fit pas semblant.
Quand les ambassadeurs des trois états virent qu'il ne leur disait rien , le chef commença ainsi : « '1res « haut, très excellent , très redouté seigneur, nous , « vos sujets, sommes venus ici de la part de tous vos « pays pour vous exposer des choses qui touchent « bien grandement à vous et à nous. — Dites ce qu'il vous plaira, répartit le comte qui bien pensait ce qu'ils voulaient dire. Alors le chef de l'ambassade continua ainsi : — « Très redouté et notre droiturier « seigneur, ne vous déplaise, quelle chose faites- « vous ici ? Qui vous a mis la fantaisie en tête de ne « plus vous marier? mieux vaudrait qu'il ne fut « jamais religion, que de laisser votre terre sans hoir « ni successeur. Hélas ! si vous n'avez pas de lignée « qui nous gardera , qui nous défendra, qui nous « gouvernera? Oh! pays désolé, bien pourras-tu « dire que ton seigneur sera cause de ta destruc- « tion ! » Le comte répondit : — Vous parlez en vain , vous battez l'eau , je suis où dois demeurer et finir mes jours. — « Ainsi ne sera point , redouté « seigneur , répliquèrent ensemble les envoyés , « car vous avez à sortir céans et à vous remarier. « Vous pouvez aussi bien faire votre salut en l'ordre « de mariage qu'en l'ordre monastique ; il vous conte vient pour avoir lignée, pour maintenir votre pays « en justice et qu'il ne tombe pas en d'étranges « mains, et pourrez ainsi faire beaucoup plus de bien « qu'en .lestant mille ans avec ces moines. »
Le comte était fort ennuyé , les moines l'étaient aussi ; ils firent grande résistance ; mais à la fin , les prélats, barons , nobles , et le peuple , prirent à part les moines et l'abbé, et leur jurèrent que s'ils ne déterminaient le comte à sortir, ils bouteraient le feu en l'abbaye, et détruiraient leur religion en telle manière, que jamais on n'y chanterait messe. Alors ils
firent tant que le comte leur accorda de se marier, pourvu qu'ils lui trouvassent femme convenable.
C'est dans ces termes que les chroniques de Savoie nous apprennent la fondation (YJIuutecombe ; et comment les trois états y allèrent pour en retirer le comte Humbert , le fondateur, et le forcer à se marier. Depuis le douzième siècle ce royal monastère servit souvent d'habitation et toujours de tombeau aux princes de la maison de Savoie, aussi long-temps qu'ils résidèrent dans leurs états. H donna à la patrie des historiens, à la chrétienté des papes, et avait porté son illustration à son comble, lorsqu'en 1793 , il tomba sous la même dévastation qui enleva saint Louis et Henri IV aux voûtes sépulcrales de Saint- Denis. Une douzaine d'années plus tard, l'abbaye fut transformée en ateliers et en magasin de faïencerie. Les travaux qui s'exécutèrent à ce sujet accumulèrent une grande quantité de décombres vers le chœur de l'église et dans les chapelles, et comme c'était dans ces emplacements que se trouvaient les sépultures, elles furent protégées. Chose étrange, c'est par la profanation qu'elles échappèrent à une profanation plus grande.
Cette église a conservé la configuration d'une croix ; la nef, dans son état actuel, a la forme d'un carré long, accompagné de deux bas-côtés très étroits. La croisée est surmontée d'une coupole. A droite et à gauche du chœur, et sur le même front, sont deux chapelles. Le grand autel est à la romaine ; le plafond , les médaillons et les vitraux représentent les traits principaux de la vie de saint Bernard, sans doute par gratitude, et parce que ce saint a parlé de l'abbaye d'Hautecombe dans ses épîtres 28 ei li2; les pendentifs de la coupole sont remplis par les quatre évangélistes. Toute la longueur de la nef abrite vingt-quatre monuments funèbres : ils commencent à Philippe-de-Savoie, prévôt de Bruges, et évêque de Valence, et finissent au roi Charles-Félix, roi de Sardaigne, mort à Turin, en 1831 ; huit de ces monuments possèdent leurs sarcophages.
La partie la plus saillante de l'édifice de Yabbaye d'Hautecombe, réunion d'architectures diverses, est une tour de construction gothique, bâtie sur la pointe même du rocher le plus avancé vers le lac ; elle le domine d'une manière pittoresque , et s'y reflète incessamment. Du pied de cette tour , on découvre un paysage de la plus riche variété et de la plus majestueuse étendue. On voit s'élever à sa droite une des plus hautes montagnes de la Savoie , qui a dû à la conformation de sa cime le surnom de Dent-du-Chat ; pour la gravir , ou suit à pied un sentier raide , devenu assez difficile depuis un incendie qui a dévoré les arbres et les broussailles qui masquaient les précipices , et auxquels le voyageur le plus intrépide ne manquait guère de se cramponner prudemment. De ces hauteurs on découvre les pics élevés qui dominent Chamounix , l'aiguille de Charmoz, celle du midi, le Mont-Blanc, les contours d'une multitude de vallées, les bassins d'Aix, de Chambéry, une partie de la Suisse, du Dauphiné et tout le cours du Rhône. En continuant à longer le lac vers le midi , après la base du Mont-du-Chat, on arrive à l'escarpement audacieux du château de Bordeaux, dont l'isolement et l'aspect mélancolique rappellent le rocher de Lcucate et le dernier chant de Sapho. En rêve-
nant peu à peu vers le nord, l'œil se repose sur un pays découvert et riant, légèrement ondulé, qui s'élève par une pente douce jusqu'à la chaîne escarpée des Bauges, terminée, près deChambéry, par le pic de Nivolet qui domine le premier plan de l'horizon et qui ne se montre jamais que couronné de nuages au-dessus desquels perce sa tète chenue. Aix-les- Bains, plus près du lac, est presque caché par les mouvements du sol et la végétation puissante qui l'entoure. Enfin, tout-à-fait au nord, la Tour, de ChdtiUon termine cette vaste ligne que dessinent les Ilots bleus de ce lac magique, tandis que tout près se groupent les châtaigniers de la fontaine des Merveilles. L'eau capricieuse de cette source intermittente s'échappe brusquement à travers les buis et les lierres ; d'abord elle n'offre que quelques flots timides, mais bientôt elle s'enfle et inonde le visiteur trop confiant qui s'en est approché ; cependant, par un caprice contraire, elle ne tarde pas à ralentir sa course, et cesse entièrement de couler.
Le sommet de la tour de Y abbaye d'Hanterombe est un des points les plus heureux où l'on puisse se placer, par une belle matinée d'automne, pour observer sur la chaîne des Bauges les différents effets de la lumière sur la neige. On en peut juger comme sur les plus hauts glaciers. Les premières montagnes éclairées, celles qui reçoivent une lumière presque verticale, paraissent parfaitement bleues malgré les neiges dont elles sont couvertes, ce bleu reste clair, transparent ; puis, selon que les rayons arrivent plus ou moins obliques sur les sommets voisins, ils paraissent blancs, ou ils étincellent, et se ternissant peu à peu, ils prennent à une certaine distance une nuance rose; c'est là le point le plus éloigné au parvient la lumière, celui où elle n'éclaire encore (pie par reflets ; les autres parties occidentales de la chaîne conservent leur teinte noire et se perdent dans les ombres de l'horizon.
Ev. M. i)K M.
Abbaye d'Huiiteronibc.
Je définis la bonté, une flexibilité de cœur qui entre dans toutes les peines pour les soulager, dans toutes les jouissances pour les augmenter ; c'est encore une bienfaisance, inépuisable qui se dépouille sans cesse pour avoir toujours à donner.
Je connais des tartufes de bonté comme de religion. Les uns ainsi que les autres ont leurs grimaces , c'est pour la foule qu'ils s'agitent et s'escriment ; c'est pour elle qu'ils prodiguent les gestes et les mouvements : il ne faut pas s'y laisser prendre. La bonté , comme la religion , a toujours quelque chose de tranquille et de mesuré. Leurs meilleures œuvres à toutes deux travaillent silencieuses ; elles aiment à se cacher du public : comme toutes les vertus, elles ont leur pudeur. Saint-Prosper.
LE KOI JEAN ET SON ÉPOQUE
71' et dernier article. ( 1350-13GV. Voir p. 382. )
L'esprit romanesque delà chevalerie domina l'Europe d'une manière complète, éclatante, sous le règne
du roi Jean ; malgré les misères publiques, jamais les tournois ne furent plus suivis , les cours plénières plus brillantes. C'était l'époque des grands romans de chevalerie. On ne parlait que des souvenirs de Charlemagne et de ses douze pairs , de ses prouesses en Palestine , du géant Koboastre , de l'enchanteur Merlin, et de toute cette féerie déposée dans les vieilles chroniques de Saint-Denis. L'idée des croisades ne s'était point éteinte dans l'occident; chaque preux, en son manoir , se faisait lire par son chapelain les grands coups d'épée de Godefroi de Bouillon, les gestes de Tancrède ou de Baudouin. Chacun rêvait la fortune miraculeuse des jours de conquête, ces empires fondés , ces couronnes de Jérusalem , d'Arménie et la pourpre de Constantinople. On se consumait dans de petites guerres où l'on gagnait à peine quelques fiefs, quelques maigres domaines. La pensée d'un pèlerinage aux saints lieux s'était réveillée plus vive, et un voyage d'outre-mer rentrait dans les goûts de la chevalerie guerrière et aventureuse. Pendant sa longue captivité à Londres, Jean s'était habitué à la vie des tournois ; il revit sa vieille et noble chevalerie, et il sourit à une tentative de croisade,
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que le pape Innocent IV rêvait encore au moment de sa mort.
Le roi Jean quitta Paris pour se rendre à Avignon où devait se faire l'élection d'un pape nouveau ; su pensée était de prendre la croix et de débarquer en orient à la tête des gentilshommes de France. Le départ de la croisade étant fixé à l'année suivante , le roi de France eut le temps de retourner en sa cour de Paris, et de s'occuper de l'administration du royaume. Quoique la convocation des états-généraux excitât toujours les répugnances royales, cependant la nécessité d'avoir la rançon lit taire les vieux préjugés de Jean, et il convoqua les états du royaume; cette assemblée ne fut point indiquée à Paris, parce qu'on y craignait de voir se renouveler les grandes scènes de liberté et de désordre des- états de 1356. On désigna Amiens comme le lieu le plus propre à la paix des états. Le roi rendit chartes et ordonnances : « Sur plusieurs requêtes à nous faites par aucuns des habitants de nos bonnes villes , nous ordonnons que tout juif de quelconque état qu'il soit, porte une rouelle bien notable , de la grandeur de notre scel, partie de rouge et de blanc, et telle que l'on puisse l'apercevoir sur mantel et autre habit ; et que les juifs soient soumis à la juridiction des juges ordinaires ; personne ne pourra s'obliger par corps envers eux. Quant au fait des Lombards , voulons que tous ceux qui sont engagés à leur égard, en soient quittes et libérés entièrement. » Le guet de Paris, sorte de garde nationale, fut également régularisé par une ordonnance : Savoir faisons que pour la sûreté de notre bonne ville de Paris, des saintes reliques de notre chapelle, des prisonniers estant au Châtelet de Paris, comme des personnes et corps des marchands, et alin de pourvoir aux périls et inconvénients qui, toutes les nuits, pourraient survenir, tant par fortune de feu, roberies, meurtres et larcins, fut ordonné par mûre délibération du conseil, certains guets être faits toutes les nuits par les gens de mestier de ladite ville, et le faisait chacun mestier en trois semaines, une fois seule ; les gens de mestier n'estoient excusés dudit guet que s'ils s'èstoient fait saigner le jour même, ou que leur femme gist de mal d'enfant, et lesdits gens du guet furent ainsi distribués : six au guichet du Châtelet, six autour qui allaient et venaient pour voir s'il ne s'échappait de prisonniers ; six en la place aux Chats, six devant la fontaine des Saints-Innocents, six sous les piliers, en Grève, six en la place Baudoyer, et d'autres chevauchant toute la nuit dans les carrefours. Souvent ceux-ci se trouvent en faute, c'est à savoir qu'un chacun va se coucher. C'est pourquoi les clercs du guet feront savoir chaque jour aux mestiers le nom de ceux qui défaudront, et en baillera la nouvelle à notre receveur, alin qu'il fasse raison de l'excuse. »
Le roi s'occupait ainsi des affaires de son royaume, lorsqu'il fut rappelé en sa captivité, et voici comment : Les otages séjournaient à Londres. Princes du sang, nobles, bourgeois, tous s'ennuyaient loin de leur patrie et de leur famille , dans ce pays froid et humide, où ils n'assistaient qu'avec dégoût aux fêtes et tournois de chevalerie ; tous voulaient revoir leurs castels, leurs gais manoirs, leurs gentilles dames et leurs enfants. Le duc d'Orléans , frère du roi, les ducs d'Anjou et de Berry surtout, s'impatientaient
de cette captivité longue et ennuyeuse. Le roi Edouard vint les trouver, et leur dit : « Beaui cousins , vous languissez , eh bien , baillez-moi certains revenus et castels en échange de vos personnes. » Les princes y consentirent sans hésiter; ils auraient tout donné, biens, monastères, péages, revenus, pour s'en retourner au beau pays de France, et ils signèrent, en conséquence , une charte par laquelle ils cédaient à Edouard les seigneuries de Belleville pour lui tenir lieu des otages. Cette charte avait été envoyée à l'approbation du roi Jean qui la confirma de son scel, et la transmit au dauphin ; Charles fut fort mécontent des clauses stipulées ; il communiqua la charte aux gens du conseil et au parlement qui refusèrent leur sanction.
Les otages resteraient-ils dans les mains du roi Fdouard ? Soudain, le duc d'Anjou, sans prévenir personne, s'évada de Londres et arriva dans la cour de Paris, où il dit vaguement qu'il expliquerait les causes de sa fuite. Le duc d'Anjou avait ainsi forfait aux plus saintes lois de l'honneur et de la chevalerie. Jean était trop loyal pour laisser son fils en défaut , et comme le jeune prince ne voulait pas retourner à Londres, s'écriant qu'il aimerait mieux mourir que de revoir la Tamise , le roi Jean déclara en parlement qu'il irait à sa place. Quelques-uns assuraient qu'il s'en allait au-delà des mers pour s'amuser, qu'il avait une passion ardente pour la comtesse de Salisbury, maîtresse d'Edouard, laquelle le rappelait au plus tôt à Londres. N'ayant plus rien qui le retint sur le continent, Jean s'embarqua pour l'Angleterre. On le reçut à Londres avec le plus grand honneur ; le lord-maire, les corps de métiers vinrent au devant de lui. Un simple marchand de vin donna une fête splendide aux quatre rois, de France , d'Angleterre , d'Ecosse et de Chypre, qui se trouvaient dans la cité , et le roi Jean but si joyeusement qu'il en tomba malade. Quelques chroniqueurs racontent qu'au lit de la mort, Jean reconnut les droits d'Edouard sur la couronne de France, car la dame de Salisbury lui demandait cet octroi. Ce fait n'est pas croyable , à moins que cette reconnaissance n'eût été arrachée à la faiblesse d'un mourant.
Jean expira le 8 avril 136V. Ce jour là, tombaient sous la main du bourreau , dans les halles de Paris, les tètes de vingt-huit bourgeois , qui , malgré les cruelles exécutions des dernières années, avaient arboré les couleurs de l'indépendance et du roi de Navarre.
Éclairage de la cille de Londres.
La consommation de la houille pour le gaz seul de la ville de Londres, est de deux cent cinquante mille tonneaux, de vingt quintaux chaque, par an, qui donnent deux cent quarante millions de pieds cubes de gaz , qui pèsent deux cent soixante quinze millions de livres.
La lumière ainsi produite , égale cent soixante millions de livres de chandelles de six à la livre, qui, à 50 c. la livre, coûteraient quatre-vingt million- de francs. % Ev.
MAGASIN UNIVKIISEL.