FRANÇOIS GÉRARD
A peine la tombe de Carie Ver net était-elle fermée, que déjà un nouveau deuil est venu attrister les arts. L'auteur de l'Entré» d'Henri IV, à ParisM de la Bataille d'Austerlitz, a suivi de bien près l'auteur de la Bataille de Marcngo. Les grands peintres s'en vont.
Né à Rome , en 1770 , d'un père français et d'une mère italienne, François Gérard avait été amené en France à l'âge de douze ans pour recevoir du statuaire Pajou, artiste fort habile et très estimé, les premières notions du dessin. De cette école, il passa dans celle de Rrenet, peintre alors en grande réputation, mais dont le nom ne survivra que pour avoir compté David et Gérard au nombre de ses élèves , et bientôt le jeune artiste vint passer maître dans l'atelier de David, où il trouva pour émules Drouais, Girodet, Gros, et M. Fabre de Montpellier.
Les commencements de Gérard furent pénibles. La pauvreté assiégea ses plus belles années, et son génie naissant , que la vieille monarclùe aurait encouragé , eut à lutter à la fois contre la vulgarité de l'ère républicaine et contre la misère publique. Son premier maître en peinture, Rrenet, lui avait prédit qu'il n'aurait pas de talent, et l'on a souvent répété, à titre de consolation, aux vaincus des concours de l'académie, que Gérard ne s'était pas élevé dans ses études au-dessus d'un second grand prix. Une louable défiance de lui-même, due à ses débuts difficiles, n'a pas peu contribué à la sûreté de son goût et à la maturité précoce de son talent.
On a quelquefois rappelé un dessin du 10 août, esquissé par l'élève, au temps où le maître peignait Maratau bain et le serment du jeu de Paume. Ce fut un tribut payé aux erreurs d'une époque qui serait trop heureuse de n'avoir à expier que des erreurs. L'esprit judicieux de Gérard, ne tarda pas à reconnaître que l'air des révolutions est mortel aux beaux arts.
Ses premiers succès durent lui être doublement précieux , car l'amitié pouvait en réclamer une part. C'était en 1795; Gérard qui n'avait que vingt-trois ans, venait de terminer son beau tableau de Rélisaire. Mais le salon était ouvert depuis plusieurs jours, et les règlements s'opposaient à ce qu'aucun ouvrage fut reçu après l'ouverture du salon. Isabey engagea pourtant Gérard à présenter son tableau, lui promettant d'assurer le succès de sa démarche. Il fit plus : il lui acheta le Rélisaire au prix de trois mille francs , avec la condition qu'il s'imposa lui-même de rendre à Gérard tout ce qu'il recevrait de surplus, dans la vente qu'il se proposait d'en faire.
Par une faveur qui ne s'est pas renouvelée depuis, et dont l'honneur revient en grande partie à Isabey, le tableau fut reçu et exposé dans un coin du salon sur un chevalet; car toutes les places étaient occupées. D'unanimes éloges lui furent accordés ; et un prince, d'une maison d'Allemagne, l'acheta moyennant la somme de douze mille francs. Nous croyons qu'il est aujourd'hui dans le musée de Munich. Isabey remplit avec un admirable empressement la con-
dition que son ingénieuse délicatesse avait mise au marché primitif.
De remarquables dessins , pour le Virgile et le Racine de Didot, remplirent une époque où les arts restaient sans protection, et permirent à l'auteur de Rélisaire d'achever un tableau de Psiché et de l'Amour, que l'on admire encore aujourd'hui.
Le Songe d'Ossian qui eut les honneurs de la Malmaison , les Trois Ages, la bataille d'Austerlitz, Homère abandonné dans l'île de Chio, Daphnis et Chloé, l'entrée d'Henri IV, Corinne au Cap de Mysènc, Philippe V salué roi d'Espagne, l'Extase de sainte Thérèse , et le Sacre de Charles X ; quelle brillante succession de triomphes sans un revers !
On a discuté plus d'une fois auquel de ses tableaux Gérard devra sa renommée la plus sure. Il est permis d'hésiter, cependant l'opinion publique paraît adopter de préférence l'Entrée d'Henri IV ; mais ce sont, là des questions oiseuses.
Peu de critiques ont harcelé la carrière si bien remplie de Gérard. Il les sentait vivement et s'y montrait trop sensible peut-être, mais il savait en profiter, et nul ne rendait mieux que lui justice à ses rivaux. Le roi Louis XVIII félicitait Gros de son admirable coupole de Sainte-Geneviève : J'ai lâché , répondit l'illustre peintre , de faire l'histoire de France en quatre chapitres. — Dites en quatre chants, interrompit Gérard. Et le monarque, digne appréciateur du talent, approuva cet amendement de bon esprit et de bon goût.
Quelques observateurs ont remarqué avec regret que les tableaux de Gérard tendent à pousser au noir, pour employer un terme d'atelier. N'est-il pas à craindre que dans l'état actuel du commerce et de la fabrication des couleurs, plus d'une observation analogue n'assombrisse l'avenir de l'école contemporaine*? L'alliance des arts et de l'industrie n'est trop souvent qu'un vain mot ; c'est l'alliance de notre nation avec la Grande-Rretagne. L'industrie, c'est l'Angleterre ; l'art, c'est la France.
Les premiers obstacles lentement vaincus, Gérard ne vit plus devant lui qu'une carrière de succès constants et qu'une fortune assurée. L'ère de la restauration fut surtout favorable à ce grand peintre, et toutes les récompenses dont elle savait rehausser le prix, se réunirent sur sa tête. Nommé baron, officier de la légion-d'honneur, chevalier de l'ordre de Saint- Michel , membre de l'Institut de France , professeur à l'École royale des Reaux-Arts, membre de l'Institut de Hollande et des académies de Vienne, Berlin, Munich, Copenhague, Turin, Milan et Saint-Luc de Rome ; quel titre a manqué à son mérite ?
Des graveurs dignes de lui, les Desnoyers, les Toschi , les Massard se sont heureusement rencontrés pour populariser sa renommée. Son atelier a reçu la plupart des souverains de l'Europe, et plus de cent portraits de ses plus illustres contemporains, dus à son habile pinceau, formeront un jour une bien précieuse galerie, si l'on peut les réunir en les couvrant d'or. *
Louis XVIII, Napoléon et Joséphine, le roi de Saxe, Moreau et Rernadotle, madame de Staël, Canning, Ducis, Canova, David, Corvisart, Isabey, le maréchal Soult, MM. de Talleyrand, de Lamartine et de Humbold , Talma et mademoiselle Mars ont tous
voulu poser devant lui, et la plupart de leurs portraits sont des chefs-d'œuvre.
Gérard avait été chargé de quatre pendentifs de l'église Sainte-Geneviève. Les études en étaient achevées, quand la révolution de juillet vint changer la destination du monument. Le gouvernement nouveau déclara qu'il tiendrait envers (îérard les engagements de la restauration ; mais il voulait que le caractère; religieux des pendentifs disparut. Gérard lit en effet quelques changements à ses études; toutefois il n'eut garde d'adopter la pensée de nos gouvernants. Il composa ses pendentifs de manière à ce qu'ils pussent être conservés, même dans le cas où le Panthéon redeviendrait une église catholique.
Ces quatre pendentifs sont dignes de toute la maturité de son génie. Sa vue commençait cependant à s'affaiblir, et de légères atteintes de paralysie s'étaient fait sentir à ses mains. Gérard n'a point eu la douleur de se survivre à lui-même.
Ami éclairé des sciences et des lettres, lié avec tous les hommes distingués de son temps, doué à un degré remarquable du talent de causer et de l'esprit de société, Gérard avait naturellement attiré autour de lui l'élite de tous ceux qui savent goûter les arts, les lettres et les sciences. Son salon était devenu pour l'Europe artiste et lettrée, comme celui de Olivier pour le monde savant, un centre et un point d'attraction. Ces deux maisons si visitées, dont le
moindre écrivain ou l'artiste le plus inconnu savait donner l'adresse exacte à Pétersbourg comme à Home, se sont fermées avant le temps. Puisse-t-il leur en succéder de semblables dans l'intérêt de la gloire nationale?
Plusieurs discours ont été prononcés sur la tombe du grand artiste que la France vient de perdre, et M. de Heauchesne a rendu hommage à sa mémoirtdans le sonnet suivant :
Quand le monde, ô Gérard, apprendra ce corlége, Ainsi que l'amitié tous les arts pleureront ; Tes jours étaient remplis : si la mort les abrège, Elle fait reverdir les palmes de ton front.
A ton cerveau brûlant, le dieu qui te protège, D'une vieillesse arrière épargne au moins l'atiront Tu vas où sont allés Hubens et le Corrège ; Tu vas où le génie et la gloire s'en vont.
Et quand seront passés nos jours de saturnales, L'avenir consolé, fouillant dans nos annales. Verra cette auréole à l'entour de ton nom : —
Chloé livrant sa tête aux couronnes du pâtre ; La cité souveraine où triomphe Henri quatre ; Et le rocher désert où meurt Napoléon.
( La Quotidienne )
l'r.uu ois Gérard