LA GEORGIE
S'il est une nation dédaignée par les historiens, c'est incontestablement la nation géorgienne; on ne rencontre aucun écrit sur son antiquité, sur ses mœurs, sur son esprit, sur la tendance de sa civilisation ; étude qui n'est cependant pas dénuée de tout intérêt dans un moment où l'Europe entière a le regard fixé sur l'Orient.
Ce peuple, qui depuis si long-temps a conservé son indépendance au milieu de voisins qui le menaçaient sans cesse d'un anéantissement complet , qui a gardé sa religion au milieu des infidèles, qui a sa langue, ses lois écrites, n'est pas en possession d'une histoire dans le sens des nations civilisées; car peut-on donner ce nom à un recueil de traditions fabuleuses sur son origine, à une série de noms de souverains, à une longue énumération de guerres malheureuses? Le manque de renseignements historiques sur ce pays ne doit pas surprendre ; c'est la suite naturelle de la position dans laquelle se trouva constamment la Géorgie, entourée de voisins qui n'ont jamais cessé de l'opprimer. Jusqu'à la fin du treizième siècle, l'histoire de la Géorgie ne présente qu'une suite d'erreurs politiques de ses souverains et des calamités du peuple ; l'industrie, le commerce et le bien-être général ne pouvaient se développer sous une oppression continuelle ; les effervescences intestines, les perfidies, les meurtres, les chutes de rois de leur trône, l'anarchie, la guerre civile, ne discontinuèrent point; les nations
étrangères, comme les Grecs, les Turcs, les Perses, envahissaient tour à tour la Géorgie, la dévastaient et la surchargeaient de contributions.
Entre les années 1120 et 1-220, à l'époque où les inahométans luttaient contre les croisés, la Géorgie s'émancipa de l'état de sujétion dans lequel elle était tenue, et obtint des succès dans les guerres; elle remporta des victoires sur les Curdes et les Persans ; mais ce ne furent que des incursions qui ne pouvaient apporter d'avantages véritables; ses ennemis lui rendaient la pareille. Les succès passagers de la Géorgie eurent lieu surtout sous le gouvernement de la reine Tamara. Parmi le grand nombre de souverains, le seul nom de Tamara brille dans l'histoire de la Géorgie ; il parait que cette reine comprit le secret de l'art de gouverner, qu'elle fut aimée de son peuple et estimée de ses voisins. Malgré la disproportion des forces de la Géorgie avec celles des deux puissances voisines, la l'erse et la Turquie, ce petit état ne tomba jamais sous leur domination absolue , quoique souvent il se soit trouvé dans leur dépendance. Un puissant attachement à la religion, un amour pour le pays natal, un esprit inébranlable, la détermination et le courage sont les qualités élevées communes aux Géorgiens, à l'aide desquelles ils ont sauvé leur patrie d'une ruine certaine. Les ravages des ennemis , les dévastations, l'enlèvement des habitants, les précipitaient dans toutes sortes de malheurs ; mais, à côté de cette suite de circonstances funestes, la nation ne perdait point son énergie ; au milieu de tant de vicissitudes, sa force morale ne déclinait point.
La Perse et la Turquie s'efforcèrent constamment d'assujettir ce pays, objet de leur convoitise; il fut môme la cause de terribles guerres entre ces deux puissances. Mais ni les Perses ni les Turcs ne pouvaient y affermir leur domination , parce que leur caractère national les rendait incapables de consolider leurs conquêtes. En parlant du caractère, des mœurs et des habitudes des Géorgiens, il ne faut pas confondre les habitants de Tiflis avec ceux du restant de la Géorgie. Les invasions des divers peuples avaient pour but principal l'occupation de Tiflis, capitale de la Géorgie; il s'ensuivit que l'empreinte de leur influence y resta plus forte.
A cause de l'état oppressif et humiliant de ce pays durant plusieurs siècles, on aperçoit parmi la majeure partie des habitants de Tiflis un penchant à la fourberie, au mensonge, à la flatterie, à la méfiance, à la fausseté ; en un mot, à tout ce qui constitue un caractère dégradé et faible. En étudiant leur caractère moral, on voit avec regret la corruption de leurs mœurs parvenue au plus haut degré; l'hypocrisie, la fraude, l'avidité, transpirent partout : la légèreté et la gaieté dans les amusements, le courage et l'intrépidité dans les combats poussés jusqu'à la témérité, l'étourderie et l'inconstance dans les entreprises, la précipitation et la violence pour atteindre le but, et à côté d'une grande dévotion qui s'arrête aux pratiques extérieures, la violation perpétuelle des serments; tout cela leur est familier. Us oublient les bienfaits qu'ils ont reçus, et sont toujours à même de trouver une excuse à leur conduite; ils sont méfiants et ont une mauvaise opinion des autres; passionnés pour le vin, pour le désordre, ils sont adonnés au jeu et à la paresse. Sobres dans la nourriture, modérés dans les ornements de
luxe, ils n'ont aucune inclination pour s'occuper des arts et des sciences qui demandent un travail continu.
Tel est le tableau des mœurs et des habitudes des habitants de la ville de Tiflis. 11 n'est pas consolant; mais c'est ainsi que l'ont tracé les voyageurs, et de récentes observations le confirment de point en point. Une longue habitude a converti en mœurs ces défauts de caractère ; les tristes exemples des parents ont perverti la nouvelle génération. L'influence étrangère a tellement dénaturé les habitants de Tiflis, ils ont emprunté tant de mauvais traits à d'autres nations, qu'ils forment pour ainsi dire un autre peuple que le peuple géorgien.
Dans l'introduction de la collection des lois géorgiennes, le roi Waktang s'exprime ainsi : « La Géorgie est une contrée comblée de tous les bienfaits du ciel; mais, à cause de l'inconstance des temps et du changement des circonstances, chacun a jugé et délij béré suivant quelque influence : les uns eu égard aux liens de famille et d'amitié, les autres par poltronnerie, d'autres dans l'absence de la crainte de Dieu, et quelques-uns par corruption. » Après cela viennent les devoirs du monarque et ceux des juges; la loi établit trois modes pour savoir la vérité : 1° par le fer rougi ; 2° par l'eau bouillante; 3° par le duel.
Par le fer rougi. On place sur la main de l'accusé une feuille de papier, et sur le papier on met le fer rougi ; si, après avoir fait trois pas, et si, après avoir retiré le fer, la main ne présente point de brûlure, il est déclaré innocent. Cette mesure n'est employée que par suite des accusations de trahison, de pillage d'église et d'adultère.
Par l'eau bouillante. On met dans un vase plein d'eau, placé sur le feu, la petite croix portée ordinairement sur la poitrine; dès que l'eau commence à entrer en ébullition , on ôtc le vase de dessus le feu, et l'accusé doit, au nom de Dieu, retirer la croix ; après quoi on plonge sa main dans un petit sac, qu'on lie avec soin et qu'on cachette ; si , le troisième jour, la main ne présente aucune marque de brûlure, l'accusé est reconnu innocent.
Par le duel. Le dénonciateur et l'accusé prient Dieu pendant quarante jours, après quoi on suspend à leurs cous ou à leurs lances des bouts de papier contenant de courtes prières. Après s'être armés, ils entrent en lice, ayant à leurs côtés des seconds qui sont armés de boucliers et de fouets. Le combat, qui a lieu en la présence du roi , se prolonge jusqu'à ce qu'un d'eux soit démonté; après quoi les seconds l'amènent comme reconnu coupable devant le roi , qui en fait ce que bon lui semble. Les armes du vaincu sont données au vainqueur, et son cheval aux seconds de ce dernier.
Les chroniqueurs arméniens attribuent la fondation de Tiflis aux gouverneurs persans de la Géorgie, qui venaient prendre les eaux aux sources thermales. Les indigènes, encouragés par les vues d'un petit trafic qui s'y faisait durant le séjour des gouverneurs, se fixaient peu à peu à Tiflis. Le village primitif était situé sur la rive droite du Kour, à l'endroit qui porte aujourd'hui le nom des Portes des Bains, et où, près des sources minérales, les bains sont construits. Sur la rive gauche du fleuve s'étend une plaine que les anciens auteurs appellent Paëdogozan, c'est-à-dire construction en bois, à cause d'un fort en bois qui autrefois se trou-
\ ait de ce côté. Le fort en pierres, dont les ruines sont encore visibles, fut bâti ail dixième siècle par le premier roi titulaire de Géorgie. Quant aux <lél>ris îles remparts el des tours qu'on aperçoit du côté méridional <le Tillis, ils sont les restes d'un fort construit par les Turcs; les passages souterrains creusés dans le roc attestent la position difficile dans laquelle plus d'une fois les maîtres de Tiflis se sont trouvés, à cause des invasions des peuplades hostiles qui les entouraient. Lorsque les ruines du rempart qui occupe le sommet de la montagne seront démolies par le temps, il ne restera pas un seul vestige des fortifications de la ville asiatique.
Quoique l'esprit militaire des Géorgiens soit affaibli de nos jours, cependant leur genre de vie , leurs coutumes, leurs jeux et leurs amusements portent encore l'empreinte des temps rigides du moyen-âge, alors que le fer remplaçait la loi, et que le sang de la victime se payait au prix d'argent. L'amour des anciens exercices guerriers s'est conservé parmi les nobles de la génération actuelle. Le jour des grandes fêtes, les meilleurs cavaliers, vêtus de beaux et riches habillements, se rassemblent sur le terrain des courses, montés sur des chevaux magnifiquement équipés. Après s'être divisés en deux parties adverses, les cavaliers commencent par lancer de petits javelots, et ils exécutent des manœuvres avec une grâce toute particulière, une adresse et une facilité incroyables. La hardiesse des mouvements du cavalier sur un cheval tient vraiment du prodige; ces jeux rappellent aux Asiatiques les jours passés, lorsqu'ils avaient à lutter contre l'invasion.
En général , les repas , les danses , les chants et la musique sont bruyants dans la Géorgie; la danse des hommes n'est pas belle; ils dansent habituellement quand ils sont de bonne humeur, après que la coupe a
circulé; cette danse a lieu dans les jardins où ils se réunissent pour les amusements. Du reste, chez eux. comme chez tous les habitants des climats chauds, les travaux, les assemblées délibérantes et les jeux, tout se fait en plein air. .Mais la danse des femmes a quelque chose d'attrayant; on sait combien la beauté des Géorgiennes est célèbre; aux époques d'asservissement, elles servaient en quelque sorte de contribution de guerre, et les vainqueurs en peuplaient leurs sérails et leurs barems. A Tillis, pendant la fraîcheur du soir, les Géorgiennes s'assoient sur les terrasses de leurs maisons, couvertes de tapis ; elles frappent dans leurs mains ou sur de larges tambours; une des jeunes filles admirablement vêtue, avec un voile de gaze flottant, exprime par une pantomime touchante les douces rêveries de son âme. Les jours de fête, on aperçoit sur beaucoup de maisons ces belles danseuses; la grâce, la légèreté et l'expression de leurs mouvements présentent, à la faible lumière de la lune, quelque chose d'enchanteur. La musique et les chants de ce pays choquent avec raison les oreilles européennes ; les instruments mélodieux ne peuvent attirer l'attention des Géorgiens; ils aiment le bruit de la grosse caisse, des tambours, des cymbales.
Leur génie musical se laisse voir dans la nature de leurs instruments, qui consistent en une cornemuse et une espèce de luth à cordes métalliques. Après avoir gonflé le sac de sa cornemuse, le musicien chante en touchant deux chalumeaux qui sont attachés au sac. Les sujets des chants consistent en panégyriques d'un héros quelconque des temps célèbres, historique ou fabuleux ; quelquefois c'est une improvisation en l'honneur de l'assemblée. Le son aigu de la cornemuse et le chant monotone de l'improvisateur forment la plus triste, la plus détestable harmonie.
Fi-mnio géorgienne.