BOLOGNE
Bologne, la docte Bologne, tutta involta nei travagli ( tout enveloppée dans le travail ) , ainsi que disent les Italiens, peut encore être regardée à juste titre comme une des plus illustres cités de l'Italie ; quoique depuis long-temps elle ait cessé d'être le siège d'un gouvernement, qu'elle n'ait jamais été résidence de cour, elle est au niveau de la civilisation des premières capitales ; la science est sa dignité, et l'on sent toujours dans ses mœurs , son esprit et ses opinions, quelque chose de sa vieille devise libertas. L'université de Bologne, on le sait, est une des plus anciennes et des plus célèbres écoles scientifiques de l'Italie ; dans la cour du bâtiment, on a élevé des statues à plusieurs professeurs d'un mérite éminent, tels que Galvain, Monti ; mais Bologne a oublié de reproduire là un grand nombre de ses maîtres ; à côté de Laura Brassi, de Gozzadini et de Clotilde Tambroni, ces trois femmes qui professèrent, à Bologne, le droit, la philosophie et la langue grecque , pourquoi n'admiret-on pas les traits de Novella d'Andréa, fille d'un canoniste du quatorzième siècle, si savante, qu'elle servait de suppléant à son père, et si jolie, qu'afin de ne pas causer de distractions aux étudiants , elle se couvrait le visage d'un masque en velours rose, s'il faut en croire Christine de Pisan.
L'église Sainte-Pétrone est en grande vénération parmi les Bolonais ; élevée du temps de la liberté bolonaise, à la fin du quatorzième siècle, cette église est un monument de la magnificence religieuse des républiques du moyen-âge, et une preuve de la dignité, do l'importance de leurs artistes ; l'architecte Vincenzi, qui fit construire Sainte-Pétrone , était ambassadeur à Venise. Les beautés de l'art brillent sur la façade de ce monument; les sybilles des portes, sculptées par le Tribolo, le compagnon de Benvenuto Cellini, ont la pureté et l'élégance des sybilles de Raphaël ; les salles du presbytère méritent d'être visitées ; sur la porte intérieure est le buste du comte Pepoli, un des premiers et bons ouvrages de Properzia Rossi. Les ouvrages de cette femme infortunée excitent encore plus d'intérêt quand on se rappelle sa touchante histoire ; elle mourut d'amour au moment même où le pape, sur le bruit de sa gloire, l'envoyait chercher et voulait l'emmener à Rome , après avoir couronné Charles-Quint. Ces salles offrent encore seize dessins originaux des plans proposés par de célèbres architectes pour l'achèvement de la façade de l'église, collection précieuse qu'il serait intéressant pour l'art de voir publier. La façade de Sainte-Pétrone, qui a inspiré de si merveilleux projets ; s'exécutera peut-être un jour ; son achèvement serait une des plus nationales constructions de ce malheureux pays.
A l'entrée de l'église Sainte-Marie délia vita, on éprouve diverses impressions ; dans une brillante chapelle sont déposés les ossements du bienheureux Bonaparte , transportés là au commencement du dixhuitième siècle, de l'église voisine de Saint-Égilio. Le tableau qui représente saint Jérôme et le même Bonaparte, est un ouvrage estimé de Milani. Il est permis de s'étonner à l'apparition dans un tel lieu de ce nom éclatant et redoutable, qui semble bien plus appartenir aux annales du faste et de la gloire qu'à la modeste légende des saints. La relique du bienheureux Bona-
parte repose sur un riche autel, plus doux, plus léger pour elle que le rocher stérile qui cache la dépouille de Napoléon. Au grand autel, et dans le tabernacle, se trouve un médaillon de Louis XIV, garni de diamants ; il est même exposé les jours de grandes fêtes de la Vierge, probablement à cause de sa richesse. Ce médaillon est un legs du comte Malvasia qui l'avait reçu de Louis XIV auquel il avait dédié un ouvrage. Lebrun qui avait reçu du même Malvasia, son guide de Bologne, lui fit présent de la collection des batailles d'Alexandre. Le nom de Bonaparte et le portrait de Louis XIV, rappellent à Sainte-Marie délia vita les temps de la puissance et des conquêtes de la France.
Bologne conserve à peine quelques ruines de l'ancienne maison commune de la république, siège d'un état libre et puissant, qui résista aux empereurs, et ne périt que par les proscriptions continuelles de ses concitoyens, et l'appel de l'étranger. Le palais du Podestat fut autrefois la demeure du roi Enzius ; beau, jeune et brave, aimé dans les fers par une tendre Bolonaise, qui, sous divers déguisements, venait le visiter , Enzius est encore populaire à Bologne. On sait que le roi Enzius, fils de l'Empereur Frédéric, devint captif des Bolonais, et qu'on ne put jamais s'entendre pour le rendre à la liberté ; l'infortuné prince mourut à Bologne, après vingt-cinq ans de privations et de souffrances. On compte plusieurs magnifiques palais à Bologne ; le plus splendideest le palais Ranuzzi, maintenant Bacciocchi. Le propriétaire actuel s'est appelé, sous l'empire, le prince Félix ; il fut une espèce de souverain. Le nom du palais Gozzadini rappelle une femme célèbre dans l'histoire de l'université de Bologne. « J'ai vainement recherché sous les portiques, dit M. Valéry, le pupitre ou petite tribune indiqué par Ginguené, où ce docteur en droit aurait professé devant dix mille écoliers. Quoique la sténographie ait donné de nos jours de plus nombreux disciples à quelques-uns de nos professeurs, je crois qu'on fera bien de s'en tenir à l'opinion prudente de Tiraboschi sur Gozzadini, lorsqu'il remarque que l'université de Bologne est trop riche de faits glorieux et authentiques, pour qu'il soit nécessaire do lui en prêter de faux ou d'incertains. »
L'ancien bibliothécaire de Bologne était M. Mezzofanti, tout récemment promu au cardinalat. M. Mezzofanti est célèbre en Europe par sa vaste connaissance des langues ; il en sait, y compris les dialectes, jusqu'à trente-deux. Une telle érudition tient véritablement du prodige, car M. Mezzofanti n'est jamais sorti de Bologne ; philologue, orientaliste distingué, il entend même divers patois. On trouve dans les pensées détachées de lordByron, les traits suivants sur M. Mezzofanti : « Je ne me rappelle pas un seul des littérateurs étrangers que j'eusse souhaité revoir, excepté peutêtre Mezzofanti qui est un prodige de langage, Briarée des parties du discours, polyglotte ambulant, qui aurait dû vivre au temps de la tour de Babel, comme interprète universel ; véritable merveille, et sans prétentions encore ! Je l'ai tâté sur toutes les langues desquelles je savais seulement un juron ou adjuration des Dieux, contre postillons, forbans, bateliers, matelots, pilotes, gondoliers, muletiers, conducteurs de chameaux, maîtres de poste, chevaux de poste, maisons de poste , toute chose de poste ! Mezzofanti m'a confondu dans mon propre idiome. »
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De toutes les expéditions do tours, de dômes, de clochers et de phares, qu'un voyageur qui a de la conscience et des jambes doit accomplir ; une des plus rudes est celle de la tour des Asinelli, à Bologne , tant l'escalier en colimaçon, espèce de longue échelle, est peu praticable. Cette tour, la plus haute de l'Italie, est placée au centre même de Bologne ; elle sert quelquefois à des observations astronomiques; de son sommet, la vue est agréable ; ce n'est ni l'immensité delà vue du dôme de Milan, ni l'horizon merveilleux du clocher de Saint-Marc, mais la plaine est fertile et cultivée, et les Appennins, de ce côté, au lieu de leurs sommets arides , n'offrent qu'une suite de collines riantes. La tour penchée, voisine de la tour des Asinelli, est moins élevée. Nommée la Garisenda, elle a fourni l'une de ces innombrables et pittoresques images du Dante, quand il compare le géant qui se baisse pour saisir son guide et lui, à cette tour, si on la considère lorsque les nuages fuient au-dessus de ses créneaux. L'inclination de la Garisenda n'est point un effet de l'art, mais de l'affaissement subit du sol ; il est surprenant qu'elle ait résisté à plus de quinze tremblements de terre ; elle paraît désormais inébranlable et indestructible, comme les tours penchées de Pise ou de Saragosse (1).