LE GRAND MANCHOT
Pour l'homme qui sait observer, il n'existe dans la nature ni classe, ni genre (ni peut-être môme d'espèce), tellement tranchés, qu'on ne puisse passer de division en division, dans les classifications d'histoire naturelle, par des nuances et des gradations presque insensibles. Quelquefois aussi, par des transitions aussi brusques qu'inattendues, la nature se plaît à rapprocher les classes les plus éloignées. C'est ainsi qu'elle fait faire des œufs à un mammifère , l'ornithorinque ; qu'elle couvre le corps d'un oiseau de poils au lieu de plumes, le casoar ; qu'elle donne des ailes à un lézard, la dragonne; à des quadrupèdes, les chauves -souris; des ouïes et des poumons au protée, qui, grâce à ces deux organes , n'est réellement ni poisson ni reptiles mais un composé des deux, etc.
L'oiseau dont nous avons à nous occuper ici offre un exemple de ces singulières anomalies. Le grand manchot [aptenodytes patagonica, Cuv.) est un oiseau qui n'a point d'ailes, mais des nageoires; ses pieds ont la plus grande analogie avec ceux des mammifères, et cependant il ne peut pas plus marcher que voler. Son organisation le condamne à ne vivre ni dans l'air, ni sur la terre, mais dans l'eau , à la manière des poissons.
Le grand manchot habite les mers antarctiques ; on le trouve dans le détroit de Magellan, auxîles Falkland, dans beaucoup d'autres lieux de la mer du Sud , et même à la Nouvelle-Hollande ; il est de la taille d'une oie, et atteint souvent jusqu'à quatre pieds de longueur. Les ailes sont remplacées par des nageoires longues et larges, plates, membraneuses, recouvertes d'écaillés formées par des plumes avortées ; ses pieds, plus en
(t) Voyez pour les tours penchées de Pise, de Saragosse et plusieurs autres monuments de ce genre en Angleterre, les gravures et les articles publiés dans le Magasin Universel, tomes i, pages 9 et 296, et u, page 257.
arrière que dans aucun autre oiseau, ne peuvent le soutenir qu'en s'appuyant sur le tarse jusqu'au talon , et ce tarse est élargi comme; la plante du pied d'un quadrupède plantigrade; on trouve dans son intérieur trois os soudés ensemble par leurs extrémités. Il a un petit pouce dirigé en dedans, et ses trois doigts antérieurs sont unis par une membrane. Son bec est noir, jaunâtre à l'extrémité, grêle, long, pointu ; la mandibule supérieure est un peu arquée vers le bout, couverte de plumes jusqu'au tiers de sa longueur, où est la narine, et d'où part un sillon qui s'étend jusqu'au bout. La tête, le dessus du cou et la gorge sont d'un brun noir; une bande jaune citron et bordée de noir passe derrière les oreilles, sous les yeux , et s'étend sur les côtés du cou. Le dos est d'un gris ardoisé, et tout le dessous du corps blanc.
Quand cet animal veut sortir de l'eau, ce qui ne lui arrive que pour pondre, il est obligé de ramper sur le ventre en s'aidant de ses nageoires, ou de se tenir debout dans une position tout-à-fait verticale, parce que ses jambes sont cachées sous la peau jusqu'au talon , et que ses pieds sortent directement du corps , de chaque côté du croupion. Néanmoins, quand il veut aller un peu loin pour ramasser les herbes sèches dont il compose son nid, il faut bien qu'il prenne cette attitude, quoique fort gênante. Alors il étend ses longues nageoires de chaque côté comme un balancier, et il avance à petits pas et en vacillant, comme un enfant qui ne sait pas encore marcher. Quand il est surpris par les chasseurs dans ce moment, et qu'il se trouve un peu éloigné de l'eau , il lui est impossible de leur échapper par la fuite, et on l'assomme aisément à coups de bâton, si mieux on n'aime le prendre vivant. Il faut, dans ce cas, l'aborder avec de certaines précautions; car il se défend avec courage, et son bec redoutable manque rarement d'enlever la pièce qu'il a saisie. Mais cette lutte ne dure pas long-temps; car, dès qu'il manque son coup en frappant avec le bec, il perd l'équilibre, tombe sur le ventre, et, avant qu'il ait pu se redresser, on a pour le saisir plus de temps qu'il n'en faut. Quelquefois, étant tombé, au lieu de chercher à se redresser, il se met à courir à quatre pattes en se poussant avec ses pieds et se soutenant avec ses ailerons. Alors, s'il se voit poursuivi de trop près, il se retourne brusquement et pince les jambes de celui qui le presse.
Cette malheureuse difficulté de se traîner sur la terre fait que cet animal fuit les rivages habités par les hommes, et ne se livre avec sécurité à ses habitudes que dans les lieux absolument déserts, où il n'est jamais inquiété. Alors il se hasarde plus souvent à monter sur le rivage , mais toujours en troupe nombreuse, quelquefois de trente ou quarante. Rien n'est curieux, dit Bougainville, comme de voir ces petits bataillons, que d'une certaine distance on prendrait pour des enfants qui jouent en écartant les bras, se dandinant et penchant la tête de côté et d'autre par un mouvement aussi singulier que monotone. Et cependant, ajoute le célèbre voyageur, lorsque ces oiseaux allongent le cou pour faire entendre une voix analogue au braiment d'un âne , leur allure n'est pas sans noblesse.
Dès que les manchots craignent le moindre danger, ils se hâtent de regagner l'eau, et aussitôt qu'ils en ont assez pour leur couvrir le corps, ils nagent
avec une si grande vitesse, qu'aucun poisson ne pourrait les suivre. S'ils sont arrêtés par quelque obstacle, ils s'élancent hors de l'eau à quatre ou cinq pieds de hauteur s'il est nécessaire, le franchissent et continuent de fuir avec la même célérité , ne montrant pour ainsi dire que le bout du bec hors de l'eau.
Ils plongent aussi bien qu'ils nagent, restent fort long-temps sous l'eau, et vont à une grande profondeur chercher les petits poissons et les coquillages dont ils se nourrissent. Près des rivages, ils se plaisent dans les joncs et les glaïeuls, où ils chassent des vers et des insectes aquatiques. Us nichent sur des îlots ou de petites îles désertes, le long de la côte, et la fe-
melle ne fait ordinairement que deux ou trois petits qu'elle élève et soigne avec beaucoup de tendresse. On prétend qu'elle ne les laisse que quelques jours dans le nid après qu'ils sont éclos, et qu'elle les porte à la mer long-temps avant qu'ils puissent nager. J'ignore si cette assertion est vraie; mais la difficulté qu'elle-même éprouve pour marcher me ferait volontiers croire qu'elle ne pourrait guère porter ses petits.
Quoi qu'il en soit, la chair des manchots est noire et exhale une forte odeur de musc ; ce qui n'empêche pas les habitants des contrées où on les trouve de la manger et de la trouver fort bonne. Boitard.
(Le grand Manchot-)
LA DAME DE LAVAL
Histoire du seizième siècle.
A l'heure du crépuscule, le roi François Ie' était assis, rêveur, dans le château royal de Fontainebleau ; il resta quelque temps muet, regardant avec insouciance les boiseries dorées du palais ; mais parfois un soupir trahissait de sombres réflexions, et le tumulte d'une agitation intérieure se traduisait par des gestes énergiques ; à l'autre bout de la salle, un homme habillé de noir, en pourpoint cramoisi, était assis sur un escabeau couvert de velours , brodé d'argent. Il était bossu ; les jambes étaient torses. Le lecteur a reconnu Triboulet. Étrange chose ! la folie si près de la royauté ; cependant un œil noir et perçant, était quelque chose à cette laideur, devenue historique
avec le bouffon. Un sourire de malice sillonnait les lèvres de l'homme à la marotte ; il était évident qu'une lutte avait eu lieu entre le roi et Triboulet. Deux hommes, dans une égale impuissance de se nuire, et de se faire expier l'un à l'autre une contradiction, ont recours au silence, et se tournent le dos avec mépris. Telle était, en ce moment, la position de François Ier et de son bouffon : l'un, à l'abri de toute vengeance par sa royauté , l'autre , au-dessous du châtiment par son ignoble métier de fou. Triboulet ne valait pas une potence, ainsi parlaient les gens sensés. Tout-à-coup, les deux acteurs de cette scène se levèrent, firent quelques pas ensemble, et se trouvèrent enfin face à face. Le roi frappa du pied avec colère, et revint se jeter dans son fauteuil. Triboulet reprit son manteau et son feutre gris, à plume bleue, et se disposait à sortir. Le roi refoula toute sa colère
au fond de sa poitrine, et lui dit d'un ton plus calme...
— Reste... j'ai tort... je le confesse... mais cet amour, tu ne peux me l'ôter du cœur : tu as raison
dans tout ce que tu m'as dit ce soir c'est vrai
et je suis prêt à dire que Triboulet a eu un moment lucide, et qu'une bonne inspiration peut germer dans le cerveau le plus malade
— Je vous remercie fort, sire ; mais on ne vous croira pas, répondit Triboulet, en hochant la tête. — On croit toujours un roi, reprit vivement François 1er... Mais,
ne parlons plus de cela elle va venir, te dis-je
je l'attends elle m'aime, et je la paie triple
Messire de Chabannes doit la conduire ici; au diable, ce Bonnivet, qui m'a fait ensorceler par la comtesse deChâteaubriant... Ahl certes, les gens d'esprit n'ont pas le sens commun il l'a bien prouvé ! Croistu Triboulet que je l'aime davantage, au moment où je vais l'oublier auprès de mademoiselle d'Heilly.
— Sire, dit Triboulet, je ne vous blâmerai jamais d'avoir aimé Françoise de Foix, comtesse de Châteaubriant, c'est la plus belle femme du royaume...
— Après mademoiselle d'Heilly, interrompit le roi.
— Jadis, vous ne pouviez la souffrir, continua froidement Triboulet. Sire, vous êtes changeant ; si la dame de Laval n'était point mariée à un homme de guerre, dont l'épée n'a jamais supporté l'outrage, je pourrais vous donner une approbation, que vous désirez tant, car les rois ont toujours besoin d'un ami fidèle qui les encourage au mal et ils n'en manquent pas. Mais le comte de Châteaubriant est vindicatif d'ailleurs, il vient de rentrer en France
vous l'avez vu aujourd'hui parmi vos courtisans, et il ne passe plus dans les fêtes et divertissements de votre majesté que comme une ombre soucieuse et lugubre A ces mots, dits avec intention, le roi se leva,
et porta la main à son épée
Malheur à lui, s'il osait toucher à la dame de Laval ; le gibet est là, et son titre de comte ne l'en sauverait
pas Mais pourquoi m'as-tu dit cela? tu as ranimé
mon amour prêt à s'éteindre! Je ne veux plus voir
mademoiselle d'Heilly... c'est une intrigante... tu me l'as dit je te crois... Triboulet se félicitait en luimême du succès de sa ruse ; mais sa joie fut de courte durée... car le roi reprit en riant :
— Mais devrais-je m'occuper de choses si frivoles ? Une maîtresso!.... chose ordinaire pour un roi! Estce ma faute, à moi, si toutes les femmes s'affectent de ma beauté, de mon esprit? Vive dieu, jouissons de la vie !.... ayons des maîtresses... et bientôt le front du roi se rembrunit. — Des maîtresses!., mais, sommesnous rois seulement pour nourrir, aux dépens de nos sujets, des sots , des baladins et des courtisanes? Cet or, le peuple a gagné des rides pour l'avoir... Des maîtresses ! il n'en a point, lui, ce Charles-Quint !.... Il n'en a point... Dans l'ombre du cabinet il étudie la science militaire, invente des plans, dispose des armées... il arrivera, dit-on, à conquérir le monde... Si quelqu'un osait parler ainsi devant moi, il irait droit à la Grève !.. Ah ! mais je l'aime trop pour renoncer à elle... Tu as menti Triboulet... Sors, va-t'en... Un ange comme elle, oser la calomnier... Oui, mais si tu entends parler du comte de Châteaubriant, avertismoi... Malheur à lui, s'il osait !
Deux coups furent frappés à la porte secrète , connue par le roi, Chabannes et Triboulet. Le roi n'a-
cheva pas sa phrase ; il chassa la tristesse de son visage ; un sourire d'apprêt vint égayer sa physionomie. Tribouletobservaitdeboutla manière dont il composait, pour la joie, son visage sombre et agité... Il haussa les épaules, et sortit, en disant : Sire, Triboulet le fou s'en va ; mais la folie reste toujours. La porte secrète s'ouvrit aussitôt ; un doux frôlement se fit entendre. Est-ce vous, mon ange? dit le roi, d'un ton légèrement ému, car l'homme le plus sûr d'une conquête ne peut se défendre d'une certaine agitation... La certitude de la victoire donne à 1 ame ce frémissement vague qui ressemble à de la peur.
— C'est moi, sire, répondit une douce voix... C'est peut-être mal à moi d'avoir cédé à vos prières... Ce cavalier qui m'a conduite ici, est-il un homme d'honneur?., est-il votre ami ?.. car le choix que vous en aurez fait, sire, suffira pour me rassurer...
— Tu as raison, dit le roi, avec une aimable galanterie tu dois avoir confiance dans la justesse de
mon choix, puisque je t'ai remarquée entre toutes ces femmes, belles et spirituelles qui brillent à ma cour... Il y eut un moment de silence... le roi avait amoureusement passé sa main autour de la taille de mademoiselle d'Heilly, et l'œil plein de cette langueur que donne l'extase, la contemplait sans se lasser. Mademoiselle d'Heilly avait eu soin de repasser dans sa tète toutes les insinuations heureuses qui pouvaient faire succéder son règne au pouvoir de la dame de Laval. Comme il se fait d'ordinaire, le roi vint à parler des soucis qui assiègent le cœur des rois, et mademoiselle d'Heilly vit justement, dans ces plaintes, l'occasion de faire découler, avec une logique sévère, tous les griefs que le roi pouvait avoir contre la famille de Phœbus de Foix.
— Vous êtes roi, dit-elle, du ton le plus suave
quels chagrins pouvez-vous avoir?.. Je sais que la perte de quelques provinces doit coûter quelques larmes aux rois... Les hommes sont si injustes! Ils attribuent aux princes la honte d'une défaite, dont les généraux sont souvent la cause Elle appuyait fortement sur les derniers mots de la phrase... elle réussit à réveiller tous les pénibles souvenirs du roi , qui poussa un soupir à demi-étouffé, et dit, avec cet épanchement qui était si naturel :
— J'ai toujours eu de mauvais conseillers autour do moi... Ce Bonnivet, cause de toutes mes imprudences!.. Marguerite, ma sœur, veut me faire écouter les maudites rêveries de Mélanchton ! la duchesse d'Angoulème me pousse au mal, et pille le trésor public, et je suis obligé d'augmenter les impôts... Je regrette surtout le Milanais ; cet Odet de Foix, sieur de Lescun, qui s'est fait battre au combat de la Bicoque...
— N'a-til pas eu, demande mademoiselle d'Heilly, la place du connétable de Bourbon, par l'intercession de sa sœur, la comtesse de Châteaubriant? Ne sont-ils pas ennemis tous les deux? Mademoiselle d'Heilly savait fort bien ce qu'elle demandait. Le roi se laisse prendre au piège, et parla beaucoup contre les trois frères, Odet de Foix, seigneur de l'Autrec, Thomas de Foix, sieur de Lescun, et André de Foix, sieur de Lcspare, qui perdirent le Milanais. Sa colère allait rejaillir sur la sœur de ces trois généraux, la comtesse de Châteaubriant... mais il s'arrête tout-à-coup...
Les propos d'amour remplacèrent adroitement les plaintes du roi, honteux de ses défaites!..
— Mais sire, il se fait tard, je voudrais me retirer.
Messire de Chabannes m'attend au bas du palais
Sire, m'aimez-vous ?
— Peux-tu le demander ! dit le roi avec amour. Parle, mon enfant; quel gage veux-tu de ma foi?
— Ab! bien, dit mademoiselle d'IIeilly , je vais mettre à l'épreuve votre bon vouloir. Je vous aime , sire, mais je suis jalouse... Je vous en conjure... ne voyez plus la comtesse de Châteaubriant. Aux dernières fêtes, elle a paru parée des bijoux dont vous lui avez fait présent ; reprenez-lui ces gages d'un
amour qui n'existe plus car vous me l'avez dit.....
ou bien je penserais que vous l'aimez encore, et j'irais pleurer dans un couvent, le funeste aveu que je viens de vous faire
Le roi demeura stupéfait Il fallait rompre ouvertement avec la comtesse Il allait refuser ; mais
mademoiselle d'Heilly lui donna sa main à baiser, et le roi dit à voix basse : vous serez satisfaite. Mademoiselle d'Heilly sortit par la porte secrète ; le roi sembla combattre une deuxième fois son amour pour la dame de Laval, s'approcha d'une table et écrivit quelques mots. Il sonna, et dit : la comtesse de Cbâteaubriant : Messire de Saint -Guernon , portez ce message , que douze archers vous soient en aide, s'il est besoin. Théophile Chaigneau.
(La suite prochainement.)