‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 25 sur 166 · LESUEUR · texte numérisé non relu

LESUEUR

Lesueur, surnommé le Raphaël français, naquit à Paris, en 1617 ; très jeune encore, il se passionna pour le dessin, et son père, sculpteur obscur, le plaça dans l'école de Simon Vouet, où le jeune Lesueur fit des progrès rapides ; il devint bientôt l'émule de son maître. Une exécution brillante et facile, qui était commune aux deux peintres, les fit d'abord confondre ; mais le talent de l'expression dont Vouet manquait, ne tarda pas à se développer avec énergie chez Lesueur ; et ce fut le germe de cette envieuse rivalité de la part de Lebrun, dont le pinceau était moins agréable. La galerie de la Chartreuse, peinte par Lesueur, offrait dès les premiers tableaux, bien moins un élève.de Vouet qu'un disciple de Raphaël ; mais, dans les suivants, ainsi que dans les derniers , il n'est comparable qu'à lui-même. Les nombreux tableaux de cette galerie n'ont pu être tous exécutés par lui ; tous l'ont été sur ses dessins ; mais ceux qu'il a lui-même terminés, se distinguent par leur disposition grande et simple, par la naïveté des expressions, la vérité et la grâce des attitudes.

Lors de la création de l'académie de peinture, en 16'«-8, époque de l'achèvement de la galerie des Chartreux, Lesueur fut du nombre des douze membres, et chargé de peindre le tableau que présentait, le 1er mai, le corps des orfèvres de Paris, à l'église Notre-Dame. Lebrun, à son retour d'Italie, s'était signalé en peignant le tableau de mai. L'émulation fit produire à Lesueur, en 1649, le saint Paul prêchant à Éphèse, véritable chef-d'œuvre de poésie et de mouvement , d'invention et de style. La réputation de Lesueur grandissait de jour en jour; il acheva, en 1651, pour le monastère de Marmoutier, plusieurs tableaux, dont ceux qui nous restent, expriment par

leur caractère touchant, la perfection du genre qu'il avait embrassé. Entre autres églises de Paris, qu'enrichit si dignement son pinceau religieux , celle de Saint-Gervais possédait comme la métropole de Notre- Dame, un grand tableau, où, dans la peinture des deux frères, Gervais et Protais, entraînés pour sacrifier aux idoles, Lesueur s'est élevé au plus haut degré de son talent.

Lesueur peignit aussi dans le genre mythologique, les Amours, les Nymphes et les Muses, dans l'hôtel du président de Thorigny, connu depuis sous le nom d'hôtel Lambert. Lesueur s'y trouva en concurrence avec Lebrun, et, quoique celui-ci, visitant un jour le cloître des Chartreux, et se croyant sans témoin , se fut récrié d' admiration à chaque tableau, le peintre de la galerie de l'hôtel Lambert put bien devenir jaloux de celui du salon des Muses, lorsqu'il le vit préféré, en sa présence, dans le genre d'invention allégorique où il prétendait exceller. On rapportait que le nonce du pape, étant venu visiter les peintures de l'hôtel Lambert, Lebrun s'empressa de lui montrer en détail les galeries qu'il avait décorées. Ils passèrent ensuite dans la salle où étaient les peintures de Lesueur. Le nonce, frappé des beautés du plafond, s'écria : « Celui-ci est d'un maître italien, mais l'autre est una coglioneria. » Il ajouta que c'était dommage que tous les deux ne fussent pas de la même main. Il est difficile de croire qu'on ait traité avec un pareil mépris le travail plein de mérite de Lebrun. Une tradition plus vraisemblable, reçue à l'hôtel Lambert, était que Lebrun, ayant accompagné le nonce dans la galerie, doublait le pas en traversant les pièces peintes par Lesueur, et qu'alors le nonce l'arrêta en lui disant : « Voilà pourtant de bien belles peintures ! » Quoi qu'il en soit, une préférence quelconque delà part d'un grand , dut choquer celui qui cherchait à fixer l'attention de la cour, et à s'attirer par l'allégorie de ses louanges, les bienfaits de Louis XIV, auxquels on sait qu'en effet, Lesueur n'eut point de part.

Les compositions qui occupaient Lesueur, à l'hôtel Lambert, quoique dans le genre gracieux, fatiguaient ses organes, épuisaient ses forces. Persécuté, resté veuf et seul, une maladie détermina sa retraite chez les Chartreux. Ce fut dans ce pieux asile qu'il mourut, en 1655, à l'âge de trente-huit ans. Lesueur fut inhumé à Saint-Étienne-du-Mont , où la simple épitaphe qui fut gravée sur sa tombe est aujourd'hui effacée. Secondé par ses trois frères, Lesueur ne forma point d'école, tandis que Lebrun comptait de nombreux disciples ; c'est ce qui peut expliquer comment Lesueur ne fut point épargné, même après sa mort, et comment une main jalouse, ayant endommagé plusieurs peintures du cloître des Chartreux, les religieux furent obligés de les couvrir de volets fermant à clé. Ses figures, d'une expression si vraie, et en même temps si gracieuses, opposées aux figures de Lebrun, faisaient paraître celles-ci dures et moins naturelles, quoique expressives. Pour achever de faire connaître l'homme aussi bien que le peintre, nous allons indiquer quelques-uns de ses ouvrages, dont le caractère exprime le mieux l'esprit qui les a produits.

Saint Paul guérissant les malades, fut le tableau d'admission de Lesueur, à l'académie de Saint-Luc. Dès avant la révolution, qui, en 1793, a dispersé les tableaux des églises et des établissements particuliers,

plusieurs des tableaux de Lesueur ont été méconnus ; celui-ci fut acquis par un artiste ; depuis, il a fait partie du musée du Louvre. La vie de saint Bruno, en vingt-deux tableaux, fut peinte sur bois, et terminée en 1648. Le petit cloître des Chartreux où fut retracée cette histoire, avait déjà été peint, en 1I550, à fresque, et sur toile, en 1568. Lo prieur de cette maison, ayant fait l'offre, en 1776, des tableaux de Lesueur pour la galerie du Louvre, ils furent enlevés, mis sur toile, et retouchés dans les parties dégradées. Us n'ont été pleinement restaurés que plusieurs années après, au palais du Luxembourg, d'où ils ont passé, suivant leur destination, au Musée du Louvre. Parmi cette suite de tableaux que Lesueur appelait modestement des esquisses, on remarque surtout : 1° le saint Bruno prosterné devant un crucifix. C'est ici que commence véritablement l'histoire du saint, car la résurrection du chanoine Diocre qui opère la conversion de saint Bruno, est une fable ; mais à l'époque de la controverse élevée à ce sujet, l'artiste avait dû se conformer aux peintures consacrées par la tradition et les chroniques de l'ordre ; 2" l'apothéose de saint Bruno est une toile digne d'être admirée ; le groupe d'anges qui portent le saint, est d'un effet magique, ainsi que la pose hardie de la figure principale s'élevant doucement dans les airs sur un plan incliné.

La prédication de saint Paul à Éphèse est, comme nous l'avons dit, le chef-d'œuvre de Lesueur. Le style animé de la composition, le ton lumineux de la couleur, tout tend à rendre plus frappante l'action de l'éloquence de l'apôtre, dont le front élevé semble porter l'empreinte du ciel que ses yeux ont vu ; disposition que Raphaël a souvent cherché à exprimer. Les auditeurs recueillent les paroles de saint Paul. Dans leur enthousiasme, les jeunes gens, les femmes, les

vieillards, apportent les livres profanes, les déchirent et les brûlent. Ce tableau, le premier de l'école française par la dignité de la composition et du sujet, a passé de l'église Notre-Dame au Musée du Louvre. Qui n'a vu dans les salles du Musée cette immense toile représentant saint Cervais et saint Protais conduits devant le consul Astase , pour sacrifier aux idoles. C'est le principal des six grands tableaux de l'histoire de leur martyre qui décoraient la nef de l'église Saint-Gervais. L'expression touchante des deux frères, la fermeté du plus âgé qui baisse la vue, la candeur du plus jeune qui détourne la tète, font un admirable contraste avec l'audace et la violence des licteurs, et laissent à peine apercevoir quelques parties moins terminées de cette composition, l'une des plus capitales du Musée du Louvre.

Plusieurs autres tableaux et dessins se trouvent indiqués dans Yœuvre de Lesueur, comprenant cent-dix pièces ; mais , comme la collection , quoique nombreuse, contient seulement les pièces qu'on a pu connaître pour les graver, il faut y joindre celles qui existaient dans des cabinets d'amateurs, et qui formaient des collections plus ou moins remarquables. Les dessins de Lesueur sont purs, élégants ; la touche en est légère. Il a fait aussi des esquisses à l'huile où l'on retrouve ces expressions de figures spirituelles et gracieuses, douces et naïves, qui le font partout reconnaître. Dans un tableau qui mériterait d'être gravé, Lesueur s'est peint lui-même, tranquillement assis sur un lit de repos, tandis que son génie terrasse la calomnie hideuse et l'envie aux traits amaigris et contractés. Le fond représente un vaste jardin d'une perspective riante, image paisible de l'avenir qui a rendu une justice éclatante à Lesueur, en réunissant au Louvre quarante de ses plus belles productions.

Morl du chanoine Diocre, d'après Lesueur.

Paris, Imprimerie de Chassaignon, rue GU-le-Cœur. 7.— Tiré à la Presse mécanique par Aristide.

TEMPLE DE BORO-BOEDOR.

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