‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 28 sur 166 · LE TAPIR · texte numérisé non relu

LE TAPIR

Je revenais de voir, au Jardin des Plantes, le tapir qui y est nouvellement arrivé, et, chemin faisant , je rêvais au moyen de faire un article sur cet étrange animal , lorsque je me souvins d'avoir vu quelque chose sur ce sujet dans la correspondance dont j'ai déjà donné quelques fragments ; voici en effet ce que je trouvai :

« C'est toujours des bords de la Parana , une des plus belles rivières du Rrésil, que je vous écris; il y a trois jours, pas davantage, que j'ai fumé dans le calumet d'un homme rouge, couché sur sa natte, et chassé avec lui ; ce descendant des anciens naturels du pays n'a conservé , de ses ancêtres, que la peau rouge, le goût de la liberté , de la paresse et de la chasse : du reste , c'est un fort bon homme qui préfère sa cabane dans les bois aux palais de nos villes , et qui n'a été saisi d'admiration, la première fois qu'il est venu à Rio-Janeiro, que devant l'étalage d'un boucher et le comptoir d'un cabaretier. Maïpouri-Été, car tel est le nom de ma nouvelle connaissance , est chasseur de profession, et n'exerce guère son état qu'à la poursuite des anta ou tapirs [tapir americanus, Lin. ).

Je dois vous dire, d'abord, qu'il est peu d'animaux dont le nom ait été estropié à plaisir comme le nom de celui-ci ; encore à présent , il est connu dans son pays par ceux de tapir, tapihire-été, tapiroussou, maïpouri, manipouri, par les sauvages de diverses contrées; vagra, danta,anta, etc., par les Portugais et les Espagnols. Il paraît qu'autrefois, du moins si je m'en rapporte à Maïpouri-Été , il était beaucoup plus commun qu'à présent. «Dans mon enfance, me disait l'Indien, j'allais souvent à la chasse au flambeau avec mon père et mes oncles, et, entre cinq ou six personnes , il était rare que nous n'en prissions pas une demi-douzaine dans une seule nuit ; nous partions de nos cabanes à la nuit tombante, et le soir nous arrivions une demiheure avant le jour, dans les bois fourrés où nous savions que ces animaux se retiraient en troupe assez nombreuse. Comme ils passent toujours dans le même endroit pour se retirer dans leur fort , ils tracent , à travers les buissons et les hautes herbes, des sentiers battus qu'il est très facile de reconnaître. Nous nous embusquions sur leur passage, ayant chacun un flambeau dans une main et une lance de l'autre, et nous nous tenions immobiles et dans le plus grand silence. Dès que nous les entendions venir de loin, nous allumions nos torches résineuses, mais avec l'extrême précaution d'en cacher la lumière.

Ces animaux , pour ne pas s'écarter du sentier qu'ils ont frayé, marchent alors en ligne sur deux ou trois de front. Nous les laissions s'approcher sans défiance, puis, tout-à-coup, nous sortions tous ensemble, en poussant de grands cris, de derrière les rochers qui nous cachaient, et nous nous précipitions vers eux en leur présentant la vive lumière de nos torches. Les tapirs effrayés , se jetaient les uns sur les autres, se heurtaient, se renversaient, et avant qu'ils eussent pu se remettre de cette confusion, et fuir, nous en avions tué quelques-uns avec nos lances. Aujourd'hui, continua Maïpouri-Été, la chasse est bien différente et fort peu productive. On a tellement éparpillé ces timi-

des animaux à coups de fusil, qu'ils n'osent plus vivre en troupe, et il est même rare d'en trouver une famille entière réunie. Aussi, je suis obligé de courir les marais pour les surprendre et les tuer à coups de flèche, et de creuser péniblement, sur leur chemin, des fosses que je couvre de feuillage, et dans lesquels ils tombent sans défiance, mais ces moyens sont bornés, et ma chasse suffit à peine pour me nourrir. »

Maïpouri-Été, ou grand tapir, car son nom, qui lui a été donné probablement à cause de son état, n'a pas d'autre signification ; Maïpouri-Été , dis-je , poussa un gros soupir, et cessa de parler. Mais je connais le moyen certain de rendre la gaîté à un Indien ; j'allai chercher, dans mon porte-manteau, une bouteille d'eau-de-vie à vingt-quatre degrés de l'aréomètre , et je la lui donnai. La sérénité la plus parfaite reparut sur sa figure, et il prévint une demande que j'allais lui faire, en me proposant d'aller à la chasse avec lui.

Chemin faisant, il me raconta ce qu'il 6avait des mœurs du tapir. « Cet animal, me disait-il, surpasse quelquefois la taille d'un âne ordinaire, mais il est plus trapu, ses jambes sont plus courtes, et son corps est arqué comme celui d'un cochon ; son cou est gros, charnu, formant comme une sorte de crête sur la nuque ; son corps est presque nu, et le peu de poils qui le couvre est comme sa peau, d'un brun foncé. Ses pieds de devant ont quatre doigts, et ceux de derrière trois. Sa tête est grosse, longue, et, ce qui lui donne une figure très bizarre , son nez forme une petite trompe charnue, mobile, dont il se sert avec beaucoup de dextérité pour arracher de la vase les racines des plantes aquatiques, qui font sa nourriture ordinaire.

» Du reste, cet un animal triste, extrêmement timide, qui n'ose sortir de sa retraite que la nuit, pour aller se plonger dans les eaux des lacs, des marais et des rivières dont il habite les bords. Il n'est aucunement carnassier, vit de plantes et de racines, et ne se sert de ses dents, qui sont nombreuses et tranchantes, ni contre les animaux, ni contre les hommes. Sa douceur, ou, si vous aimez mieux, sa poltronnerie, lui fait éviter tout combat, et lorsqu'il est attaqué, il ne sait que fuir ou mourir. Cependant, quand il est dans l'eau, il semble que son habileté dans la natation lui donne quelques velléités de courage, car on en a vu quelquefois avant de succomber, se lancer contre les canots d'où partaient les coups dont on les accablait ; mais ce n'est jamais que réduits à la dernière extrémité que le désespoir de la peur les détermine à un semblant de défense.

» Le tapir a quelque analogie avec votre sanglier d'Europe, non-seulement dans les formes générales , mais encore dans les habitudes. Comme lui , il aime à se vautrer dans la fange des marais, mais avant de rentrer dans son fort, il a le soin de se laver dans de l'eau claire. Comme lui, il se nourrit de racines, de fruits et de graines, mais jamais de chair ; comme lui, il ne se détourne pas de son chemin quand il fuit, et renverse brutalement tout ce qui se trouve sur son passage, hommes et animaux, mais jamais il ne les blesse avec ses dents. Pris jeune, on l'élève avec la plus grande facilité, et il se familiarise jusqu'à l'importunité. »

Maïpouri-Été en était là lorsque nous arrivâmes

dans une épaisse broussaille, sur une petite élévation dominant la rive déserte de la Parana, et n'en étant éloigné que de deux cents pas au plus. L'Indien me fit tourner le petit bois, dans 1 quel il lâcha un chien qu'il menait à la laisse, et nous allâmes nous poster dans des roseaux qui nous cachaient, sur le bord de l'eau. J'avais lu que les chiens sont muets en Amérique, et, en eflet, ils sont beaucoup moins criards que ceux d'Europe, mais en chassant , ils donnent autant de voix, et je pus m'en assurer ce jour-là, car le chien ne tarda pas à lancer un tapir qui vint droit à nous pour se jeter dans l'eau, ce qu'ils font toujours lorsqu'ils sont poursuivis. A cinquante pas, tout au plus, je lui lâchai deux coups de fusil, mais soit que les balles n'aient pas pu pénétrer son cuir qui est très dur et très épais, soit que j'aie été maladroit, le seul effet que je produisis fut de lui faire mettre la tète entre ses jambes de devant, pour prendre le galop, grotesque attitude que cet animal a toujours lorsqu'il court de toutes ses forces. L'Indien, quoique plus adroit, ne fut pas plus heureux que moi, car le tapir se plongea dans le fleuve, en emportant une flèche dans ses flancs.

Je m'avançai en courant, jusque vers l'endroit où il avait plongé, et j'eus le temps de recharger à la hâte mon fusil, avant qu'il ait reparu sur les eaux. Si j'eusse été seul, je l'aurais certainement cru noyé, car je ne regardais qu'à une certaine distance, et l'Indien me le montra sortant la tête de l'eau, à plus de trois cents pas de l'endroit où je l'avais vu plonger, c'est-àdire à deux cent cinquante pas plus loin que je ne l'attendais. Il replongea aussitôt, et nous ne le revîmes plus. Ainsi a fini une chasse qui a duré cinq minutes, et pour laquelle j'avais fait plus de cinquante lieues. Mais je ne me tiens pas pour battu, etj'espère, lorsque je partirai pour la France, vous porter un beau tapir empaillé. Son petit , surtout , fera un bel eflet dans une collection , car il est tacheté de blanc , comme un faon. La femelle n'en fait jamais qu'un par portée, et elle lui est très attachée, jusqu'à ce qu'il ait perdu sa livrée, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il soit assez fort pour pourvoir lui-même à ses besoins.

BOITARD

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