ROLAND (I
La renommée de Roland se rattache à de grandes traditions chevaleresques ; il est nécessaire d'expliquer ce que fut ce personnage dans les annales du moyenâge.
Qu'est-ce que Roland? Où chercher l'origine des récits et des légendes publiés sur ce paladin , dont le nom retentit dans tous les chants poétiques depuis le IX* siècle? Quel fut ce guerrier, à la poitrine invulné-
(1) Le travail de M. A. Mazuy sur le Roland furieux, attrayante et magnifique épopée de l'Arioste , voit son succès se consolider cl s'accrottre chaque jour. Nous donnons ici une des notes qui enrichissent cette publication , note importante dont nos lecteurs apprécieront tout le mérite. C'est là un sujet entièrement neuf, et digne de la plus haute attention. Pour la partie philologique et bibliographique nous renvoyons au travail même de M. Mazuy.
rahle , qui commença sa vie dans les cours plénièrcs de Charlemagne , et la finit à Roncevaux?
Pour mettre un peu d'ordre dans ce travail , nous le diviserons en quatre parties essentielles. Nous verrons :
1° Le Roland des chroniques;
2° Le Roland des traditions orales, des chants de geste , poèmes épiques des cycles du moyen-âge;
3" Le Roland du Rojardo, de l'Arioste, de 1 école italienne en un mot;
4" Enfin , nous examinerons le personnage de Roland par l'étude de toutes les légendes locales et de tous les phénomènes topographiques qui rappellent son existence.
§ 1er. Le Roland des chroniques.
Les chroniques ne disent presque rien sur Roland. Cela devait être. Eginhard , le moine de Saint-Gall, et les autres annalistes de l'époque carlovingienne, absorbés par la grande physionomie de Charlemagne , devaient peu connaître de simples paladins qui suivaient sa fortune ; les uns chantaient l'empereur conquérant qui refoulait les Saxons, et posait sur sa tête la couronne de fer des rois de Lombardie ; les autres voyaient le prince pieux , le fondateur des monastères, le protecteur de l'Eglise. Les chroniques sont si abrégées, si succinctes, qu'elles ne pouvaient s'occuper de tous les lieutenants de Charlemagne. Quand le moine de Saint-Gall , par exemple , résume en une seule phrase l'expédition contre les Saxons , comment auraitil fait entrer dans ce rapide tableau les noms des compagnons du grand Charles? Eginhard est un biographe tout attaché à la personne de l'empereur; c'est un secrétaire qui écrit les faits et gestes de son seigneur maître. Cependant le nom de Ruodland, de Rotland, de Rothland , de Ruthland , de Rolland , se trouve cité dans les chroniques de la seconde race ; ce sont des hommes au bras vigoureux , au courage indomptable; ceux-ci se battent contre les Normands , ceux-là tiennent le gouvernement de certaines provinces , comme il résulte de ce passage d'Eginhard, texte le plus authentique , car on verra qu'il y est question de Ruodland , gouverneur de la Marche de Bretagne , qui périt aux Pyrénées , dans une bataille contre les Wascons (Gascons) : In quo proelio Eggihardus , regioe mensœ prœpositus, Anselmus cornes palatii, et Hruodlandus Britannici limitis prœfectus , cum aliis cumpluribus interficiuntur (1) ?
Ainsi , l'existence de Roland ne peut plus être mise en doute ; le texte d'Eginhard est précis ; le paladin appartenait essentiellement au cycle carlovingien , et c'est ici que commencent les récits chevaleresques qui agrandissent l'histoire du vaillant guerrier.
§ II. Le Roland des chansons de geste.
La transition entre ces deux genres de témoignages sur Roland est facile à saisir. Ce que la chronique n'avait pas fait dans son exactitude laconique , les auteurs
(1) Recueil des historiens des Gaules et de la France, tom. v, p. 92. — Vita Karoli magni, n° 9 (Monumenta Ger-
mania historien tom. h ). — « fcn cesta batalia, dit un
chroniqueur , mori Engibaldus li prevoz de la tabbla le rei , e Anseumes comps de palais , e Rollanz de Loubara, comps de Bretagnie, et maint autra. »(Mss. Bibl. roy. cot. 10307-3.)
des chants de geste , les jongleurs et les trouvères l'accomplirent avec une liberté immense d'imagination et de poésie. A ces époques de barbarie et de conquête , on écrivait peu; quelques moines, dans les silencieuses retraites des monastères, transcrivaient jour par jour les événements , ils recueillaient les faits avec la même concision qu'ils mettaient à enregistrer un mort dans l'obituaire. Si l'on écrivait peu , on chantait beaucoup. Quand les armées étaient en présence , les jongleurs prenaient leur vielle , comme les bardes et les scaldes, leur harpe d'or, et ils récitaient, en s'accompagnant , les faitset gestes des paladins qui étaient trépassés, ou qui avaient vaincu dans les grandes mêlées; quelquefois aussi , le pont-levis des castels s'abaissait devant le jongleur qui venait chanter les merveilleuses aventures, et, comme l'imagination de chacun travaillait, on ornait , on brodait les chants de geste ; les jongleurs
y ajoutaient successivement des branches , selon leur caractère et leur tempérament. Le vieux ménestrel était-il joyeux , il célébrait une folie d'amour, une légende poétique ; était-il pieux , il convertissait le paladin , et lui faisait terminer sa carrière en pénitence, au milieu des moines; la bravoure bouillonnait-elle en son cœur, hé bien ! c'étaient alors des exploits inconnus unis aux premiers chants de geste , et c'est ainsi qu'un nom retentissant, ou qu'un fait de quelque renommée , prenait des développements à chaque nouvelle chanson ; il grandissait , se modifiait suivant le talent et la fertilité d'esprit du jongleur qui la récitait. Rien de surprenant que Rothland, Ruthland, Ruodland ait servi de point de départ à tant de chansons de geste qui dominent le moyen- âge. Ceci tient à deux causes : d'abord , à ce que ce paladin fut sans doute un des lieutenants les plus redoutables du siècle de
( Yue de la brèche de Roland dans les Pyrénées. )
Charlemagne ; ensuite , comme les trouvères réunissaient en un seul personnage les valeureuses actions qui souvent se rattachaient à plusieurs, il en résultait que Roland résumait toute la force et la gloire de la période carlovingienne. Ainsi, le Ganelon des romans de chevalerie est la personnification de la perfidie et de la déloyauté ; ainsi , les trouvères ont confondu perpétuellement Charles-Martel, Charlemagne, Charles-le-Chauve , Charles-le-Gros ; ils ont attribué les exploits des uns aux autres.
Ce qui fit l'immense renommée de Roland , c'est que sa mort se lia au souvenir de la plus grande catas-
trophe que les paladins de Charles eussent jamais éprouvée, la défaite de Roncevaux. Dans ces noirs défilés des Pyrénées , la fleur de la chevalerie avait péri ; les aïeux des nobles chevaliers avaient succombé à côté de Roland , lorsqu'il fit entendre son cor. Jongleurs et ménestrels aimaient à conter cette tragique histoire , et la triste popularité des chants de Roncevaux vint en aide à la popularité chevaleresque de Roland. En Italie , en Espagne , [dans la Germanie , chez les peuples du Nord , en Islande , on chanta la bataille de Roncevaux , et du sommet de leurs rochers , les Escualdunacs célébrèrent leur victoire :
Un cri s'est élevé
Du milieu des montngncs des Escuuldunacs,
Et l'ctchcco-j mua, debout devant sa porte,
A ouvert l'oreille, et il a dit : « Qui va là ? que me veut-on ? »
Et le chien qui dormait aux pieds de son maître, [ments.
S'est levé, et il a rempli les environs d'Altabiçar desesaboie-
Au col d'Ibaneta, un bruit retentit ;
Il approche, en frôlant, à droite, à gauche, les rochers ;
C'est le murmure sourd d'une armée qui vient.
Les nôtres y ont répondu du sommet des montagnes ;
Ils ont soufflé dans leurs cornes de bœuf,
Et l'etcheco-jauna aiguise ses flèches ,
Ils viennent ! ils viennent ! Quelle haie de lances !
Comme les bannières flottent au milieu!
Quels éclairs jaillissent des armes !
Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien ![dix, onze, douze.
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, [vingt.
Treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf,
Vingt, et des milliers d'autres encore l
On perdrait son temps à les compter.
Unissons nos bras nerveux, déracinons ces rochers,
Lançons-les du haut des montagnes,
Jusque sur leurs têtes.
Écrasons-les ! tuons-les !
[Nord ?
Etqu'avaicnt-ilsà faire dans nos montagnes, ces hommes du Pourquoi sont-ils venus troubler notre paix? [franchissent pas. Quand Dieu fait des montagnes, c'estpour que les hommes ne les Mais les rochers, en roulant, tombent; ils écrasent les troupes; Le sang ruisselle, les chairs palpitent, Oh ! combien d'os broyés ! quelle mer de sang !]
Fuyez ! fuyez! ceux à qui il reste de la force et un cheval. Fuis, roi Carloman, avec tes plumes noires et ta cape rouge. Ton neveu, ton plus brave, ton chéri, Roland, estétendumort Son courage ne lui a servi à rien. [là-bas.
Et maintenant, Escualdunacs, laissons les rochers; Descendons vite, en lançant nos flèches à ceux qui fuient.
Ils fuient ! ils fuient ! Où est donc la haie de lances? Où sont ces bannières flottant au milieu ? Les éclairs ne jaillissent plus de leurs armes souillées de sang. Combien sont-ils ? Enfant, compte-les bien ? [treize,
Vingt, dix-neuf, dix-huit, dix-sept, seize , quinze, quatorze, Douze, onze, dix, neuf, huit, sept, six, cinq , quatre, trois,
[deux, un.
Un ! il n'y en a même plus un.
C'est fini. Etcheco-jauna.vous pouvez rentrer avec votre chien, Embrasser votre femme et vos enfants, Nettoyer vos flèches , les serrer avec votre corne de bœuf, et [ensuite, vous coucher et dormir dessus. La nuit, les aigles viendront manger ces chairs écrasées, Et tous ces os blanchiront dans l'éternité *. b
Quel fut le premier écrit romanesque qui jeta parmi les ancêtres le nom de Roland? L'ancienne école rattachait tout à la chronique dite de ïurpin , qui , affirmait-on , avait servi de point de départ pour les épopées chevaleresques. Cette opinion est maintenant insoutenable. Il suffit de connaître l'esprit général des IXe et Xe siècles pour savoir que peu de choses s'écrivaient; la tradition était orale ; on récitait, et ces récits se transformaient successivement soit en légendes, soit en chants de trouvères et de jongleurs. Les traditions orales ont toujours précédé les écrits , c'est l'ordre naturel dans l'enfance des nations, les jongleurs recueil-
* Voir le Journal de l'Institut historique, tom. I, pages 176-177; Paris, 1835.— M. Eugène de Monglave, auteur de l'article où est traduit ce beau chant d'Altabiçar, Altabiçaren canlua, en a aussi publié le texte.
liront ensuite ces traditions orales, et on en fit plus tard la chronique de Turpin, ainsi que les chaînons de geste. Nous avons , du reste , traité spécialement cette question dans notre préface avec les pièces qui peuvent l'éclairer. Des chartes et des poèmes écrits sur la défaite des armées de Charlemagne aux Pyrénées, documents perdus sans doute ou enfouis encore dans quelque trésor inconnu , ont précédé, selon nous, la chronique de Turpin et les romans sur Roncevaux. Turold et l'auteur du Romans de Jioncisvals le disent même dans plus d'un passage de leurs épopées , et notamment dans ceux-ci :
Cels qu'il unt mort, ben les poet hom preiser :
Il est escrit es cartres e es brefs,
Ço dist la geste, plus de .iiii. milliers.
Ço dist la geste e cil ki el camp fut , Li ber Gilie por qui Deus fait vertuz, E fist la chartre el muster de Loum.
Ki tant ne set ne l'ad prot entendut.
En vieille geste le treuve l'on lisant....
Li ber saint Gilles en fist l'estoire
Il existait donc des cartres , des brefs , une autre chartre de Gilie sur Roncevaux , quand Turold écrivait, c'est-à-dire dans les trente premières années du XIIe siècle ; ce n'est point là une simple formule. Et lorsque Wace fait chanter à Taillefer, au commencement de la bataille d'Hastings, en 1066, les exploits de Carlemaine , de Roland , d'Olivier et des vassaus ki morurent à Rainschevaus , il est évident que cette chanson n'était ni la chronique de Turpin, ni le poème de Turold, composés un demi-siècle après, ni le Romans de Ronciscals, Mss. du XIIIe siècle; Taillefer dut chanter quelque poésie de jongleurs qui ne nous est point parvenue ou que l'on retrouvera peut-être un jour.
Nous n'aimons pas les petites chicanes en érudition; mais il est essentiel de rectifier un anachronisme que nous trouvons dans la préface de la chanson de Roland, publiée par M. Francisque Michel. M. de la Rue avait dit : « Nous comptons Turold parmi les trouvères qui écrivirent dans les trente premières années du XIIe siècle. » Ceci est exact, et M. F. Michel ajoute : «Cette opinion nous parait fondée , et nous l'adoptons volontiers. » Pourquoi, quelques pages plus loin , M. F. Michel écrit-il : » Nous ne cacherons pas que nous avons l'intime persuasion que le chant du jongleur normand (Taillefer) était pris d'une chanson de geste ; nous dirons même que cette chanson pourrait bien être celle de Turold; car l'antiquité de son langage, qui ressemble à celui qui est usité dans les lois de Guillaume-le-Bâtard, la conquête de l'Angleterre par Charlemagne, rappelée dans la XXVIIe tirade, l'oriflamme nommé étendard de Saint-Pierre, le mot aoi qui était peut-être un cri de guerre, un hourra : toutes ces circonstances qu'on chercherait vainement dans une autre chanson de geste, nous font regretter de n'avoir pas de preuves plus positives : quoi qu'il en soit , il est très permis de croire que le poème de Turold est la chanson de Roland qui , suivant Guillaume de Malmesbury , Wace , etc. . . , fut chantée au commencement de la bataille d'Hastings, » Un poème composé dans les trente premières années du
XIIe siècle ne put être chanté au milieu du XIe siècle , en 1066, époque de la bataille d'IIastings.
Cet anachronisme est trop visible pour ne pas l'attribuer à un défaut d'attention. Il en est de même de cette phrase où M. Paulin Paris dit : « Geoffroy de Monmouth , tout au commencement du XP siècle , avait mis en vers quelques lais relatifs à Merlin. » M. Paris a voulu sans doute écrire du XIIe siècle , puisqu'il ajoute quelques lignes plus loin : «Un demisiècle après , nos deux poètes , Wistace ou Wace et Benoit de Sainte-More, avaient mis en vers françois la chronique latine de Geoffroy de Monmouth, sous le nom de roman du Brut. » Wace et Benoit de Sainte- More écrivaient au milieu du XIP siècle et non du XIe; M. Paris le sait mieux que nous , il assure même que Wace traduisit le Brut vers 1155.
M. Paris parle ensuite de la chronique de Turpin, et il dit : « La composition de cette chronique mensongère dut naturellement avoir lieu dans le moyen-âge , et du Xe au XIIIe siècle. » Ceci est beaucoup trop vague ; ne peut-on pas fixer une date plus précise? et dans la préface de Berte aus grans pies, M. Paris ne rappelle-t-il pas lui-même la lettre du pape Calixte II qui déclare authentique la fausse chronique de Turpin? cette lettre n'est-elle pas du XIP siècle, de 1122? La chronique de Turpin parait avoir été composée dans les premières années du XIIe siècle , après la croisade deGodefroide Bouillon; elle était alors parfaitement connue, ainsi que nous croyons l'avoir démontré dans notre introduction, où nous avons également combattu quelques assertions de MM. Paris, F. Michel etMonin, assertions trop absolues selon nous. On le voit , les travaux vraiment irréprochables sont d'une grande rareté. Soyez donc indulgents, vous tous qu'une sainte colère anime souvent, hélas! contre vos prédécesseurs en science , à cause d'un chiffre de trop, d'un point et virgule de moins.
Pour bien résumer cette seconde partie de notre travail, nous dirons que les traditions récitées et écrites par les jongleurs sont l'origine des légendes et des chansons de geste sur Roland ; les trouvères et les troubadours n'ont fait que développer la tradition primitive, chacun selon son esprit et son génie.
§ III. Le Roland italien du Bojardo et de l'Arioste.
Maintenant il faut examiner si le Boland des traditions, de la chronique de Turpin et des chansons de geste, a été le type du Roland des épopées italiennes, et plus particulièrement de YOrlando innamorato et de YOrlando furioso.
Bojardo et l'Arioste avaient connu la chronique fabuleuse de Turpin ; de vieux poèmes italiens, la Spagna, par exemple, en étaient la copie presque littérale ; des troubadours parcouraient les cités et chantaient favolc romanze che spezialmente dalla Francia erano portate in Jtalia; sur les théâtres même do Milan, on célébrait les faits et gestes de Boland et d'Olivier. Mais en adoptant le paladin pour le héros de leur poésie , Bojardo et l'Arioste en changèrent complètement le caractère.
(La suite au prochain numéro.)