‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 31 sur 166 · MALTE · texte numérisé non relu

MALTE

Nous nous sommes occupés de l'Ile de Malte dans un de nos précédents numéros ; notre but aujourd'hui est de compléter, par de nouveaux aperçus , les renseignements déjà publiés (1).

La position de l'île de Malte , la ville, le port, l'industrie, tout y est parfait. Le port est une miniature, mais unique en son genre; on le dirait destiné à une flotte de petits navires, tandis que des vaisseaux du premier rang peuvent s'y amarrer le long des quais. Le promontoire du mont Sceberras, site de La Valette, forme deux ports , chacun desquels est encore subdivisé en d'autres ports d'une moindre grandeur. Quand un marin revient à Malte, après une croisière, il croit rentrer dans ses foyers. Il y trouve , quel que soit son grade, tout ce qui peut satisfaire ses désirs, ses besoins, ses extravagances. Les bals y sont animés , les dîners nombreux. A peine a-t-on jeté l'ancre que des musiciens viennent , montés sur d'élégantes nacelles , se placer aux côtés du vaisseau ; aimable et délicieuse coutume particulière à l'île de Malte. Les marchands se présentent ensuite, puis les nageurs, tritons modernes qui jouent autour du navire et plongent pour ramasser au fond de la mer les pièces de monnaie qu'on leur jette. Hommes, femmes, enfants, tous nagent comme des poissons ; ce talent est héréditaire chez les Maltais. Lors du fameux siège de 1565, un corps de nageurs organisé contribua pour beaucoup à la délivrance de la place.

Vue de la mer, "Malte ne paraît être qu'un vaste rocher aride. Le voyageur qui passerait devant l'île , ! sans y débarquer, aurait peine à croire que cent mille habitants trouvent leur subsistance sur ce rocher. Mais, dès que l'on a mis pied à terre, on est surpris de voir l'île entière disposée en terrasses cultivées : des murs , élevés de distance en distance , retiennent les , terres et empêchent que la pluie ne les entraîne. En quelques endroits , tels que les maisons de Citta Vccchia et de Nasicar , les terrasses forment un véritable escalier qui s'élève de la plaine jusqu'au pied des murs. Les savants Français de l'expédition d'Egypte calculèrent que les matériaux des pyramides auraient suffi pour entourer l'Egypte d'une muraille; on pourrait dire de même que les murs des terrasses de Malte suffiraient pour construire douze pyramides. Lorsque , dans l'année 1529, les chevaliers commissaires de l'ordre prirent possession de l'île , ils se plaignirent avec amertume de ce qu'on ne leur avait donné qu'un triste rocher qui ne pouvait produire aucune subsistance; dans leur rapport , les chevaliers , attristés sans doute par le souvenir de leur fertile Rhodes , disaient que tout ce qu'ils voyaient ne leur causait que dégoût. Or, la création de Malte n'est pas le moins admirable de leurs exploits , car ce sont eux qui ont fait de Malte ce qu'elle est aujourd'hui.

La prospérité de l'île de Malte, qui a déjà considérablement augmenté depuis qu'elle appartient à l'Angleterre, ne pourra manquer de s'accroître davantage de jour en jour. Elle tend à devenir le centre de la navigation par la vapeur, qui , d'ici à peu d'années , sillonnera la Méditerranée, rattachant la France etl'I-

(1) Voir le 5< vol. du Magasin Universel, p. 17.

talie aux côtes de l'Egypte , de la Turquie et de la Grèce. Déjà l'augmentation des voyageurs donne de l'occupation à cinq ou six hôtels. Quiconque veut parcourir l'Orient doit prendre Malte pour première étape; là on trouve des facilités san6 nombre pour se transporter partout où l'on désire, soit au moyen des paquebots, soit par des bâtiments marchands ou des vaisseaux de la marine royale. Un ambassadeur allant à Constantinople ou en Perse, ou qui en revient, s'arrête à Malte ; un gouverneur revenant des Indes s'y repose aussi. Vous y rencontrez des voyageurs de toute espèce, des antiquaires , des missionnaires, des exilés et des curieux ; sans faire un pas, vous voyez passer devant vos yeux l'élite du monde entier ; des bateaux à vapeur vont et viennent tous les mois entre Malte et l'Angleterre, la Grèce, Corfou, Alexandrie ; des communications ont lieu toutes les semaines entre l'Italie et la France. Ces communications sont aujourd'hui si faciles, que l'on peut partir de Londres, visiter les pyramides d'Egypte , et revenir chez soi en moins de deux mois sans s'être privé un seul jour d'un bon dîner et d'un bon lit.

La Valette est une ville très agréable ; la vie y est douce et moins chère qu'en Italie; les amusements y sont variés; on y trouve un club pour les étrangers, l'opéra s'ouvre trois fois la semaine , d'excellents dîners , des parties de campagne à cheval. Si le climat n'est pas toujours agréable , il est salubre. Différentes raisons empêchent que les familles respectables du pays se lient beaucoup avec les étrangers, et, sous ce rapport, il y a des reproches à faire aux uns comme aux autres. Les Anglais devraient faire les avances et s'efforcer de s'accommoder à quelques usagesdu pays, tandis qu'ils restent opiniâtrement attachés aux leurs; ainsi les Maltais dînent à deux heures, et les Anglais à six ; les Anglais aimentles réunions de table, les Maltais y restent àpeine quelques minutes. D'un autre côté, les Maltais ont tort de se refuser à apprendre l'anglais , et ce tort serait beaucoup moins grave s'ils parlaient l'italien ; mais leur langage habituel est le patois maltais, effroyable mélange d'italien , de provençal , de grec et d'arabe. Les Maltais sont en outre pauvres. Des familles nombreuses, la division des propriétés, le manque d'occupation pour les jeunes gens, toutes ces causes ont produit chez eux un état de misère d'où il leur sera difficile de sortir; on voit des personnes fort bien nées, accepter avec joie des travaux qui leur rapportent à peine vingt-cinq sous par jour.

On connaît toute la réputation des anciennes galères de Malte ; l'horrible situation du galérien surpassait tout ce qu'il est possible d'imaginer. Une fois amené à bord, on le plaçait sur un banc auquel il était enchaîné ; sur ce banc il demeurait exposé aux rayons brûlants du soleil , aux fureurs de l'orage et de la tempête ; là il mangeait, dormait, mourait. Le travail n'était pas extrêmement rude dans les croisières ordinaires ; aidée de trois voiles latines , la galère voguait légèrement quand le temps était beau , et quand il n'y avait pas d'ennemis à combattre ; mais lorsqu'il fallait donner la chasse, les souffrances des rameurs étaient horribles. Ces chasses se prolongeaient souvent pendant dix , douze et quatorze heures, et l'on n'y renonçait que quand les rameurs succombaient de fatigue. Que de cris, que d'imprécations retentissaient sur une galère fendant rapidement les flots ! Il était rare que les ra-

meurs ne succombassent pas à tant d'efforts. Tous les souverains de l'Europe faisaient des présents de criminels à l'ordre de Malte pour entretenir les équipages de ses galères; les prisonniers turcs et africains y étaient aussi consacrés , et , malgré ces recrues , les bancs des rameurs étaient toujours incomplets. La dernière caravane mémorable des chevaliers eut lieu au mois de février 1783, à l'occasion du grand tremblement de terre de Sicile. Quand la nouvelle de ce désastre arriva à Malte, les galères furent sur-le-cbamp tirées de l'arsenal , et chargées de provisions, de vêtements ; des chirurgiens s'y embarquèrent , et dès le lendemain matin elles se dirigèrent vers Reggio et Messine pour aller offrir leurs secours aux habitants. En reconnaissance de ce service, si bien d'accord avec les principes qui devaient animer les chevaliers hospitaliers, le ministre du roi de Naples écrivit au grandmaitrepour lui faire observer que le gouvernement paternel de Sa Majesté , toujours prévoyant , n'avait pas besoin que des étrangers vinssent à l'aide de ses sujets, comme pour priver un monarque sensible de la gratitude de son peuple. L'année suivante , les galères prirent part à l'expédition espagnole contre Alger, et leur noble conduite, pendant cette désastreuse campagne, leur valut les éloges du commandant en chef. Aujourd'hui les vaisseaux anglais mouillent à la place qu'occupaient les galères des chevaliers de Malte , et l'amiral anglais arbore son pavillon sur la maison du général de l'ordre.

La misère est le trait caractéristique de l'île de Malte ; toutefois le climat en diminue l'horreur ; on supporte plus facilement la misère là où le ciel est pur, la température douce, le soleil vivifiant. Lesmcndiants ont l'air de sortir des pavés , vous ne pouvez deviner d'où ils viennent. Très adroit dans toutes les professions manuelles , le Maltais se tire toujours d'affaire dans une ville étrangère; mais, sans argent, il ne peut s'établir. L'amour qu'il conserve pour sa patrie est dû en grande partie à sa piété ; nulle part il ne voit les offices de son église célébrés avec autant de ferveur et de zèle; nulle part la foi n'est plus ferme, plus générale. Il y a vingt-quatre villages dont chacun possède une église qui ferait honneur à une grande ville du continent ; là se chôment des fêtes innombrables , et sans cesse des processions parcourent l'île en l'honneur des saints patrons. Il s'ensuit qu'un Maltais expatrié fait de son retour dans sa ville natale comme un devoir religieux ; on a essayé d'en conduire à Corfou , mais l'épreuve n'a point réussi ; le schisme do l'église grecque s'opposait au succès.

La môme facilité quo les Maltais montrent pour les travaux manuels se retrouve aussi chez eux pour les arts ; peut-être par suite de cette facilité même, ils n'y parviennent point à une supériorité marquée ; ils élèvent de vastes édifices , bien adaptés au climat ; mais on ne pourrait dire que Malte ait produit un seul architecte capable de donner à ses constructions de l'élégance et des proportions grandioses. Prise dans son ensemble, La Valette est une ville admirable; elle est solidement , commodément construite ; elle surpasse en régularité toute autre ville de la même étendue , mais aucune de ses parties no supporto l'analyse. Les églises manquent de grâce et sont souvent grotesques; leur masse et leur poids inspirent seuls le respect. Deux ou trois hôtels construits par des Italiens , et

l'hôpital de la marine sont les seuls édifices de l'Ile qui se fassent remarquer par les étrangers. Les Maltais sont habiles à manier le ciseau ; ils font des bustes assez ressemblants, travaillent la pierre ; toutefois on ne cite pas un seul sculpteur remarquable , quoique les tombeaux des chevaliers leur offrissent des occasions assez fréquentes de développer le génie qu'ils pouvaient avoir. De beaux ornements à fresque décorent les murs et les plafonds de leurs maisons; le luxe que déployait l'ordre de Malte aurait dû animer leurs efforts, et depuis la prise de possession par les Anglais, le gouvernement a envoyé à ses frais déjeunes artistes à Rome ; malgré cela, Malte n'a pas produit un peintre éminent. Les Maltais aiment beaucoup la musique; on en entend le matin et le soir, elle est inséparable de toutes leurs fêtes , et pourtant Malte ne compte pas un artiste distingué ; ils ont l'avantage d'avoir, pendant neuf mois de l'année, un opéra italien qui no le cède point à la plupart des théâtres d'Italie , et cependant Malte ne peut citer qu'un seul compositeur de quelque mérite, Nicolo, et pas un seul chanteur, quoique le climat soit favorable au développement de la voix. Les Maltais ne se distinguent pas davantage dans les sciences et les belles-lettres. De temps en temps on voit paraître une élégie, un sonnet, une ode à l'amitié, un traité sur les vers à soie ; aucun ouvrage important n'est encore sorti des plumes maltaises. Malgré leur beau ciel , ils ne sont point astronomes, et malgré les exploits de leurs chevaliers ils ne sont point historiens.

Quelle peut être la cause de ce phénomène? Pour ce qui regarde la littérature , il y a des personnes qui l'attribuent à ce que la langue maltaise n'est point une langue écrite. Mais ce motif est futile ; les hautes classes parlent un italien très pur. D'autres personnes sont d'avis que la cause remonte plus haut , et vont jusqu'à en accuser l'origine africaine ou mauresque des habitants; peut-être nicra-t-on l'influence du sangafricai:.; l'esprit de Dieu brille, dit-on, à travers toutes les couleurs. Toutefois, quand depuis les temps les plus reculés on voit toujours le nègre obéir au blanc, on ne peut s'empêcher de trouver quelque différence entre ces deux races. Le Maltais a la physionomie presque égyptienne, il en a même le teint ; il est, comme l'Egyptien, sobre, patient; son œil est inquiet, son front bas, son corps élancé. Il n'est pourtant pas dépourvu de grâce ; il a la peau douce et unie , les membres délicats, le regard spirituel , et le maintien noble et fier. On voit des femmes à La Valette d'une remarquable beauté.

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