LE GRAND DUC
J'ai toujours été assez malheureux pour ne croire ni aux esprits , ni aux revenants , ni aux sorciers , ce qui m'a privé de l'indicible jouissance des contes de
nourrices ; et cependant, une certaine nuit Il faut
que je vous conte cela. Si jamais vous allez visiter la petite ville de Cluny, ne cherchez pas les ruines de la célèbre abbaye , car le vandalisme révolutionnaire a passé par là. Mais faites une excursion à une lieue dans les bois, sur la route des montagnes, et vous trouverez, sur une roche solitaire , les ruines romantiques du vieux château féodal de Soulourdou, jadis appartenant
aux
Guise. Il y a de belles histoires à raconter sur cet antique manoir; mais elles sont bien vieilles , et j'aime mieux vous en dire une moins importante et qui date de ma jeunesse.
Les ruines de Soulourdou ne consistaient déjà plus alors qu'en quelques pans de murailles fermant encore l'enceinte du château. Deux ou trois vastes salles ouvertes à la rosée des nuits par leurs plafonds effondrés ; une tour à moitié démolie , mais dans laquelle on pouvait encore monter par un escalier en colimaçon ; quelques autres fragments de construction gothique , élevant leur front lézardé et mousseux au-dessus des routes et des arbustes sauvages , tels étaient les restes de cette habitation jadis princière. Je ne vous parlerai pas des vastes souterrains qui existent, selon les chroniques , dans toutes les ruines , quoiqu'on ne les ait jamais vus; il me suffira de vous dire que , sous ce rapport , Sou-
lourdou était très richement doté par la crédulité publique. Sa position sur un rocher sauvage , au milieu des bois, prêtait singulièrement aux histoires de loups-garous et de revenants; aussi le vieux château avait-il une réputation terrible à plus de trois lieues à la ronde, et jamais personne n'en approchait sans frayeur.
J'avais dix-huit ans et l'esprit aventureux comme on l'a dans la jeunesse , lorsque je fus invité à une grande partie de chasse qui devait avoir lieu dans la forêt de Soulourdou. C'est pendant cette partie de plaisir, qui coûta la vie à plus d'un pauvre lièvre , que j'entendis , pour la première fois, raconter les histoires épouvantables des esprits qui revenaient dans le château , dont nous n'étions alors qu'à trois ou quatre cents pas. Mon incrédulité naturelle me fit faire d'abord peu d'attention à ces récits ; mais enfin , trois de nos chasseurs se mirent à raconter, avec l'air de la
( Lu grand duc.
meilleure bonne foi , comment , il y avait au plus un mois , ils avaient été eux-mêmes témoins des scènes effrayantes qui se passent dans les ruines pendant la nuit. Ceci devenait positif; tous trois m'affirmèrent avoir vu, vu de leurs propres yeux , étant ensemble , et leurs récits merveilleux s'accordaient parfaitement. J'avais affaire à des personnes honorables, ne passant nullement dans le pays pour des gens superstitieux ou crédules. Nier eût été malhonnête ; croire , je ne le pouvais. Je pris un parti désespéré : « Messieurs, leur dis-je, laissez-moi les petites provisions de vivres que vous avez apportées , et attendez-moi demain matin pour déjeûner, je couche cette nuit dans les ruines de Soulourdou. » Vainement on voulut me détourner de mon projet , vainement on me dit que les prétendus esprits pourraient bien n'être que des malfaiteurs ; je
m'emparai d'une bouteille de vin , d'un morceau de pâté, et je me dirigeai vers le château en me faisant jour à travers les broussailles épaisses qui l'entouraient de toute part.
Je parcourus les ruines silencieuses pour chercher une place commode où je pusse passer la nuit à couvert, et je la trouvai dans une sorte de vestibule voûté, conduisant au pied de l'escalier de la tour. Une grosse pierre me servit de table , sur laquelle je déposai mes provisions ; une autre plus petite me servit de banc , et, au besoin , une couche épaisse de mousse et de lichen aurait pu me fournir un lit. Mais , comme vous allez le voir, je ne fus pas tenté de dormir.
Nous étions en été. La nuit vint, mais triste , nébuleuse , avec une lune pâle , masquée de minute en minute par des nuages sombres qui chassaient dans le
ciel ; un vent froid et humide gémissait en s'engouffrant par bouffées dans les voûtes ténébreuses ; il sifflait à travers les arbres et agitait les ronces et les arbustes épineux qui croissaient dans les fissures des murailles. De temps en temps une pierre, détachée de la tour par l'orage , roulait en bondissant le long de l'escalier délabré, et le son creux et lugubre qu'elle produisait de chute en chute était répété par l'Echo. Je n'avais pas peur, mais j'éprouvais une impression de tristesse et d'inquiétude qui me mettait, je l'avoue, fort mal à mon aise. Malgré mon scepticisme philosophique, je prêtais l'oreille au moindre bruit, et lorsque je n'entendais que le hurlement des loups ou le glapissement des renards chassant dans la forêt, j 'étais plus tranquille.
Déjà je m'étais étendu sur mon lit de mousse pour me livrer au sommeil , lorsqu'un long soupir se fit entendre près de moi. Je tressaillis et jetai les yeux vers l'escalier de la tour; mais, en cet instant, la nuit était si épaisse que je ne pus rien distinguer. Un autre soupir retentit à mon oreille ; il avait quelque chose d'extraordinaire , de lugubre, sans analogie avec une respiration humaine ; il me semblait qu'il tenait autant du sifflement d'un serpent énorme , que du sourd grognement du tigre. Je me levai et saisis mon fusil ; puis, d'une voix peut-être mal assurée , mais que je lâchai de rendre ferme, je demandai : « Qui est là? »
Les soupirs cessèrent, et une voix retentissante répondit à la mienne par des sons étranges, rauques, qui jamais n'avaient frappé mon oreille. Il me sembla entendre prononcer distinctement les mots barbares : Hui-hou, hou-hou. Puis j'entendis distinctement une agitation extraordinaire au sommet de la tour, et quelques pierres vinrent rouler jusqu'à mes pieds. J'avoue que j'étais en ce moment d'autant plus mal à mon aise , que ce commencement d'aventure était tout-à-fait identique avec ce que m'avaient raconté les trois chasseurs. Néanmoins , après avoir armé mon fusil , je me levai doucement et m'approchai en tâtonnant del'escalier. Les ténèbres qui régnaient sous les voûtes me laissèrent voir à travers leur épaisseur le spectacle le plus effrayant qu'on puisse imaginer. C'était quatre gros yeux rouges , brillants comme des charbons ardents , et qui se fixèrent aussitôt sur moi d'une façon sinistre. Leur énorme grandeur et l'espace qui existait entre eux me fit juger qu'ils appartenaient à des êtres dont la taille dépassait celle d'un homme ; une sueur froide me couvrit le corps, mes cheveux se hérissèrent sur mon front , mais cependant je ne perdis pas la tête ; j'ajustai ces yeux épouvantables , et je lâchai mon coup de fusil.
Au tapage qui succéda à la détonation , je crus que la tour allait s'écrouler, et je pensai qu'il était prudent de me retirer dans une autre partie des ruines. Je marchais donc aussi vite qu'on peut le faire dans des décombres par une nuit très noire, lorsque tout-à-coup les ruines entières furent éclairées par une lumière éclatante, ressemblant à celle de plusieurs torches enflammées. Je m'arrêtai , stupéfait de cette nouvelle mésaventure qui fit refluer tout mon sang vers mon cœur. Alors des roix humaines se firent entendre ,
des cris prolongés retentirent à mon oreille Mais
ces cris étaient ceux de mes amis, qui, fâchés de m'avoir laissé seul dans ce lieu désert et suspect, venaient
me chercher et s'éclairaient à travers le taillis avec des torches de paille.
Je leur racontai ce qui venait de m'arriver, et tous ensemble nous retournâmes à la tour dont nous montâmes l'escalier. Sur la plate-forme, à l'endroit même où j'avais vu les yeux rouges, nous trouvâmes étendu et mourant un monstre singulier, d'une figure hideuse et bizarre. Il avait de puissantes ailes qui , étendues sur le plancher, n'avaient pas moins de six pieds d'envergure ; sa tête était grosse comme celle d'un enfant, ronde, surmontée de deux espèces de cornes mobiles ; ses yeux étaient parfaitement ronds , plus grands que ceux d'un homme, saillants, munis d'une double paupière; son nez, extrêmement crochu, couvrait une énorme gueule, et tous deux se perdaient pour ainsi dire dans une bordure de crins roux et hérissés ; ses pieds avaient quatre doigts armés d'ongles puissants et acérés, comparables pour la forme et pour la grandeur à ceux d'une panthère.
Ce monstre était un grand duc ( strix bubo), qui , depuis plusieurs années, habitait la vieille tour avec sa femelle. C'est le plus grand des oiseaux de nuit , et sa taille dépasse même celle de l'aigle. Sa tête est parée de deux aigrettes presque noires , en forme de cornes ; son plumage est fauve, avec une mèche et des pointillures latérales brunes sur chaque plume ; le brun est plus abondant dessus , le fauve dessous. Ses pieds, gros et vigoureux, sont emplumés jusqu'aux ongles.
Cet oiseau , assez rare en France , n'habite que les rochers, les ruines des vieux châteaux , et rarement il se pose sur les arbres. Comme les autres chouettes , il ne sort de sa retraite que le matin et le soir, pendant le crépuscule , quoique ses yeux supportent un peu mieux la lumière du jour que ceux des autres espèces de hiboux. Fort et courageux comme l'aigle, il ne craint aucun oiseau de proie, et il attaque tous les autres, ainsi que les petits mammifères, tels que lapins, lièvres, et même les jeunes faons. Il est pour tous ces animaux un objet de haine et d'antipathie insurmontable. Lorsque , le soir, il commence sa chasse , s'il est rencontré par une troupe de corbeaux , il s'en suit aussitôt un combat à outrance ; mais le grand duc finit toujours par les disperser, et souvent après en avoir pris quelques-uns. Il lui arrive aussi de poursuivre les autres oiseaux rapaecs , la buse , par exemple , et de leur enlever la proie dont ils s'étaient emparés. Autrefois on s'en servait en fauconnerie, non pour le dresser à la chasse , mais pour attirer dans le piège , par sa présence, le milan et les corneilles.
Cetoiseau, assez commun en Allemagne'et en Russie, descend rarement dans la plaine. C'est dans les rochers et les vieilles murailles qu'il établit son nid composé de branches de bois et de feuilles sèches. Il pond deux ou trois œufs plus gros que ceux d'une poule , d'un blanc grisâtre, et d'une forme arrondie. Il prend grand soin de ses petits, et comme ceux-ci sont extrêmement voraces, il lui arrive souvent, pendant leur éducation, de chasser au milieu du jour, ce que ne peuvent faire les autres chouettes. Boitard.