‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 33 sur 166 · LA CHAPELLE DE LA SAINTE CHANDELLE D'ARRAS · texte numérisé non relu

LA CHAPELLE DE LA SAINTE CHANDELLE D'ARRAS

Arras est une des villes île France qui ont le plus souffert de la révolution de 93 ; le torrent dévastateur qui passa sur notre patrie, imposa principalement sur elle son cachet destructeur. Elle vit s'écrouler ses plus beaux monuments, elle perdit toutes ses églises, une seule exceptée, et la moins belle peut-être. Sa cathédrale avec ses immenses richesses en objets d'art et de sculpture fut renversée ; les monuments même qui par leur magnificence et l'antiquité de leur origine, semblaient être doublement intéressants, ne furent pas respectés. De ce nombre se trouve la chapelle de la sainte Chandelle d'Arras , érigée dans le douzième siècle, afin de conserver le cierge miraculeux que la Vierge avait apporté aux Atrébates pour les guérir d'une contagion qui faisait au milieu d'eux un grand nombre de victimes. Voici comment la légende rapporte son origine merveilleuse.

La maladie des Ardents (1) faisait à Arras de terribles ravages ; pas une famille n'était à l'abri de ses atteintes. Aussi, de toute part, les Arrageois levaient les yeux au ciel et imploraient le secours de la vierge Marie. La cathédrale et son vaste cloître étaient encombrés de cette multitude que la mort venait frapper jusque dans ce saint lieu, et les prêtres, continuellement occupés à les secourir, ne pouvaient plus suffire à tant de peines. Cependant leurs vœux furent enfin exaucés , deux ménétriers devinrent les instruments de la bonté de Marie. L'un se nommait Itier, et habitait le Brabant; l'autre Normant, habitait Saint-Pol. Tous deux s'étaient voué une haine implacable; le premier ne cherchait qu'une occasion favorable pour se venger sur Normant de la mort de son frère tué par lui dans une querelle.

Le 21 mai 1105, Itier vit en songe une femme d'éclatante beauté, qui lui commanda d'aller trouver l'évéque d'Arras, Lambert, de lui dire de visiter, dans la nuit du dimanche 27 mai, les malades qui se trouvaient autour de la cathédrale, d'y faire ensuite son oraison, et qu'alors elle lui apporterait un remède infaillible pour arrêter la maladie. Le mercredi 23, Normant eut la même vision, avec ordre d'exécuter le même message. D'abord ces deux hommes, craignant une illusion, n'osèrent ajouter foi à ce qu'ils avaient vu ; mais ils durent bientôt se rendre quand Marie leur apparaissant de nouveau, menaça de les punir s'ils n'obéissaient.

Ils se rendirent donc à Arras, chacun de son côté, le samedi 26, et Normant, le premier, alla trouver l'évêque Lambert occupé à visiter les malades ; il le tira à l'écart, et lui raconta sa vision ; l'évêque le considérant comme un imposteur ou comme un visionnaire , ne voulut pas ajouter foi à ses paroles, et continua sa visite. Peu après arriva Itier qui raconta aussi ce qui lui avait été dit, insistant sur la double

(1) La maladie des Ardents, connue sous le nom de Feu Ardent , dont le genre humain parait avoir été affligé, surtout depuis l'an 1080 jusqu'à 1140 environ, faisait ressentir à ceux qui en étaient attaqués un feu qui consumait différentes parties de leurs corps sans qu'on pot y trouver aucun remède»

apparition, et protestant de sa sincérité. Le prélat les accusa de s'être entendus 'pour le tromper ; mais , frappé de leur importunité, après s'être bien convaincu que ces deux hommes ne s'étaient vus l'un et l'autre depuis long-temps, qu'ils se trouvaient même ennemis irréconciliables , l'évêque commença à croire qu'il pouvait y avoir quelque vraisemblance dans cette vision.

Tous les" trois se mirent en prière et se livrèrent au soin des malades, selon la recommandation qui leur avait été faite. Ainsi préparés par ces pieux exercices, ils passèrent la nuit du samedi au dimanche dans la cathédrale avec quelques autres personnes qui accompagnaient l'évêque. Au premier chant du coq, on vit descendre du ciel, au travers des voûtes de la basilique, la vierge Marie, vêtue comme au jour de la vision; elle' portait dans la main un cierge allumé, qu'elle donna à Itier et Normant, en présence de l'évêque et des assistants, et, après leur avoir indiqué l'usage qu'ils devaient en faire, elle disparut aussitôt.

D'après ses ordres, quelques gouttes de cette cire furent versées dans de l'eau bénite, et cette eau, distribuée à cent quarante-quatre malades qui se trouvaient en ce moment autour de la cathédrale, opéra leur guérison. Un seul qui osa nier l'efficacité de ce remède et le tourner en dérision, mourut dans les plus affreuses douleurs. Bientôt le nombre des guérisons augmenta , grâce à l'efficacité du breuvage merveilleux (1).

Le cierge fut d'abord placé sur l'autel de saint Séverin, sous la garde des deux ménétriers qui l'avaient reçu du ciel, et pour perpétuer le souvenir de cet événement, une confrérie se forma aussitôt, sous le titre de confrérie de Notre-Dame-des-Ardents ; elle fut approuvée par les bulles du pape Gélase, en 1119, et de Robert en 1120. Là, se firent inscrire papes, cardinaux , archevêques , évoques , abbés , rois de France et d'Angleterre, comtes et comtesses d'Artois, ducs et duchesses de Bourgogne, princes, seigneurs, chevaliers, et une foule de citoyens nobles et bourgeois, riches et pauvres. Cette confrérie qui subsiste encore de nos jours, a perdu son éclat primitif ; elle garde en souvenir un cartulaire manuscrit bien ancien et presque indéchiffrable, qui contient les noms d'un grand nombre de confrères depuis plusieurs siècles (2).

La sainte chandelle fut ensuite déposée dans l'église Saint-Aubert pendant deux ans ; de là on la transféra dans la chapelle de l'hôpital Saint-Nicolas. L'an 1215, fut élevée et construite, au milieu de la

(1) Différentes guérisons miraculeuses paraissent avoir été opérées dans la suite des temps par la vertu de la sainte chandelle, car en parlant des endroits de la place publique voisins de la pyramide où était gardé le cierge, on avait coutume de s'expliquer ainsi : juxtà locum ubi candella beatœ Mariœ est reposita et ubi consuetum est à Deo multu miracula operari. (Arrêt du parlement de Paris de 1285).

(2) Vingt-cinq ou vingt-six ans après son avènement, en 1130, saint Bernard est venu exprès à Arras pour voir le saint cierge, une croix de fer érigée par les religieux de l'abbaye où il était logé , en mémoire de la joie et satisfaction qu'il avait ressenties à l'aspect de ce flambeau céleste , se voyait près du mur qui renferme le terrain de I'abbayê de Saint-Waast. Ce monument fut remplacé à cause de sa vétusté par un autre tout-à-fait semblable, en 1447.

petite place une célèbre pyramide, par l'ordre, les soins, la libéralité et munificence des comtes d'Artois. C'est dans cette pyramide si belle, chef-d'œuvre d'architecture gothique, et qui, jusqu'à sa démolition en 1791, a toujours fait l'admiration des étrangers, qu'a été déposé le cierge merveilleux. Vers l'an 1320, la comtesse de Bourgogne et d'Artois Mahaut, lit présent d'une riche châsse en argent émaillé, dans laquelle fut renfermée la sainte chandelle ; et, en 1420, Jean Sasquépée fit couvrir cette châsse d'une riche custode de cuivre chargée de sculptures. Le même Sasquépée, mayeur d'Arras, conseiller des ducs de Bourgogne et seigneur de Beaudimont, fit ajouter, en 1422, à cette pyramide, une belle chapelle gothique dans laquelle il fonda une messe quotidienne à perpétuité. Cette chapelle, ruinée par une bombe pendant le siège d'Arras, en 1640 , fut rebâtie en 1656, telle qu'on la voyait encore en 1789,

Toutes les années, depuis la veille du saint-sacrement jusqu'au dimanche suivant, la ville d'Arras célébrait une fête consacrée au souvenir de cet événement ; le conseil et la cour d'Artois, les établissements I

et bureaux publics prenaient vacance; chaque jour on transportait en procession la sainte chandelle. On la portait en pompe à la cathédrale, et un vieux tableau peint sur bois nous montre encore l'ordonnance de cette solennité. Pendant ces .fètes, la sainte chandelle était allumée deux heures.

Cette histoire de la sainte chandelle qui était gravée dans l'église Notre-Dame, près de l'autel où la Vierge l'avait remise en présence de l'évêquc Lambert, a été publiée dès l'an 1153, par Aluise, évoque d'Arras; Asson, autre évêque, en fit une nouvelle rédaction en 1341, ainsi que Gazet, curé de la Madeleine, à Arras, vers la fin du dix-septième siècle. En 1349, le pape Clément V la fit enregistrer par les notaires du saintsiége. Tous les chroniqueurs, tous les auteurs contemporains en font mention. Enfin, les souverains pontifes Innocent VIII , Clément VIII, Paul V, et plus tard Innocent X, accordèrent de nombreuses indulgences aux confrères des Ardents et aux fidèles qu allaient visiter la sainte relique. Plusieurs de ces bulles ont été conservées dans de vieux manuscrits.

( Démolition de la chapelle de la sainte chandelle en 1791. )

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