JONQUE CHINOISE
Les Chinois ont été jugés trop sévèrement , on les a beaucoup trop rabaissés , sans doute parce qu'ils n'ont point paru sous un jour très favorable aux écrivains qui ont eu l'occasion de les observer à Canton. C'est absolument comme si l'on voulait décrire notre caractère national en n'employant pour cette description d'autres matériaux que ceux qu'on aurait recueillis dans un de nos ports de mer. En fait , c'est une chose extraordinaire que les Chinois ne soient pas plus méchants que nous ne les trouvons à Canton , car ils connaissent fort bien cette maxime en vertu de laquelle leurs autorités « gouvernent les barbares comme des animaux et non comme des indigènes. » Il s'ensuit que leur conduite , vis-à-Yis des étrangers, est tout- à -fait différente de celle qu'ils tiennent vis-à-vis les uns des autres. Lorsque ni la crainte, ni l'intérêt ne les dominent, ils sont souvent insolents, arrogants et fourbes ; et telle est, chez eux, la force de l'opinion, que si l'intérêt les oblige à plier devant les étrangers, ils ont soin que leur servilité n'ait pas un de leurs compatriotes pour témoin. On a vu un mendiant s'agenouiller pour demander l'aumône à des Européens lorsqu'il croyait n'être pas aperçu , et s'en abstenir quand des Chinois passaient. Les Coulis , la plus basse classe de domestiques, furent long-temps avant de consentir à précéder le soir les Européens , une lanterne à la main , et plus long- temps encore à se décider, même pour de l'argent , à les porter en chaise dans les rues de Macao. Est-il donc surprenant qu'ils ne se fassent aucun scrupule de maltraiter et de tromper ces créatures disgraciées qui viennent , comme dit leur gouvernement , profiter des bienfaits de la civilisation chinoise ? Ne doit-on pas plutôt s'étonner que , dans leurs rapports avec nous , ils aient mis quelquefois tant de probité , de bonne foi et de générosité ?
Les traits avantageux du caractère des Chinois , tels que la douceur , la docilité , l'industrie , sont accompagnés de vices particuliers : manque de sincérité, jalousie, méfiance. L'astuce envers les Européens de Canton ne paraît point blâmable aux Chinois. L'entente de leurs véritables intérêts rend la plupart des négociants de cette ville scrupuleux à remplir leurs engagements ; mais , en toute autre circonstance , le démon étranger ( c'est ainsi qu'ils nous appellent ) , leur paraît de bonne prise. Le Chinois, dans ses relations avec l'Européen , affecte la dissimulation , de préférence à la franchise ; et, lors même qu'il ne gagne rien au change, il ment dans les cas où il aurait pu dire tout aussi bien la vérité. Les avantages importants que les Chinois possèdent sur les peuples qui les environnent leur ont inculqué cet orgueil national qui les porte à traiter les Européens avec un dédain offensant; par suite de ce même orgueil , ils ont de leur propre pays, comparé au reste de la terre, une idée analogue à celle que les anciens astronomes se formaient de la terre comparée au reste de l'univers. Ils le croient le centre d'un système, et l'appellent la nation centrale. Une loi expresse prohibe les effets qui n'ont point été sanctionnés par l'usage ; c'est pourcelaque les Chinois sont si peu disposés à adopter les modes et les ustensiles de l'étranger. L'Europe est sans doute d'une in-
contestable supériorité sous le rapport des sciences ; mais, aux yeux du Chinois, qui ne voit arriver de cette partie du monde que des objets sans utilité pour lui , qui n'a entendu parler que depuis peu des différents états dont elle est composée , des guerres interminables que se font ces états entre eux , la comparaison est tout entière à l'avantage de la Chine , avec son vaste territoire, ses immenses richesses, ses centaines de millions d'habitants industrieux et éclairés , et sa paix non interrompue depuis près de deux cents ans. Sous le rapport physique , les Chinois sont encore supérieurs à leurs voisins; on a souvent remarqué qu'il n'existe pas d'hommes mieux faits ni plus vigoureux que les coulis ou portefaix de Canton. Les poids que deux d'entre eux portent aisément sur leurs épaules, au moyen de bambous, accableraient les individus les plus robustes des autres pays. Comme marins, les Anglais leur rendent pleine justice ; mais on ne peut se les procurer que difficilement , attendu les obstacles nombreux qui s'opposent à ce qu'ils prennent du service à l'étranger. Du reste, les voyageurs sont frappés d'étonnement lorsqu'ils rencontrent, pour la première fois, dans les parages de la mer des Indes , les bâtiments grossiers et mal construits que les Chinois emploient encore pour la navigation. La description que donne Barrow, dans ses voyages en Chine, des grandes jonques marchandes , aujourd' hui en usage chez ce peuple singulier, est la meilleure et la plus parfaite qui nous soit parvenue ; on doit la préférer à toute autre relation. Après avoir avancé que ces bâtiment:-, vu la bizarrerie de leur forme, semblent peu propres à lutter contre les mers orageuses de la Chine, il ajoute les remarques suivantes : « En général , la partie du vaisseau qui sort de l'eau présente l'aspect de la lune à son dernier quartier. La proue n'est pas arrondie , comme celle des vaisseaux européens; mais elle offre, comme la poupe , une surface plate et carrée. De chaque coté de la proue est peint un grand œil circulaire ; les deux extrémités du bâtiment s'élèvent à une hauteur prodigieuse au-dessus du tillac ; les uns ont deux mâts, d'autres trois, d'autres quatre : chacun de ces mâts consiste en une seule pièce de bois , et dès lors ne peut être raccourci à volonté , comme ceux des vaisseaux européens. Le diamètre du grand mât d'un vaisseau chinois de premier ordre est égal à celui d'un vaisseau de guerre de quatre-vingts canons ; ce mât est fixé dans une charpente massive ; à chaque mât est attachée une voile de nattes et tendue sur des cannes de bambous. » Le capitaine Elliot a fourni quelques renseignements curieux touchant la construction intérieure des jonques chinoises. La cale est divisée en plusieurs compartiments imperméables comme les flancs du vaisseau; il y a quelquefois jusqu'à soixante chambres dans un seul navire ; elles n'ont aucune communication entre elles ; par conséquent, si le navire venait à faire eau dans l'une ou l'autre de ces chambres, et qu'on ne pût parvenir à la maîtriser, cette seule cavité se remplirait , et le vaisseau n'en naviguerait pas avec moins de sûreté.
Les Chinois sont peu versés dans l'art de la navigation. Il est maintenant hors de doute qu'ils possédaient la boussole long-temps avant qu'elle fût connue en Europe ; mais ils n'ont pas d'autres instruments dignes de remarque, et il est même très douteux qu'ils aient jamais fait usage d'une carte maritime. Cepen-
dant, malgré l'ignorance des marins de l'empire céleste relativement à la latitude et à la longitude, malgré leur défaut de connaissances astronomiques , et les périlleuses tempêtes qui agitent fréquemment l'Océan, ils se sont toujours mis en mer avec beaucoup d'assurance; ils ont porté leur commerce jusqu'à Batavia , et même dans des pays plus lointains. Les jonques qui trafiquent à Batavia sont chargées de thé, de parasols vernis, do nankin , de papier et d'une infinité d'articles inférieurs. Elles transportent aussi un grand nombre d'émigrants ; car, quoique le gouvernement chinois n'autorise pas le départ de ses sujets pour aller s'établir dans des pays étrangers , on en trouve beaucoup qui se sont placés sous la protection des autorités européennes dans toutes les colonies del'Hindoustan.
Les Européens se sont fait une étrange idée de la physionomie chinoise, d'après les figures représentées sur les échantillons de manufactures sortis de Canton, et dont la plupart sont tracées dans le style peu sévère de la caricature. Il est résulté de ces fausses notions qu'on a attaché dans l'esprit de beaucoup de personnes une idée grotesque d'un peuple grave , penseur, raisonnable, et digne bien souvent de servir de modèle aux Européens. Les Chinois qui ne sont point exposés à l'influence de l'atmosphère ont le teint aussi beau que les Espagnols et les Portugais ; mais, tel est l'effet du soleil sur leur peau , que beaucoup d'entre eux , qui vont nus jusqu'à la ceinture, paraissent, lorsqu'ils sont déshabillés, avoir le haut du corps d'un Asiatique et les membres inférieurs d'un Européen. Ils ont en général bonne mine jusqu'à trente ans ; passé cet âge , la proéminence des os de leurs joues donne à leur physionomie une expression dure que la jeunesse'effaçait.
On connaît le genre opposé de beauté chez les deux sexes en Chine ; une femme doit être mince et frêle ; un homme, au contraire, doit être puissant ; non pas dans l'acception qui dénote une grande force musculaire, mais dans celle qui exprime la corpulence , l'obésité. Il est fort à la mode chez les hommes et chez les femmes de laisser croître les ongles de la main gauche, jusqu'à ce qu'ils aient acquis l'aspect de véritables griffes. Comme les ongles , lorsqu'ils sont très longs , sont sujets à se casser , ils les garantissent au moyen de petits morceaux de bambous très amincis. Mais celui de leurs goûts dont on peut le moins se rendre compte, est la mutilation du pied des femmes, mutilation par laquelle les Chinois se distinguent de tous les autres peuples. On ne connaît rien de positif sur l'origine de cette coutume , on sait seulement qu'elle prit naissance vers la fin du neuvième siècle de notre ère. Le principe qui a dicté la mode des ongles démesurément longs, a sûrement dicté aussi celle de la mutilation des pieds dès l'âge le plus tendre. Cette mode entraîne l'idée d'exemption de travail , puisque toutes les personnes du beau monde sont percluses par suite de la petitesse de leurs pieds. Les Chinois sont passionnés pour l'air de faiblesse et de souffrance que la mutilation prête aux femmes ; ils comparent leur marche, lorsqu'elles s'en vont clopinant sur leurs talons, au balancement d'un saule agité par la brise.
Jamais la puérilité et la folie d'une grande partie de la race humaine n'ont été plus évidentes que dans ces modes si variées , et souvent si contraires aux lois de la nature. Ainsi, tandis qu'un peuple écrase les pieds de se* enfant», un autre aplatit la tête des siens entro
deux planches ; tandis qu'en Europe nous admirons la blancheur des dents , les Malais liment l'émail des leurs, et les teignent en noir, par la raison toute puissante que les dents de chiens sont blanches. Un chef de la Nouvelle-Zélande fait blasonner sur la peau de son visage et de ses membres la cotte d'armes qui le distingue parmi ses compatriotes, et un Esquimau est moins que rien s'il n'a pas les joues trouées et ornées de morceaux de pierre !
LE ROI JEAN ET SON EPOQUE
Troisième article. (Voir page 180, 5' volume.)
Lorsque le dauphin revint de la bataille de Poitiers, il fut reçu froidement par le peuple ; ne s'était-il pas montré le premier des fuyards parmi la jeune chevalerie? Trop jeune pour prendre le titre de régent, il se fit nommer lieutenant-général du royaume pendant la captivité du roi, à Londres. Bientôt les états généraux se réunirent; ils étaient au complet; on comptait plus de cinq cents députés. Les chefs et meneurs des trois ordres, ceux qui avaient le plus d'influence dans leurs délibérations, furent Robert-le-Coq, évêque de Laon, et Etienne Marcel, prévôt des marchands.
Robert-le-Coq avait d'abord été avocat au parlement de Paris ; Philippe-de-Valois l'avait institué son principal conseiller. Comme il était clerc fort instruit, il devint évêque et duc de Laon, et président au parlement, charge dont les fonctions n'avaient, à cette époque, rien d'incompatible avec celles d'évéque. Robert-le-Coq avait su se rendre très populaire ; il était affable, parlait avec beaucoup d'abondance aux métiers de Paris. Etienne Marcel, prévôt des marchands, était l'homme de la bourgeoisie ; les gens de la halle, poissonniers, bouchers , rémouleurs , connaissaient bien maître Marcel ; chacun le saluait et obéissait à ses moindres commandements. Le prévôt, on le sait, disposait^de toute la ville, faisait ouvrir et fermer les portes ; il commandait aux capitaines de quartiers et aux centeniers de la garde bourgeoise.
Les états généraux dressèrent leurs cahiers ; ils faisaient de dures conditions à la régence. Avant d'accorder aides et subsides, ils requéraient diminution d'impôts et diverses autres réformes; ils insistaient surtout sur la délivrance du roi de Navarre , retenu captif par les gens du roi. Le dauphin répondit aux députés : a Chers et féaux, je veux avoir avis de mon conseil sur ce que vous me dites, aussi du fait et délivrance du roi de Navarre. » Et il se retira fort gracieusement; sous main il tâchait d'éluder les prescriptions imposées par les états généraux, et comme il avait besoin de fortes sommes de deniers pour lui et ses officiers, le dauphin voulut se procurer de l'argent sans le secours des trois états ; et , dans ce but, il se décida pour la ressource habituelle : l'altération des monnaies. Ce changement excita de vifs murmures : « Quand donc y aura-t-il réformation contre tant de pillardises? » disaient les métiers. C'est que le prévôt des marchands avait rassemblé le peuple, et lui avait dit : « refusez cette mauvaise monnaie ; il ne peut y avoir finance nouvelle sans le bon vouloir des états. » Aussitôt le dauphin manda Etienne Marcel à Saint-
Germain-l'Auxerrois où il se trouvait pour lors ; et ledit Marcel y alla vers l'heure du dîner, accompagné d'une foule de bourgeois en armes : « Prévôt et bourgeois , dit le dauphin, nous vous requérons de faire cesser l'empêchement que vous avez mis au cours de la monnaie. — Non, répondirent les chefs, rien n'en sera fait ; nous ne souffrirons pas que ladite monnaie ait cours. » En sortant de cette entrevue, Marcel fit publier que les métiers eussent à s'armer incontinent ; et en effet, tous les métiers, chacun rangé sous sa bannière, saisirent les uns des piques et des lances, les autres des massues, fourches et bâtons noueux.
Cependant, le dauphin, épouvanté par ces démonstrations énergiques et tumultueuses , s'empressa de faire droit aux demandes de la multitude. Alors les états généraux se montrèrent plus exigeants encore ; dans une séance solennelle, Robert-le-Coq porta la parole, et s'écria : « Le roi et le royaume de France
ont été mal gouvernés ; de très grands dommages sont advenus, tant audit royaume qu'aux habitants d'icelui, par mutation de monnaies et autres changements , toutes choses qui sont faites par le conseil du chancelier ef autres officiers mangeurs et pillards. Le peuple ne peut plus le souffrir, et nous avons délibéré que les officiers seraient privés de leurs offices. » Une longue ordonnance de réformation fut présentée au dauphin qui dut y apposer son scel ; ensuite les états généraux organisèrent un grand conseil; ses attributions embrassaient l'administration générale du royaume. Son premier acte fut la suppression des officiers, dont l'avidité et la négligence compromettaient la monarchie ; sa sévérité fut si grande, qu'à Paris, presque tous les juges furent supprimés , au parlement comme à la chambre des comptes et cour des aides.
Le gouvernement de France était ainsi passé dans les mains d'un grand conseil formé parles trois états
( Le prévôt Marcel haranguant le peuple. )
et sous l'absolue influence de Robert-le-Coq, organe du clergé populaire. Aucune ordonnance du dauphin ne se faisait de sa pleine puissance, toutes portaient cette formule : « De l'avis de notre conseil des états et des hommes des bonnes villes. » Une telle situation ne pouvait convenir à monseigneur ; il s'y soumettait par nécessité, mais les gentilshommes de sa confiance ne cessaient de conspirer pour leur réintégration. Le peuple le savait, et les bourgeois firent bonne garde ; les portes furent fermées, on plaça de lourdes chaînes dans les rues pour arrêter les chevaux , des fossés furent creusés le long des murailles où il n'y en avait pas. Et ils avaient bien raison, les bourgeois, de se préparer à la résistance, car un beau matin, monseigneur manda le corps de ville, prévôt, échevins, conseillers, et leur dit : « Ah ça, je veux gouverner dorénavant ; je vous défends de vous mêler des affaires du royaume. » Marcel ne répondit rien, mais le dauphin dut quitter promptement Paris, car le peuple était très irrité de sa mauvaise foi.
Alors survenait un événement grave. Le roi de Na-
varre qui gémissait dans la captivité depuis plus de vingt mois, fut tout-à-coup délivré; sa liberté avait été résolue , disaient les métiers, dans une séance secrète des états tenue par Marcel et les échevins de Paris. Voici d'ailleurs comment elle s'opéra. Plusieurs gens d'armes vinrent au castel où le roi de Navarre était captif; ils plantèrent des échelles au pied des murailles , et surprirent les gardes auxquels ils ne firent aucun mal. Le roi de Navarre sortit de sa prison; le parti populaire avait besoin d'un chef hardi pour soutenir les efforts de la multitude ; aussi le roi de Navarre n'oublia rien de ce qui pouvait le populariser; il logea dans la maison d'un simple bourgeois, qu'il nomma son spécial ami ; quelques jours après, il rassembla les quarteniers et cinquanteniers de Paris, et leur dit : « Je veux, mes amis, aller aux halles et parler au peuple. » Lesdits quarteniers et cinquanteniers réunireut les bourgeois et le menu peuple au cloître Saint-Germain ; le roi de Navarre monta sur un échafaudage, et commença ainsi : « Hélas, je me plains beaucoup des vexations qu'on m'a fait injuste-
ment souffrir ; je veux vivre et mourir en défendant le royaume de France, car je suis extrait de père et de môrc en légitime lignée, et j'ai plus de droit à la couronne que le roi d'Angleterre. Bons bourgeois , ce sont les officiers du roi qui sont la cause des maux du peuple. » Il ajouta quelques insinuations sur le mauvais vouloir du dauphin, et la nuit était venue, que le prince haranguait encore.
Le lendemain, tout émus du beau discours de messire Charles, roi de Navarre, le prévôt des marchands, les échevins et bon nombre de bourgeois se rendirent auprès du dauphin qui était revenu habiter les Tournelles, et le supplièrent de faire justice au Navarrois ; Kobert-le-Coq, président du grand conseil, répondit : « Monseigneur le duc, non-seulement rendra justice, mais il agira avec courtoisie, comme un bon frère doit en agir avec son frère. » Ce n'était point là l'intime pensée du dauphin, mais l'évêque de Laon était maître du conseil ; nul n'osait le contredire. Justice fut en effet rendue ; le roi de Navarre parut en parfaite intelligence avec le dauphin ; ils avaient tous les jours des conférences, ils mangeaient ensemble, visitaient les reliques, les châsses vénérées. Robert-le-Coq ne refusait rien au roi de Navarre, et à sa sollicitation, il accorda la délivrance des captifs du Châtelet. L'ordonnance fut accueillie avec de grands applaudissements, elle s'étendit même aux prisons des abbayes ; bien vive était la reconnaissance des gens de Paris pour le roi de Navarre ; lorsqu'il quitta cette ville pour se rendre à Rouen, les bourgeois lui firent de nombreux présents sur la caisse commune, et l'accompagnèrent jusqu'à Mantes.
L'actif roi de Navarre fit dépendre, à Rouen, les corps des quatre nobles hommes que la vengeance de Jean avait immolés ; il assista à leurs obsèques, monté sur son grand cheval de bataille ; les bourgeois et le peuple l'entouraient. Tout ceci avait pour but de rappeler la tyrannie du roi Jean, auquel les villes de Normandie portaient mauvais vouloir depuis le" supplice des quatre seigneurs. Le Navarrois parut bientôt à une fenêtre de son habitation, et, s'adressant à la foule, il répéta ce qu'il avait dit aux halles de Paris ; il déplora le martyre des comtes; puis, il invita à sa table, des bourgeois et des hommes du peuple ; à sa droite, il avait placé un des chefs du parti populaire, marchand de vin en détail. A Paris, les bourgeois lui conservaient un fidèle attachement, et comme on craignait l'arrivée des archers royaux dans la bonne ville, les métiers gardèrent assidûment les portes, bassinet en tête et arbalète sur l'épaule ; pour mieux se reconnaître, ceux qui tenaient le parti populaire résolurent d'adopter un symbole, une couleur; tous prirent des chaperons mi-partie de drap rouge et bleu.
Le dauphin n'avait d'autre parti à prendre que de se faire l'homme des métiers, et de lutter ainsi de popularité avec le roi de Navarre ; il accepta ce rôle, et se rendit aux halles de Paris, suivi de quatre ou cinq seigneurs de son conseil ; il y avait grande multitude assemblée. Le dauphin monta sur un des étaux, et dit avec chaleur : « J'ai intention de vivre et de mourir avec vous ; je ne fais point venir de gens d'armes pour opprimer le peuple de France, mais pour le défendre contre les ennemis du royaume. Quant à la finance qui a été dernièrement levée, je n'en ai reçu ni sou ni maille, et je pense que ceux qui ont touché le pé-
cule en rendront bon compte. » C'était de fort belles paroles, mais l'arrivée des gens d'armes avait exaspéré les halles. Le prévôt des marchands se plaignait toujours de ce que le dauphin et ses conseillers intimes aggravaient les malheurs du pays; plusieurs fois il était allé trouver le prince pour le prévenir. Le dauphin lui faisait des promesses, mais sans effet. C'est ce qui engagea Marcel et les échevins de Paris, à prendre, de concert avec les bourgeois, une résolution extrême ; ils jugèrent indispensable d'occir quelques conseillers de monseignenr. Les métiers se réunirent sous leur bannière à Saint-Eloi, et bientôt maître Regnault-d'Acy, avocat au parlement , serviteur dévoué du dauphin, fut poursuivi et tué dans la boutique d'un pâtissier. Le prévôt et le peuple se dirigèrent en toute hâte vers l'hôtel, du dauphin, montèrent l'escalier, et pénétrèrent dans sa chambre. Le prévôt lui dit : « Ne vous effrayez point, seigneur duc ; nous avons affaire ici. » Et faisant signe aux gens de sa suite, ceux-ci se précipitèrent sur monseigneur de Conflans, maréchal de Champagne, et Robert de Clermont qu'ils massacrèrent sans pitié.
Très effrayé de ce qu'il voyait, le dauphin criait de toutes ses forces : « Sauvez-moi ! sauvez-moi ! » — N'ayez pas peur, lui répondit Marcel, et il lui donna son chaperon. Le dauphin porta ainsi toute la journée le chaperon du prévôt. Les bourgeois traînèrent les corps des victimes jusqu'à la cour du palais, et ils restèrent étendus et découverts à la vue de ceux qui voulaient les voir ; nul ne tenta de les ôter. En sortant du palais, le prévôt se rendit à l'IIôtel-de-Ville en Grève, et s'étant mis à la fenêtre, il dit à tous les métiers armés : « Le fait qui vient d'être accompli l'a été pour le profit commun du royaume. — Nous l'approuvons, répétait le peuple. Et une fois l'acte ratifié par les confréries, le prévôt retourna auprès de M. le dauphin qui tremblait et se lamentait ; le prévôt monta en la chambre de monseigneur, et lui dit : « Ne vous mettez point en malaise de ce qui est advenu ; le peuple l'a fait pour le bien, et vous n'êtes plus en péril. Ceux qu'on a occis étaient mauvais et traîtres ; ratifiez ledit fait, et soyez avec nous ; octroyez-nous le pardon, s'il en est besoin. — Je vous l'octroye, répondit le duc épouvanté ; si ceux de Paris veulent être mes amis, je serai le leur. » Alors le prévôt Marcel envoya au dauphin deux pièces de drap, l'une bleue et l'autre rouge, afin qu'il se fit faire des chaperons pour lui et ses officiers ; tout l'hôtel du prince fut ainsi revêtu des couleurs populaires.
METALLURGIE. — Cordes en fil de fer.
Il y a environ sept ans que l'on a introduit dans les mines d'argent des montagnes du Hartz des cordes composées de fils de fer tordus ensemble, au lieu des cordes plates en chanvre dont on faisait usage auparavant. Depuis , on les a adoptées dans les mines de Hongrie et dans celles des possessions autrichiennes à l'exclusion des cordes de chanvre plates ou rondes. Ces cordes de fer sont d'une force égale à une corde de chanvre de quatre fois leur poids. Une de ces cordes travaille depuis deux ans sans qu'il y ait aucune apparence d'usure, tandis qu'une corde de chanvre chargée du même travail n'aurait pas duré plus d'un an. Le
diamètre de la plus forte de celles que l'on emploie dans les mines les plus profondes de l'Autriche est d'un pouce et demi ; elle est composée de fds de fer de deux lignes de diamètre : cinq de ces fds sont tordus ensemble pour former un toron , et trois de ces torons tordus serrés forment une corde.
On a grand soin que le bout des fds que l'on ajoute bout à bout soit à l'intérieur, et que deux bouts ne se rencontrent pas près du même point. La force de ces cordes n'est guère moindre que celle d'une barre de fer solide du même diamètre. Le poids que l'on enlève habituellement est de 1,000 livres. En quittant le puits la corde s'enroule sur un cylindre qui a au moins huit pieds de diamètre et que l'on entretient bien couvert d'une couche de goudron. Il y a une économie d'environ un tiers de la puissance ; car quatre chevaux font le même ouvrage avec une corde de fer que six chevaux avec une de chanvre plate. Le comte Auguste Breunner, auquel on doit ces renseignements qu'il a communiqués à la réunion de l'association britannique , pense qu'il serait avantageux d'introduire ces nouvelles cordes dans toutes les mines , à l'exclusion des anciennes, soit plates, soit rondes.