NOUVELLE PLANTE TINCTORIALE
On trouve dans les stoppes do la Russie méridionale une espèce do rue désignée par Linnéo sous le nom do peganum harmala. Elle couvre quelquefois les vastes plaines do la Tartario, et devient un obstacle invincible pour la culture. Les bestiaux n'en veulent point, son odeur los repousse. Cotte plante , inutilo et mémo nuisible jusqu'à présent, va acquérir une grande importance par la propriété qu'on lui a reconnue do donner aux étoffes une teinture rouge très solide. M. Gœbel, professeur do chimie à l'université do Dorpat, a trouvé un moyen facilo d'extraire des semences de ectto plante une teinturo qui prend également bion sur la soie, la laine, le coton et le chanvre, et qui peut donner toutes les nuances depuis lo rose tendre jusqu'au cramoisi le plus foncé, sans que ces couleurs so fanent jamais à l'air. Une demi-onec d'extrait suffit pour teindro plus de trois mètres d'étoffe en cramoisi.
LE PROTÉE ANGUILLARD.
J'ai dit, dans lo cahier intitulé YHomme fossile, que la nature no reconnaissait ni espèces, ni genres, ni familles, ni ordres, ni classes, parce que, dans la création, elle ne procédait pas do la même manière quo font les naturalistes quand ils établissent une méthode. Jo crois, jo lo répète, qu'elle a procédé par la marche du simple au composé, chaque fois qu'elle a jeté sur la terre un des êtres nombreux qui la peuplent aujourd'hui, ou qui l'ont peuplée jadis. Quand on étudie la zoologie fossile, on est frappé do cette idée en voyant par quelle gradation insensiblo elle passe de ce qu'on appelle une classe dans une autre, par des êtres intermédiaires, tels que les plésiosaure , mégahchthys, sivathérion, etc. Comme on ne trouve plus de ces animaux bizarres, ou du moins fort peu, on croit qu'elle a perdu cetto force créatrice, et qu'aujourd'hui elle ne crée plus rien : je ne pense pas de même.
Quoi qu'il en soit, on a découvert, il y a peu d'années, un animal aussi curieux que tout ce que la faune fossile peut offrir, et cet animal est le protée anguillard [proteus anguinus, Laur.). Est-ce un poisson, est-ce un reptile? Voilà la question que l'on peut poser, et il serait fort difficile de la résoudre. En effet, ce qui distinguo principalement les poissons des reptiles, c'est la faculté spéciale qu'ils ont de vivre dans l'eau au moyen de branchies ou ouïes qui décomposent cet élément et opèrent lo phénomène de la respiration. Or, le protée a , comme les poissons, des branchies avec lesquelles il respire dans l'eau, qui est son élément. C'est donc un poisson? Non, car outre ses ouïes, il a, ainsi que les reptiles, des poumons au moyen desquels il décompose et respire l'air, et la terre est aussi son élément. C'est donc à la fois, et d'une manière très prononcée, un poisson etun reptile.
Ce singulier animal est long d'environ un pied et de la grosseur du doigt ; sa queue est comprimée sur les côtés, comme celle d'une anguille; il a quatre pattes courtes dans une sorte d'avortement, annonçant ou qu'elles s'oblitéreront et disparaîtront dans la suite des siècles, ou qu'elles se développeront et deviendront des pattes parfaites, selon quo lo temps poussera cet être étonnant dans la classe des poissons ou celle des reptiles. Les pattes de devant ont trois doigts assez bien organisés ; celles do derrière n'en ont quo doux, et seulement à l'état rudimentaire. Son museau est alongé , cylindrique, obtus, déprimé ; sa mâchoire inférieure est plus courte que la supérieure, et toutos deux sont armées de petites dents pointues. Son œil, extrêmement petit, est caché par la peau ainsi quo son oreille ; ses ouïes ont la forme do panaches qui flottent de chaque côté du cou. Enfin, il est couleur de chair, et tout son corps est couvert comme celui d'un poisson , d'une matière visqueuse.
Le protée no s'est trouvé jusqu'à présent quo dans uno seule partie do la terre , et mémo dans des limites assez étroites, c'est-à-dire dans la Carniole, où on le nomme zlovishka riba, ce qui, mot pour mot, signifie homme-poisson. Il se montre quelquefois au grand jour pendant los débordements des lacs souterrains qu'il habite, mais il cherche aussitôt à rentrer dans les entrailles de la terre, et s'il n'y parvient pas, il périt. Long-temps on a cru qu'il ne se trouvait que dans les eaux des cavernes des environs de Sittich, mais depuis quelques années on en a rencontré dans les grottes voisines do Laybach et d'Adelsberg.
Les naturalistes, frappés de la singularité d'un animal qui , grâce à cetto réunion do branchies et de poumons, renverse une des principales bases de leur classification, ont essayé pendant quclquo temps de faire passer lo protée pour une larvo do salamandre inconnue, analogue au têtard d'une grenouille. Le dernier empereur d'Autriche fit construire dans ses jardins de Schœnbrunn, exprès pour y élever des protées, une grotte avec plusieurs bassins souterrains, où ces petits animaux vivent très bien. Dès-lors on a pu les observer, et s'assurer qu'ils ne subissent aucune métamorphose pour passer à un autre état. Un naturaliste allemand en a conservé dans un bassin creusé tout simplement dans une cavo , et ils y ont parfaitement vécu pendant cinq années. Voici les principaux résultats des observations qui ont été faites tant à Schœnbrunn qu'ailleur9.
Pour conserver les protées en captivité , il faut les placer dans un lieu ténébreux, car la lumière les incommode beaucoup, et les rayons du soleil les tuent en peu d'instants. La température de leur eau doit être maintenue à buit degrés du thermomètre de Uéaumur, environ, et ils sont également sensibles au froid et à la chaleur. Si l'on élève la température de l'eau à quinze degrés ou au-dessus, ou bien, si l'on fait baisser sa chaleur, en y jetant de la glace, les protées meurent en deux ou trois heures. A l'aide de leur queue et de leurs petites pattes, ces animaux nagent avec vitesse ; mais sur la terre ils marchent ou plutôt ils rampent assez difficilement. Cependant il n'est pas rare de les voir sortir de l'eau pour se promener sur le rivage ; mais, dans ce cas, ils ont la'précaution de ne marcher que sur les roches vaseuses ou au moins mouillées, car, sur nn sol sec, il leur arrive parfois de rester collés à la terre par leur viscosité, et alors il faut qu'ils périssent.
A l'état de liberté, les protées sont assez voraces et paraissent se nourrir de petits insectes et de vers , mais renfermés dans d'étroits bassins , ils refusent de manger ce qui ne les empêche pas de vivre fort long-temps. Quoique d'un naturel fort paisible, il est néanmoins très facile de les mettre en colère en les tourmentant un peu. Alors ils s'agitent avec vivacité, ils jettent des petits cris aigus, ils changent de couleur, et leur cou devient d'un écarlate très vif. Ils paraissent s'aimer entre eux, et lorsqu'on en met de nouvellement apportés dans un bassin, les autres les entourent aussitôt en faisant leur petit cri aigu ; ils les caressent, ont l'air de les consoler, et savent manifester leur satisfaction de manière à ne pas pouvoir douter du sentiment qui les affecte.
Si Harvey n'avait pas découvert la circulation du sang, le premier anatomiste qui aurait observé un protée , aurait eu la gloire de cette découverte. Ces animaux ont la peau si délicate et si fine qu'elle en
est transparente, et, à l'aide d'une forte loupe, on peut suivre la circulation de leur sang, à travers les veines et les artères, jusqu'au cœur ; on voit distinctement celui-ci s'élever et s'abaisser régulièrement, et l'on compte assez aisément de cinquante à cinquantecinq de ces pulsations par minute.
Comme le protée anguillard ne se trouve que dans un seul pays du monde, et seulement dans trois ou quatre localités de ce pays, quelques personnes ont conjecturé qu'il n'appartenait pas aux habitants de la surface du globe, mais qu'il y était quelquefois poussé de force du fond des lacs souterrains à travers les fissures des rochers calcaires dont la Carniole est hérissée. Certes, voilà de quoi faire un joli petit roman physiologique, auquel il ne manquerait que la vraisemblance d'une part, et de l'autre de ne pas se trouver en contradiction avec les observations de nos géologues. Ces derniers prétendent que le globe est en état de fusion à l'intérieur, et que sa température, à un quart de lieue seulement de profondeur, est égale à celle de l'eau bouillante ; ils ont déduit cette singulière conséquence de ce que, à mesure que, dans des mines, des puits, etc., on s'enfonce dans la terre, le thermomètre monte d'un degré par quatre-vingt-dix pieds. Ces pauvres anguillards, qui meurent lorsque l'eau a plus de huit degrés de température, se trouveraient , j'imagine, fort mal à leur aise dans de l'eau bouillante. Ensuite,' à supposer que les géologues se trompent, ce qui pourrait bien être, cet animal fuit la lumière et recherche les ténèbres, mais non pas une obscurité complète , car ils ont des yeux, quoiqu'à peine visibles, et recouverts par leur peau transparente, et l'on a fort bien remarqué qu'ils ont le sens de la vue. Ce fait seul suffirait, s'il en était besoin, pour prouver que, ainsi que tous les êtres vivants, ils ont été créés pour habiter la surface du globe, et non ses entrailles.
BOITARD
Le protdc anguillard. )