ROLAND
Fin de l'article. ( Voir page 79. )
Le Roland des chansons de geste est un terrible guerrier, au bras invincible ; il est chaste, austère, religieux, grand convertisseur de Sarrasins; c'est le type du moyen-âge : l'existence de force et de brutalité, puis le repentir au moment de quitter la vie.
Qu'ont de commun le Roland amoureux et le Roland furieux du Bojardo et de l'Arioste avec ce paladin sauvage comme la forêt des Ardennes, pieux comme une légende de saint (1) '? Bojardo et l'Arioste
(1) Un troubadour a même placé Roland parmi les saints. Dans une complainte sur la mort du marquis Pons de Jlataplana , Guillaume de Berguedan s'écrie :
En paradis el luoc megllior.
Lai o'I bon rei de Fransa es , Prop de Rollan sai que l'a mes.
En paradis en la meilleure place,
Là où est le bon roi de France,
Je sais qu'il (Dieu) l'a mi» près de Roland*
font tout reposer sur une folie d'amour du preux chevalier pour Angélique, jeune fille qui le fuit avec indifférence et le joue comme un enfant. Oui reconnaîtrait là le fier guerrier, la terreur des infidèles, le défenseur de la foi ? Autant le Tasse avait copié la chronique pour conserver le caractère des pieux croisés, autant l'Arioste s'en écarte ; il s'empreint de l'esprit de son temps, il y mêle toutes les traditions romanesques ; il emprunte ici, là, des épisodes aux romans de la Table ronde, à Lancelot du Lac, à Tristan de Léonois, et à Gyron le Courtois.
Aussi, les amateurs de notre histoire nationale ne pardonneront point au Bojardo et à l'Arioste d'avoir dénaturé le type du Roland do l'époque carlovingienne. Roland était l'expression de la chevalerie, hautaine dans la force de l'âge et repentante aux portes du tombeau ; de même que son cousin Renaud de Montauban , devenu maçon à la dernière période de sa vie, est la mystique représentation de ces arts gigantesques du moyen-âge qui peuplèrent de magnifiques cathédrales la plupart de nos cités. Répétons-le, dans le Bojardo et l'Arioste, Boland n'a aucun rapport avec le champion redoutable des grandes guerres sous Charlemagne.
Voici, du reste, qu'elles étaient au quatorzième siècle les traditions sur la naissance et les premières aventures de Boland ; nous les empruntons aux Reali di Francia, vieux roman italien, qui renferme la généalogie fabuleuse des princes de la maison de France.
Berthe, sœur cadette de Charlemagne, s'était éprise d'amour pour le jeune Milon d'Anglante, brave chevalier qui, par son bisaïeul Beuves d'IIanstone, était allié à la famille de l'empereur. La grossesse de Berthe se déclara bientôt, et Charlemagne irrité, enferma les deux amants dans une forteresse, bien décidé à les faire périr. Le duc Naymes favorisa leur évasion. Après de nombreuses fatigues et en proie à la plus profonde misère, Milon et Berthe arrivèrent dans les environs de Sutri, à quelques lieues de Rome ; là, ils se réfugièrent dans une caverne ; Berthe y accoucha d'un fils, qui, dès sa naissance, roula jusqu'à l'entrée de la grotte; il dut à cette circonstance son nom de Rolant ou Roulant (1).
Le jeune Boland grandissait auprès de sa mère, tandis que Milon voyageait en Afrique, dans la Perse et dans l'Inde, où il se signalait par de merveilleux exploits. L'auteur d'un roman espagnol assure que Milon ne quitta point sa femme et qu'il demeura auprès d'elle jusqu'au moment où tous deux reparurent à la cour de France. Lorsque Charlemagne vint à Rome pour ceindre la couronne des Césars, il s'arrêta dans la ville de Sutri. Le petit Roland eut occasion de le voir dîner, et voilà qu'un beau jour il s'avisa de prendre sur la table même de l'empereur un plat chargé
Un poème italien, postérieur à l'Orlando futioso , donne aussi à Roland le titre de saint. Voyez : Di Orlando santo, vita e morte con venti mila cristiani uccisi in Roncisvalle , cavata dal catalogo de' santi , di Giulio Cornclio Gratiano. Trévise, 1597; Venise, 1G39, in-12.
(1) Les chroniques de Saint-Denis donnent une autre ctymologie à ce nom de Roland : « Selon la signification des noms, Roulant, si vaut dire autant comme rouie de science ( raies escrilz et plein de science ) , pour ce qu'il seurmonta tous les rois et tous les princes en sapience. n—Rec. dos historiens des Gaules et de la France, tom. v, liv. 5.
de viandes qu'il porta aussitôt à sa mère. Il recommença trois fois ce manège. Charlemagne étonné, fit suivre cet enfant ; tout se découvrit : on sut que Berthe était sa mère. Le bon empereur Charles voulut revoir sa soeur ; il la pressa dans ses bras, adopta Roland pour son fils et lui donna les titres de comte d'Anglante et de marquis de Brava. Ici commence la noble carrière de Roland. D'autres romanciers ont décrit ses luttes acharnées contre les Sarrasins, ses triomphes et sa glorieuse mort à Roncevaux. « Roland, dit la chronique de ïurpin, prince preux et vaillant, estoit yssu d'ancienne noblesse comme trouvons par le tiltre de ses parents, et combien qu'il fust noble quant à la vertu des siens parents, encor estoit-il plus ennobly par ses gestes et faicts, par lesquelz il demeure maintenant sur les estoilles. Aultre n'estoit plus noble que lui par générosité temporelle, valeur et excellence. Il estoit tousjours le premier par la haultesse de ses bonnes meurs et conditions, et fréquentoit les sainetz temples divins, car il estoit bon et vrai chrestien. Il récréoit souvent par ses chantz et modulations, cytoyens et bourgeoys, et estoit la vraye médecine pour guarir les playes de son pays en le gardant des ennemys. C'estoit l'espérance du clergié, tuteur et saulvegarde des veuves, et le pain et nourrissement des pou- VTes souffreteux. Large estoit en donnant ses aulmosnes, abondant et prodigue à ses hostelliers. Tant donna pour l'amour de Dieu aux temples vénérables, esglises et sainetz lieux, que les richesses par lui données le précédèrent en paradis pour lui apprester lieu et place. Il retenoit tous bons enseignements dedans son cœur et estoit plein de bonnes doctrines comme l'arche de livres et volumes : tellement que chascun povait par luy apprendre tout bien et honneur. Saige estoit à donner bon conseil, piteux de couraige, et cler et serain en son parler. Il estoit à tous peuples doux, et amoureux et louanges. Duquel tout honneur militoit, lequel mourut pour la saincte foy catholique, quoy il est maintenant au ciel quant à l'esprit et gist le corps en terre quant à la sépulture. »
§ IV. Souvenirs de Roland par la Topographie.
Partout des souvenirs sur Roland existent dans la mémoire des peuples ; on en parle comme de l'époque des fées et des formidables géants. Le voyageur qui parcourt les Pyrénées peut voir cette immense Brèche de Roland, où les rochers suspendus paraissent brisés par une force prodigieuse ; le paladin, disent les montagnards, sépara ces masses de granit avec sa bonne épée Durandal. Quand le cor du guerrier retentissait à vingt lieues à la ronde dans les échos des Pyrénées, son bras de fer pouvait bien fendre des montagnes.
La Provence a sa grotte de Roland, pleine de stalactites , de phénomènes naturels , antique séjour des fées et des masques, comme le racontent les vieilles légendes provençales. En Bretagne, il y a le saut de Roland; une distance de trois cents pieds sépare deux groupes de rocs énormes ; le paladin, dit la tradition, franchit cet intervalle à deux reprises, en invoquant Dieu et la Vierge; mais une troisième fois, il songeait à sa dame et il périt au fond de l'abîme (1).
On montre encore en Belgique une cloche suspen-
(1) Voir la légende sur le saut de Roland, tom. iv, page 195 du Magasin Un'versel.
due au beffroi de Gand : elle a été fondue en 1317, et porte le nom du neveu de Charlemagne, car l'héroïque renommée du paladin était présente à tous comme une sauve-garde pour l'Église. En Allemagne, des statues gigantesques de Roland décorent les places publiques de plusieurs cités ; et peut-être faut-il rappeler ici que dans ces peuplades du nord , on confondit Roland avec Witikind, le héros de la Germanie , le vaillant défenseur de l'indépendance saxonne. Ainsi partout se retrouve le nom de Roland. Les chroniques l'indiquèrent à peine ; des chants de geste grandirent cette renommée et racontèrent de mille manières la vie du paladin ; elle fut active et indomptable dans une branche des romans chevaleresques , pieuse et pénitente dans une autre ; presque dans toutes, Roland est le grand convertisseur des infidèles. Après ces traditions, vient la légende poétique de l'Italie, commencée dans les Reali di Francia, célébrée ensuite par Pulci, Bojardo et l'Arioste. Cette légende dénature le type de Boland ; elle lui enlève son cachet homérique, elle le met en rapport avec l'esprit un peu fade de la renaissance. Roland n'est plus le paladin des chants de geste ; il est amoureux comme l'Italien, fou et exalté comme un habitant de Florence ou de Naples, jaloux de sa maîtresse. Aucun des commentateurs du Bojardo et de l'Ariosie, M. Panizzi luimême, n'a compris ces caractères saillants qui divisent les traditions et les chants de geste des légendes italiennes ; tous se sont trop attachés aux petites choses, à d'incessantes et fastidieuses redites, à des vulgarités répandues depuis trois siècles. Beaucoup d'érudition élève les idées, mais la science des mots les rapetisse. A. Mazdy.