RÉSERVOIR DE LA GRANDE MOSQUÉE
Bejapoor, ancienne capitale de la province de ce nom, était, au dix-septième siècle, une des plus vastes et des plus fortes cités de l'Inde ; une double enceinte de murailles l'entourait , et dans l'espace compris entre cette rangée de fortifications, vingt mille cavaliers pouvaient dresser leur camp. Les écrivains orientaux, toujours portés à l'hyperbole, assurent tous, qu'à l'époque de sa gloire, Bejapoor avait plus d'un million d'habitants et seize cents mosquées. Hélas! maintenant déserte, cette antique métropole d'un puissant empire, n'otTre qu'un triste amas de débris et de ruines, qui attestent pourtant sa vieille splendeur. Toutefois, la partie de la ville qui porte le nom de la forteresse , renferme encore quelques monuments assez bien conservés. Les plus remarquables sont les tombeaux de Reza, de Newaus-Shah, le célèbre mausolée de Mahmoud et le large réservoir de la grande mosquée, dont les eaux sacrées servent aux ablutions ; on voit aussi un petit temple hindou supporté par une quantité innombrable de piliers en pierre, et construit dans le style de l'architecture brahminique.
C'est surtout dans la province de Bejapoor que l'on rencontre les redoutables brigands nommés phanségars sur lesquels le R. Caunter a publié de curieux détails, si bien traduits par M. Auguste Urbain. Ces voleurs tirent leur nom de phanségars, de l'instrument qui leur sert à commettre leurs crimes. Phanségar signifie étrangleur, et l'arme qu'ils emploient est le phansi ou nœud coulant, qu'ils jettent subitement autour du cou de ceux qu'ils veulent dépouiller, et à l'aide duquel ils les étranglent. Il est à remarquer que les bandes de phanségars n'appartiennent à aucune caste en particulier ; elles se composent également d'Indous, de mahométans et de parias ; des brahmincs môme en font fréquemment partie. Ce mélange provient de l'habitude où sont les phanségars d'épargner les enfants des malheureux qu'ils dépouillent après les avoir assassinés ; ils prennent soin de ces pauvres petites créatures, et leur donnent une éducation conforme à leur horrible genre de vie, ce qui explique l'étrange péle-mèle de leur association.
Le nombre d'individus qui forment une bande, varie depuis douze jusqu'à soixante et soixante-dix ; ils commettent toujours leurs brigandages loin de l'endroit qui leur sert de repaire commun, et dont ils restent souvent absents plusieurs mois, ne retournant chez eux que pour dépenser, dans la débauche, l'argent qu'ils ont retiré de leur butin. Leurs victimes sont habituellement les étrangers que le hasard amène sur la route. Déguisés en pèlerins, ou sous l'apparence de quelques familles qui se rendent vers un canton éloigné, ils savent, par leurs manières simples et pacifiques endormir la défiance des voyageurs. Chaque compagnie d'assassins a un chef auquel elle obéit scrupuleusement; ce chef dirige toutes les opérations, mais n'y prend aucune part active, excepté lorsqu'il est question de reconnaître les lieux, et dans les occasions moins hasardeuses qui réclament plus d'astuce que de courage.
Quand ils sont de service pour quelque expédition,
ils ont coutume de se séparer en troupes de huit à douze individus, subdivisées encore en fractions de deux ou trois; ces troupes restent toujours en vue les unes des autres, afin de profiter de toute rencontre accidentelle qui pourrait favoriser leurs projets. Deux ou trois phanségars se postent quelquefois en sentinelle dans un temple, et dès qu'un voyageur vient à paraître, ils en informent leurs camarades; ces derniers arrivent alors un à un, costumés en pèlerins; ils lient conversation entre eux, comme s'ils étaient parfaitement inconnus, et lorsqu'ils ont banni toute espèce de crainte de l'esprit du confiant étranger, ils consomment leur crime pendant son sommeil. Les phanségars agissent avec tant de prudence, qu'ils ne commettent jamais leurs vols, dont le meurtre est l'invariable complément, sans avoir pris les plus minutieuses précautions pour se mettre à l'abri de toute surprise, et pourvu par tous les moyens que peut suggérer la prévoyance humaine, au danger de manquer leur coup. On les a vus suivre leur victime pendant plusieurs semaines avant de trouver l'occasion de la frapper. Aucune considération divine ou humaine ne peut les détourner de leur atroce profession, et la vie de leurs semblables est de si peu de valeur à leurs yeux qu'ils la prennent souvent pour les misérables haillons qui couvrent le corps du plus pauvre voyageur. Si quelqu'un vient à passer sur la route avant que le cadavre de leur victime en ait été enlevé, ils jettent un drap par dessus, et se mettent à pousser des gémissements lamentables comme s'ils déploraient la perte de quelque parent; ou bien encore, l'un d'entre eux se laisse tomber et se tord sur la terre, comme dans les angoisses de l'agonie, afin de distraire l'attention des passants de l'objet de leurs prétendus regrets.
Les phanségars exercent leur détestable métier dans un esprit tellement systématique, que, s'il leur arrive d'omettre la moindre particularité des règlements établis parmi eux, ils croient avoir commis une offense envers la divinité sanguinaire qui reçoit chaque jour leurs hommages, et ils s'empressent de l'expier par des offrandes sur ses autels. Us regardent comme une action méritoire de présenter à leur dieu une portion des trésors qu'ils ont achetés par la mort d'un de leurs semblables, et, en vérité, on ne peut s'étonner qu'ils se réconcilient avec l'habitude de répandre le sang humain, s'ils se persuadent que la divinité qu'ils honorent comme la source première de toutes choses, peut accepter, en tribut de reconnaissance et d'adoration, d'aussi abominables offrandes.
Bien que les phanségars attaquent le plus ordinairement les voyageurs isolés, on les a vus détruire des caravanes de huit ou dix personnes. Quelquefois, le gain qu'ils retirent de leurs excursions est très considérable; en d'autres occasions, il est si mince, qu'il peut à peine servir à leur procurer les premières nécessités de la vie, durant leurs tournées aventureuses. Dès qu'ils ont rassemblé leur butin, on en fait le partage régulier ; la plus grosse part est mise en réserve pour les polygars, petits princes qui tolèrent leurs brigandages, et qui reçoivent ainsi une rémunération libérale de la protection qu'ils leur accordent. Une autre portion est destinée aux offrandes pieuses qu'ils ne manquent jamais de faire au retour d'une expédition heureuse; et les prêtres, avec une lâche avidité, se font largement payer leurs bons offices au-
près des dieux que les brigands désirent se rendre favorables.
Après qu'on a prélevé sur le butin ces deux importantes paris, le reste est partagé dans de certaines proportions, suivant la validité des prétentions de chacun. Le chef étant considéré connue l'âme de l'association, a droite une double part; celui qui a jeté le nœud coulant et opéré la strangulation de la victime, reçoit une part et demie; il en esl de même de celui qui a mutilé le corps. On donne une part entière à chacun de ceux qui étaient présents à l'assassinat, mais sans y jouer un rôle actif, et une demi-part à ceux qui n'en étaient pas témoins. Ce partage se fait avec une telle régularité qu'il n'en résulte jamais ni querelles , ni murmures.
La raison que donnent les phanségars pour mutiler el enterrer les corps de ceux qu'ils ont tués, est celleci : Ils rapportent qu'une certaine déesse, à laquelle ils rendent un culte spécial, avait coutume de les débarrasser du soin d'inhumer les cadavres de leurs victimes, ce qui mettait les meurtriers à l'abri du danger de se voir découverts. Un jour, après avoir dépêché un voyageur pour l'autre monde, on laissa, comme d'habitude, le corps sans sépulture. Un des phanségars s'étant retourné par mégarde, aperçut la divinité Carnivore occupée à s'en repaître. Irritée de voir sa férocité exposée aux regards indiscrets, elle fit le vœu (et les vœux des divinités païennes sont irrévocables) de ne plus dévorer à l'avenir un seul des corps tués par les phanségars, leur curiosité les ayant rendus indignes de sa protection. Cependant, pour compenser jusqu'à un certain point le patronage qu'elle leur retirait, elle voulut bien arracher un des crocs de sa céleste mâchoire et le leur donner en guise de pioche, leur promettant que jamais cet outil ne s'userait. Ensuite elle ouvrit son flanc divin, et en retira une côte qu'elle leur donna également en guise de coutelas, lequel ne devait jamais perdre son fil, n'importe avec quels matériaux terrestres il fut mis en contact. Enfin, après qu'elle leur eut fait ces dons généreux, elle se baissa, et, détachant la bordure de sa robe, elle la leur donna encore comme un moyen infaillible de strangulation. C'est sur cette tradition bizarre que s'appuient les phanségars, pour colorer d'une sanction divine les horribles attentats qu'ils commettent tous les jours.
Telle est l'aberration mentale de ces misérables qu'ils n'attachent même aucune idée de dégradation à leur profession barbare. Quand on leur demande comment ils peuvent se rendre coupables de tant de crimes , leur unique réponse est celle-ci : « Mon père et ma mère étaient phanségars ; je fais ce qu'ils m'ont appris à faire. De quoi voulez-vous que je vive? Je ne puis abandonner mon seul métier. » Us n'admettent pas un instant qu'il y ait plus de mal à tuer un homme qu'une béte brute, et, comme ils sont fatalistes, quand on parvient à les saisir, ils ne témoignent pas la moindre crainte du supplice. Pour eux, le moment fatal est venu; voilà tout ce qu'ils comprennent, et ils en concluent que ce qui leur reste à faire, est de préparer leur âme à envisager la mort sans faiblesse, et de se soumettre sans murmure à la destinée qui attend tout homme ici-bas, sous une forme ou sous Une autre. Unphanségar, quand il est pris, n'hésite pas à avouer ses meurtres ; il les dénombre sans rougir, et il tire une vanité sauvage de la célébrité qu'il a pu
acquérir dans sa tribu par son adresse à lancer le fatal cordon.
Un phanségar conserve durant toute sa vie la plus giande vénération pour le tuteur qui l'a initié aux mystères de sa vocation, 'toutes les fois qu'il le revoit, après une absence, il lui touche les pieds en signe de respect profond. Quand son mentor devient vieux et incapable de gagner sa vie, il prend soin de lui avec une sollicitude qui brait honneur à de moins grands criminels , el ne l'abandonne que quand la mort vient les séparer. L'éducation des phanségars est si progressive, l'émulation est si vivement éveillée, la carrière des aventures s'y peint en couleurs si romanesques, qu'ils conçoivent pour leur détestable métier un attachement dont rien au monde ne peut les détourner. Les phanségars ne quittent pas le service de la troupe, même quand l'âge a affaibli leurs bras. Ils font alors l'office d'éclaireurs, d'espions]; ils attirent le voyageur dans des lieux écartés, où il périt loin de tout regard humain. Ce qu'il y a d'étrange dans la vie des phanségars, c'est l'indifférence avec laquelle ils se voient mettre au ban de l'humanité; ils n'hésitent pas à convenir qu'ils ne sont autre chose que des brutes à face humaine; ils se comparent sans honte aux tigres qui ne font que suivre un penchant irrésistible et remplir le but de leur création, en dévorant les autres animaux. D'ailleurs ils se justifient en soutenant que les individus qu'ils étranglent, étaient prédestinés à périr par un meurtre; c'est un article de foi parmi eux, qu'ils sont mis au monde pour être étrangleurs, de même que certaines gens pour être étranglés. En un mot, ils sont fatalistes, et croient obéir, dans toutes leurs actions, à l'impulsion d'une invincible nécessité.
Il existe aussi dans la province de Bejapoor d'autres tribus de voleurs non moins nombreuses que les phanségars; mais aucune ne pousse aussi loin les habitudes sanguinaires. Les pindaries , devenus si formidables dans ces dernières années, qu'il a fallu de forts bataillons pour les détruire, sont aujourd'hui à peu près dispersés. Mais on a encore à redouter une race de brigands audacieux dans les bhills. Placés comme ils l'ont toujours été, sous le joug des gouvernements despotiques, rejetés du sein de la société civile, privés de toute protection, de tout encouragement, abrutis par une déplorable ignorance, imbus des erreurs grossières de la sorcellerie, exposés à des privations extraordinaires, aux attaques des bêtes féroces dont ils partagent les sombres retraites, les bhills peuvent-ils ne pas devenir les ennemis jurés de l'ordre et de la paix?
LA CIIÉL1DE MATAMATA.
« A peine étais-je arrivé à la Guiane, m'écrivait l'ami dont j'ai déjà donné des extraits de lettres dans ce Magasin, que je m'empressai de faire des excursions dans le pays, afin de collectionner le plus possible d'objets d'histoire naturelle. Un jour que la chaleur était excessive, je m'assis pour me reposer un moment, à l'ombre d'un arbre, sur le bord d'un ruisseau, dont les ondes transparentes allaient en murmurant se perdre à quelques pas de là dans un marais. Déjà"je m'abandonnais à cette rêverie si douce qui, en imagination, transporte le voyageur des pays lointains dans le sein de sa patrie, au foyer paternel ; déjà j'ou-
bliais l'âpre climat où l'amour de la science me fait braver chaque jour l'atmosphère d'une terre enflammée, lorsqu'un mugissement épouvantable me fit tout-àcoup tressaillir jusqu'à la moelle des os. Cet horrible cri, auquel la voix tonnante du lion est comparable, sortait d'une grande touffe de roseaux, à six pas de moi. Dans mon premier moment d'épouvante, je pensai à fuir, mais aussitôt il me vint à l'esprit que l'énorme crocodile (car aucun autre animal n'eût été assez grand pour avoir une pareille voix) ne m'avait peut-être pas aperçu, et que si je faisais un mouvement, il ne manquerait pas de se précipiter sur moi, de m'atteindre et de me dévorer : moitié par prudence, moitié par peur, je restai donc complètement immobile, les yeux toujours fixés sur les roseaux qui le cachaient; un spectacle singulier vint faire diversion. J'aperçus descendre d'une éminence voisine, un des
êtres les plus singuliers qu'il y ait dans ce pays; c était une chélide matamata {chehjs matamata, Dumek.), le plus bizarre des animaux extraordinaires connus sous le nom général de tortues. Elle marchait avec une légèreté et une vitesse que les autres animaux de son genre sont loin d'avoir, et elle regardait à chaque instant à droite et à gauche, comme si elle eût cherché quelque chose. Elle vint passer à deux pas de moi, et, malgré ma frayeur, j'aurais pu la considérer tort a mon aise; mais un nouveau mugissement, plus tort encore que le premier, fit de nouveau trembler les échos des environs. Elle s'arrêta subitement, dirigea ses yeux vers le point d'où il partait, puis elle se précipita avec une agilité surprenante vers la grande touffe de roseaux où elle s'enfonça et disparut. Je mis ceci sur le compte de la stupidité que l'on attribue a ces animaux, et je ne doutai pas qu'elle ne fût dévorée
( La Chélide. )
par le monstre. En attendant que je vous conte 1 issue de cette affaire et le combat étrange qui en résulta,
il faut'que Je vous décrive cette tortue-
Sa longueur était de deux pieds et demi a peu près. Sa carapace ouïe dessus de sa coquille, pour me servir du mot vulgaire, était fort peu bombé, presque plat d'une couleur marron, à raies rayonnantes, hérissé d'éminences pyramidales. Les ouvertures en étaient fort petites, aussi, ne pouvait-elle pas y retirer sa tête qu'elle était obligée de courber et de poser sur le bord de son plastron, à droite ou à gauche, quand elle se reposait. Ses yeux étaient situés presque au sommet de la tête, non sur les côtés, et ils étaient munis de paupières coupées obliquement de haut en bas; son museau se prolongeait en une petite [trompe très curieuse; mais ce qu'elle avait de plus singulier, c était
une belle frange déchiquetée comme la broderie la plus délicate, qui lui bordait tout le corps. Cette frange lui dessine deux oreilles fort grandes et redressées, comme une sorte de crinière, un jabot, et, sous la lèvre inférieure qu'elle a presque charnue, une paire de moustaches. Sa queue est courte, ses pattes médiocrement palmées, et ses doigts sont armés d'ongles forts longs et crochus. Le dessus de la tête, du cou, la po'itrine et les membres étaient d'un jaune-verdâtre, rayonnes et piquetés de brun; le dessous du cou, des bras et des cuisses , était d'un jaune-orangé très brillant, avec des bandes verdâtres liserées de noir. Enfin, l'animal était paré d'une robe superbe, mais qui, néanmoins, comme dans la plupart des reptiles, inspirait la répugnance sans qu'on pût s'en rendre raison.
A peine était-il entré dans les roseaux que les affreux mugissements redoublèrent de force, et se succédèrent presque sans discontinuer. Alors, les hautes herbes s'agitèrent, et leurs brusques ondulations ne me laissèrent pas douter que le monstre les agitait en venant de mon côté. Mes cheveux se hérissèrent sur ma tète, une sueur froide me coulait du front, et j'eusse voulu fuir, que mes jambes m'eussent refusé leur secours. Au moment où je croyais voir l'affreux crocodile sortir du marécage pour venir dévorer sa proie à
mes pieds, j'aperçus vous allez rire, mon cher
ami, mais, quelque plaisir que vous fasse cette petite anecdote, vous n'en éprouverez pas la millième partie de celui que j'eus quand j'aperçus que cet horrible monstre n'était rien autre chose qu'une grenouille. A la vérité, elle était de la grosseur d'un lapin de garenne, et elle appartenait à l'espèce nommée grenouille-mugissante ou grenouille-taureau (rana taurina, Cuv.), parce que sa voix ressemble à celle d'un bœuf, et fait retentir les échos avec la même force. Elle était verte, marbrée de noirâtre, avec une ligne jaune le long du dos.
La matamata qui lui fait une guerre à mort pour s'en nourrir, avait parfaitement reconnu sa voix, et c'est pour aller la surprendre que je l'avais vue entrer dans le marécage avec tant d'empressement. Elle l'avait saisie par une patte de derrière, et malgré tous les efforts de la malheureuse qui cherchait à s'accrocher aux roseaux, malgré ses cris retentissants, elle la traînait sur le rivage pour en faire sa pâture. J'aurais pu aisément la délivrer en m'emparant de son ennemie; mais je lui en voulais beaucoup de la frayeur puérile qu'elle m'avait faite, et, dans ma haine, je laissai la tortue me venger, car j'avais honte de ma faiblesse , et l'on ne pardonne guère aux gens qui nous forcent à rougir de nous-mêmes.
Du reste, la matamata n'attaque pas toujours d'aussi gros animaux, et souvent elle est obligée, faute de mieux, de se contenter de limaces, de coquillages, de vers, de salamandres aquatiques et autres petits reptiles de cette famille. Elle marche très bien, et nage fort vite, mais cependant elle n'habite guère que le bord des eaux stagnantes, tels que les marais, les étangs, etc.
Au printemps, elle creuse avec ses pattes un trou rond dans le sol du rivage, dans un endroit chaud, exposé tout le jour aux rayons du soleil, et le plus près possible de l'eau. Elle y dépose une douzaine d'oeufs, plus ou moins, selon son âge, car elle commence à pondre avant d'avoir acquis le quart de sa taille ordinaire. Ces œufs sont sphériques, blancs et enveloppés dans une coque dure et calcaire, comme ceux des oiseaux. Une fois qu'elle a pondu, elle abandonne pour toujours le dépôt qu'elle a confié à la terre, et quand les petits sont éclos, ils gagnent l'eau comme ils peuvent, sans qu'elle s'en inquiète le moins du monde. Aussi, les mammifères carnassiers qui rôdent sans cesse autour des eaux, et les oiseaux de proie en détruisent-ils un bon nombre pendant cette première période de leur vie. » Ici finit la lettre de mon ami.
La matamata, comme toutes les tortues, a la vie extrêmement tenace, et il est fort difficile de la tuer au moyen de blessures; elle vit encore plusieurs semaines après qu'on lui a coupé la tête, et elle marche et nage comme de coutume. J'ai conservé vivante, dans mon
jardin, pendant six mois une tortue d'Europe à laquelle j'avais ôté toute la cervelle, au moyen d'un cure-oreille et d'un trou que je lui avais fait dans le crâne ; elle se promenait, mangeait, chassait aux limaçons, et enfin remplissait toutes les fonctions ordinaires de la vie, comme si elle eût été en son état normal. Je ne doute pas qu'elle n'eut vécu beaucoup plus longtemps, si les rigueurs de l'hiver ne l'eussent tuée.
Quelques tortues de mer, et peut-être toutes, ont une force de reproduction qui n'est pas moins surprenante. Quand on leur arrache un œil, au bout de quarante à cinquante jours, selon la chaleur de la saison, il leur en pousse un autre aussi complet, aussi limpide que le premier, et avec lequel elles voient tout aussi bien. Roitard.