‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 42 sur 166 · LE FAISAN DORÉ · texte numérisé non relu

LE FAISAN DORÉ

Il y avait autrefois... prenez garde , ce n'est pas un conte de fée que je veux vous raconter, mais bien une histoire , une histoire d'historien , une histoire que vous trouverez dans Pline, le naturaliste, dans Hérodote et dans une foule d'autres écrivains de l'antiquité. Je reprends donc. Il y avait une fois, dans une contrée de l'Arabie-Heureuse , un être mystérieux, seul de son espèce sur la terre, immortel, quoique mourant tous les cent ans, le plus beau des êtres créés. Sa robe était plus douce que la soie, plus brillante que l'or, plus étincelante que les rubis et les émeraudes qui reflètent toutes les couleurs de Tarc-en-ciel. Cette robe couvrait un corps tellement pur qu'il n'était né ni de père, ni de mère, tellement chaste qu'il n'avait pas de sexe , tellement délicat qu'il n'était composé que des parties élémentaires les plus fines émanées des rayons du soleil. Quand cet être, modèle de toutes les perfections, faisait entendre sa voix mélodieuse, on oubliait sa beauté pour ne s'occuper que de ses chants ; s'il parlait, c'était pour faire aimer la sagesse ou pour prédire l'avenir. Il habitait la terre ; mais partout où il portait ses pas, la nature, en souriant, déposait une douce rosée dans le calice des fleurs pour le désaltérer, écartait les épines des arbres aromatiques dont il mangeait les fruits, et remplissait l'air des plus doux parfums de l'Arabie. Quelquefois aussi il aimait à s'élever dans les cieux, pour s'approcher du soleil, qu'il croyait son père ; alors les zéphirs soutenaient ses ailes dorées, et les nuages fuyaient derrière l'horizon.

Tout doit mourir dans la nature, et cet être qui prêchait la sagesse aux hommes, n'eût pas voulu, par son exemple, donner un démenti à la sagesse divine. Cent ans, il conservait toutes les grâces et toute la force de la jeunesse ; puis, lorsque le soleil avait accompli sa révolution séculaire, lorsque, relativement à la terre, il était revenu au même signe céleste, alors cette créature divine élevait un bûcher avec les bois aromatiques les plus précieux, y montait et faisait entendre un chant mélancolique qui semait la douleur jusque dans l'âme des bêtes. Puis un rayon de soleil descendait sur le bûcher qui s'embrasait, et l'on n'entendait plus que le pétillement des flammes qui s'élançaient vers le ciel ; il ne restait plus ensuite de tant de perfections, qu'un léger monceau de cendres. Mais dans ces cendres, était un petit ver qui ne tardait pas à devenir un œuf éclatant de blancheur. Lorsque, pendant quelque temps, il avait reçu les tièdes influences de l'astre du jour, sa coquille se rompait, et le phénix en sortait resplendissant de jeunesse et de beauté, pour faire encore, pendant cent ans, l'admiration des hommes assez heureux pour le voir.i

Quoique immortel, le phénix n'a vécu que dans les temps fabuleux; plus tard, lorsque l'histoire est venue, son existence devint un peu hypothétique, et, plus tard encore , lorsque la critique se mêla à l'histoire, l'oiseau miraculeux fut tué sans ressource, comme les sphinx et le condor qui habitaient les mêmes parties de la terre.

Mais non , je me trompe, car le condor du Gulistan (1 )

(1) Les Espagnols, lors de la conquête, ont donné à l'oiseau onmmé par les Indiens, ouyra-ouassou, le nom de cuntur

et le phénix de l'Arabie-Heureuse , n'ont fait que changer de pays. Le premier a été retrouvé dans les Cordilières de l'Amérique méridionale , par M. de Humbold, et le phénix, à la Chine, par M. Cuvier qui l'a parfaitement reconnu dans le faisan doré. Vous dire comment le premier n'enlève plus d'éléphant, comment le second est devenu mortel et n'est plus brûlé qu'à la broche, et seulement quand le cuisinier est négligent ; vous dire comment ils ont pu tous deux se retrouver dans des pays aussi éloignés de leur patrie, et tout-à-fait inconnus de leur temps, c'est ce que je ne puis faire, ni, je crois, ces messieurs non plus ; mais cela ne fait rien à la chose, et il suffît qu'ils les aient reconnus, ce qui était bien facile, comme vous pouvez en juger maintenant par le phénix, donc :

Le faisan doré, faisan de la Chine, ou faisan tricolor (phasianus pictus , Linn.) , est un des oiseaux les plus remarquables par la beauté de son plumage. Son ventre est d'un rouge de feu; une belle huppe, couleur d'or, pend de sa tête par derrière, et se redresse en s'étalant, quand l'animal éprouve une vive émotion d'amour ou de colère ; il a l'iris, le bec, les pieds et les ongles jaunes ; son cou est paré d'une grande collerette orangée, maillée de noir ; le haut du dos est vert ; le bas et le croupion jaunes ; les ailes sont rousses, avec une belle tache bleue ; sa queue, brune, tachetée de gris, est très longue, étagée, et ses pennes, ployées chacune en deux plans, se recouvrent comme les tuiles d'un toit.

La femelle, comme celle de tous les faisans, ne ressemble nullement au mâle. Sa queue est plus courte; elle manque de collerette, et son plumage est diversement varié de gris ou de brun.

Comme je l'ai dit, le faisan doré est originaire de la Chine, mais là, comme ici, c'est un oiseau de bassecour, au moins pour les voyageurs, d'où il résulte que ses mœurs ne sont pas connues, à l'état sauvage. Buflbn pensait que ce n'est qu'une variété du faisan commun, et voici ce qu'il en dit : « On peut regarder ce faisan comme une variété du faisan ordinaire, qui s'est embelli sous un ciel plus beau; ce sont deux branches d'une même famille qui se sont séparées depuis long-temps , qui même ont formé deux races distinctes, et qui cependant se reconnaissent encore ; car elles s'allient, se mêlent et produisent ensemble ; mais il faut avouer que leur produit tient un peu de la stérilité des mulets, ce qui prouve de plus en plus l'ancienneté de la séparation des deux races. »

La femelle aurait quelque chose de très singulier, qui ne se rencontre ni dans la poule, ni, je crois, dans aucun autre oiseau ; c'est encore Buflbn que nous allons laisser parler. « Quelquefois elle devient, avec le temps, aussi belle que le mâle. On en a vu en Angleterre, chez milady Essex, qui, dans l'espace de six ans, avait graduellement changé sa couleur ignoble de bécasse, en la belle couleur du mâle, duquel elle ne se distinguait plus que par les yeux et par la longueur de la queue. Des personnes intelligentes, qui ont été

ou condor, parce qu'ils ont cru, selon Garcilazzo de la Vega, auteur contemporain de la conquête, qu'il était le même que le ruchoa roc des Orientaux, si célèbre dans l'antiquité de ces peuples et dans les contes arabes. Ce roc était très commun dans les environs de Tarnazar, dans les Indes orientales.

à portée d'observer ces oiseaux, m'ont assure que ce changement de couleur avait lieu dans la plupart des femelles; qu'il commençait quand elles avaient quatre ans, temps où le mâle commençait aussi à [«rendre du dégoût pour elles et aies maltraiter; qu'il leur venait alors de ces plumes longues et étroites, qui, dans le mâle, accompagnent les plumes de la queue. En un mot, que plus elles avançaient en âge, plus elles devenaient semblables au mâle, comme cela a lieu plus ou moins dans presque tous les animaux. M. Edwards assure qu'on a vu, pareillement, chez le duc de Leeds, une faisane commune , dont le plumage était devenu semblable à celui du faisan mâle , et il ajoute que de tels changements de couleurs n'ont jamais lieu que dans des oiseaux élevés en domesticité. »

Quand il s'agissait d'un animal étranger, dont Buffon ne pouvait juger que par des échantillons informes, ou par des descriptions plus informes encore , rédigées par des voyageurs qui n'avaient pas les premières notions d'histoire naturelle, il n'est pas étonnant qu'il ait commis des erreurs ; mais le faisan doré est un oiseau qui existait déjà de son temps dans toutes les faisanderies, qu'il a vues mille fois , qu'il a pu observer par ses propres yeux. Que devons-nous donc penser de cette singulière métamorphose de la femelle en mâle ? Sans prétendre m'établir le juge de cet homme si justement célèbre , voici quelle est mon opinion à cet égard.

Le faisan doré est un oiseau qui met plusieurs années à devenir parfaitement adulte, et ce n'est qu'au bout de trois ans accomplis qu'il commence à prendre ces belles couleurs qui l'ont fait comparer au phénix ; or, il est très probable que les personnes citées par Buffon, ont pris pour femelles des mâles qui portaient encore la livrée de la jeunesse. Cependant, il est très possible que, par un jeu de la nature qui n'est pas sans exemple, une femelle ait revêtu la livrée d'un mâle, au moins en partie ; mais ce fait isolé ne prouverait rien, et devrait être regardé simplement comme une monstruosité produite par hasard.

Cet oiseau vit, comme le coq et la poule, de graines de toutes espèces, d'insectes, et même de viande, car j'en ai nourri deux pendant plusieurs années avec du marc de suif ou pain décrétons. Il est polygame, et un mâle peut servir à cinq ou six femelles. Celles-ci commencent à pondre dès leur seconde année, et, si on les laisse couver , elles font ordinairement douze à quinze œufs plus rougeâtres que ceux du faisan commun , et ressemblant un peu à ceux de la pintade. Mais ordinairement, pour multiplier davantage l'espèce, ou pour tirer parti des œufs qui se vendent assez cher, on les enlève à mesure qu'elles les pondent, et dans ce cas, elles en font de trente à quarante dans le cours de la belle saison. On les fait couver par une vieille poule qui élève très bien les petits si on leur donne, surtout pendant les premiers jours, une nourriture convenable. Cette nourriture consiste en œufs de fourmis, ou, à défaut, en blancs d'œufs cuits à dur, et hachés avec un peu de mie de pain et de cœur de bœuf. On supprime cette nourriture dès que les faisandeaux sont bien accoutumés à reconnaître et àsaisir le petit millet.

Si l'on veut réussir parfaitement dans une éducation de faisans, il faut rigoureusement observer trois choses : 1° les abriter du plus petit froid ; 2° les abriter

également de la plus légère humidité ; 3° leur donner, autant qu'il est possible, de l'air et de la lumière. Si l'on observe bien ces trois conditions indispensables, on réussira quels que soient les moyens que l'on emploie pour les remplir.

La vie ordinaire d'un faisan est de sept à huit ans ; cependant Buffon cite un individu quia conservé un mâle pendant quinze ans. Ce qu'il y a de bien singulier, c'est que le faisan doré est aussi délicat à manger que le commun, qu'il est plus robuste, plus facile à élever, et que, cependant on n'a jamais cherché à le multiplier en France que comme objet de curiosité. Boitard.

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