‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 43 sur 166 · HISTOIRE DE LA PETITE VEROLE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA PETITE VEROLE

Son Histoire. — L'Inoculation et la Vaccine. JENNER.

La nature n'a pas seulement exposé les êtres animés à une infinité de causes désorganisatrices qui, en altérant leur force vitale, hâtent le moment de leur fin , elle a encore répandu dans l'univers de grands agents de destruction, dont l'action, qui ne se fait sentir que par intermittence , anéantit du même coup des milliers d'existences. Ces fléaux que l'on a trop souvent confondus sous le nom vague de peste, exerçaient principalement leurs ravages, durant la période du moyen-âge. Livrée à un empirisme aveugle, la médecine tentait de vains efforts pour arracher quelques victimes aux atteintes du mal; les malheureuses populations étaient décimées avec une effrayante rapidité , et l'on attribua dès-lors ces calamités à la colère céleste , tandis qu'elles avaient pour causes, sinon premières, du moins accélératrices, l'ignorance et les préjugés d'une prétendue science*. Parmi ces contagions terribles, une surtout par sa présence continue dans les lieux qu'elle avait Une fois envahis par son action progressive et meurtrière, s'était rendue l'effroi de toutes les contrées, c'était la variole ou petite vérole. A la fin du siècle dernier, répandue dans toutes les parties du monde, cette affreuse maladie laissait rarement une famille échapper à ses coups mortels, ou si l'infortuné qu'elle avait infecté résistait aux atteintes du mal, affligé de quelque infirmité ou complètement défiguré, il portait toute sa vie les traces du fléau auquel il avait failli succomber. Cependant cette petite vérole, si générale, si universelle , sévissant partout et souvent avec une incroyable intensité, douze siècles s'étaient à peine écoulés depuis que complètement inconnue elle avait si tristement révélé pour la première fois sa présence en Europe. L'antiquité n'en avait jamais soupçonné l'existence comme nous le font voir les écrits de ces médecins grecs et latins, où parmi ces descriptions si exactes et en même temps si poétiques des maladies des anciens, rien n'indique, rien ne rappelle notre variole.

Marius , ëvèque d'Avranches , chroniqueur du sixième siècle, nous dit que ce fut en 570 et en 580 que se montra dans les Gaules et dans l'Italie, à deux reprises différentes ce mal qu'il appelle lui-même variola, soit à cause des boutons , varices qui couvraient le corps du malade, soit à cause de l'aspect que donnaient à la peau les suites de cette éruption de pustules,

aspect qui était alors dit varia. Dagobert etClodobert, les fils' de- Chilpéric et de Frédégonde, succombèrent aux atteintes de cette contagion, plus tard la femme de Gontran, Austregilde, tomba aussi victime de sa fureur ; jeune encore, cette reine se vit emportée en quelques jours; elle se crut empoisonnée et accusa ceux qui l'avaient entourée de leurs soins; atroce calomnie que la douleur et le désespoir arrachent à une princesse plus ignorante que cruelle. Le barbare Gontran, pour venger la mort de son épouse, fit enterrer vifs Nicolas et Donat, médecins infortunés qu 'Austregilde avait désignés comme ses assassins.

Jusqu'au septième siècle , nulle chronique, nulles annales ne font plus mention de la variole; l'invasion des Sarrasins en Europe nous rapporta bientôt cette maladie, si bien oubliée alors que quelques auteurs en ont rapporté à cette époque, la première apparition. Plus avancés que les chrétiens d'alors dans la culture des sciences, les Arabes ne se contentèrent pas de gémir

de ses ravages, ils étudièrent la nature de la contagion et les moyens d'y remédier : un des plus célèbres médecins orientaux qui aient existé , le persan Aboubckr Mohammed Rhazes, publia sur la variole une savante dissertation qui est restée , malgré tous les progrès que l'art de guérir a faits depuis cette époque, un des travaux les plus profonds entrepris sur cette matière ; mais tous ces efforts de la médecine furent infructueux, et la petite vérole, marchant à grands pas, envahissait peu-à-peu toute l'Europe. Aux premiers germes du mal répandus par l'invasion des Sarrasins s'en vinrent joindre de nouveaux rapportés par les croisés, et au xme siècle, depuis les rives de la mer du Nord jusqu'à celles de la Méditerranée , tout avait été infecté de la présence du fléau ; déjà les différentes nations lui avaient imposé divers noms : en Italie on l'appelait variola , en Espagne, las viruelas, en Allemagne, pocken, en Angleterre, pox, en France, picote, et ce dernier nom s'est encore conservé dans quelques-

( Jenner. )

unes de nos provinces méridionales. La découverte de l'Amérique , en 1W2 , offrit à la contagion un plus vaste champ à ses fureurs ; à mesure que le commerce et les relations des Européens s'étendaient on voyait en même temps la variole reculer les limites entre lesquelles elle sévissait, enfin les feux ardents des tropiques , pas plus que les frimats des pôles, ne purent arrêter le mal dévastateur, et jusqu'au Groenland, à la Sibérie, au Kamchatska, tout eut à déplorer des victimes. C'était à l'Orient que nous devions le funeste don de la petite vérole , c'est aussi à lui que nous sommes redevables du premier moyen qui en ait véritablement rendu les atteintes moins terribles. Il y avait long-temps qu'en Asie, comme dans différentes parties de l'Afrique se pratiquait l'inoculation , c'est-à-dire que lorsque la maladie avait attaqué quelqu'un , et qu'au lieu de se déclarer avec toute sa violence habituelle , elle était moins dangereuse dans son cours, alors on prenait à l'aide d'une aiguille, ou d'un corps

mince et pointu, du pus du malade, et, de cette aiguille ainsi imprégnée on piquait quelque partie du corps de celui qu'on voulait préserver ; la variole se déclarait , mais bénigne , sans danger , avec un degré d'intensité égal à celui qu'elle avait du premier malade , et comme le mal n'attaque jamais ou presque jamais deux fois le même individu, on se trouvait ainsi préservé d'une plus maligne atteinte. Au commencement du dix-septième siècle, un Français, Aubry de la Motraye, apprit, enCircassie, cet ingénieux moyen de conjurer la maladie ; maiscellequi dota réellement l'Europe de l'inoculation , cefutlady Wortley Montague , femme aussi célèbre par son énergie que par son mérite littéraire : elle fit essayer le préservatif sur son propre fils, âgé de cinq ans, le succès fut assez complet ; de retour de Constantinople , elle répandit par son exemple , en Angleterre , cette découverte qui n'en était pas une ; la réussite couronna la plupart des essais qui furent tentés. En France, malgré l'opposition

que rencontra d'abord au sein même de la faculté ce nouveau procédé médical, grâce aux efforts des La Condamine, des Helvétius , des Antoine Petit , il fut adopté dans les écoles et les hôpitaux , mis eu usage dans les familles, tandis qu'en Hollande un Boerhave, en Suisse un Haller et un Bernouilli , en Amérique un Franklin, en propageaient l'emploi.

Mais le mal n'était pas encore détruit; on ne payait plus au monstre un si terrible tribut, mais on lui en payait encore un , quoique léger. Un homme eut la pensée d'en affranchir complètement le monde, et de faire disparaître pour ainsi dire de dessus notre globe un de ses tyrans les plus puissants. Cet homme , c'était Edouard Jenner, né le 17 mai 1749 , à Berkeley, dans le comté de Glocester. Jenner était un chirurgien qui s'appliquait arec succès à des recherches d'anatomie 'et de zoologie, quand quelques observations recueillies sur la variole décidèrent de ce qui devait faire sa gloire et le placer au nombre des bienfaiteurs de l'humanité.

C'était une opinion répandue dans plusieurs comtés d'Angleterre et même dans certaines autres parties de l'Europe, notamment en France, que ceux qui en trayant des vaches avaient contracté des pustules aux mains étaient exempts de la petite vérole. Cette opinion avait déjà attiré l'attention de quelques médecins, mais elle devint surtout l'objet habituel des recherches et des travaux de Jenner ; il se livra à de nombreuses séries d'observations sur le virus variolique , bref , il ne tarda pas à se convaincre que ces pustules communiquées par la vache, autrement cette vaccine était un sûr préservatif contre les atteintes de la terrible maladie ; cette certitude une fois acquise, il publia son immortel ouvrage intitulé : Recherches sur les causes et les effets des variolœ vaccinœ , c'était en 1798. Le succès de cet écrit fut immense, traduit dans toutes les langues, partout il fut accueilli avec une fav< ur sans doute bien méritée. La vaccine, c'est-à-dire l'emploi du virus de la vache, fut proné par tout ce que la science comptait d'hommes distingués ; la France et les contrées du Nord recueillirent des premières cet héritage que leur léguait le génie de Jenner. En vain quelques esprits craintifs ou rétrogrades cherchèrent par des raisons plus ou moins spécieuses à déprécier cette belle découverte, les prosélytes n'en furent pas moins nombreux, et combattant jusqu'à sa mort pour établir d'une manière irréfragable l'efficacité de son moyen préservateur, Jenner mourut le 26 janvier 1823, honoré de l'estime générale, admis dans le sein de presque toutes les sociétés savantes des deux mondes, béni par tous les peuples. La patrie lui érigea des monuments , après lui avoir voté durant sa vie des remerciements et des récompenses.

Plus de trente ans se sont écoulés depuis que l'univers est en possession de la belle découverte de la vaccine, et le nombre de cas d'individus vaccinés atteints néanmoins de la maladie s'est sans cesse augmenté. La vertu du vaccin ne serait-elle que temporaire et devrionsnous nous faire revacciner tous les quinze ou vingt ans ? C'est ce que la médecine actuelle est appelée à décider ; mais en serait-il ainsi, ce serait encore acheter bien bon marché des souffrances, des infirmités, et souvent même la mort. Les détracteurs de la vaccine n'en seraient pas pour cela ni de meilleure foi, ni plus raisonnables. Alfred Maury.

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