IRLANDE.— LA GROTTE DES GÉANTS
Les cinq royaumes qui partageaient anciennement l'Irlande forment aujourd'hui quatre grandes provinces qui ont conservé les noms de quatre de ces royaumes, savoir: le Leinster, le Munster, le Connaught et l'Ulster. Nous allons les parcourir rapidement et décrire ce qu'elles renferment de plus curieux.
Dans la province de Leinster vivait à Olly Brook ce Robert Adair, si fameux dans un grand nombre de chansons en Ecosse et en Irlande; on rapporte sur son compte la petite anecdote suivante : Un Ecossais ayant entendu parler des prouesses bacchiques de Robert Adair, arriva d'Edimbourg tout exprès pour lui proposer un défi à la bouteille. A peine débarqué à Dublin, il demanda à tout le monde : Ken ye on Robert Adair : connaissez - vous un nommé Robert Adair ? On lui indiqua bientôt sa demeure. Il se rendit chez lui , demanda à lui parler et lui fit part de son projet. Robert Adair était alors à table ; il lui offrit de vider aussitôt le différend ; mais l'Écossais ne voulut rien accepter chez lui ; il dit que tout était préparé à l'auberge de Bray. Les deux champions se rendirent sur le champ de bataille ; après la dixième bouteille , l'Écossais tomba sous la table ; Robert Adair en fit venir une onzième, et en présence des garçons il l'avala sans prendre haleine ; puis, remontant à cheval, il s'en retourna tranquillement à sa maison. L'aventure de l'Écossais fit beaucoup de bruit à Edimbourg ; chacun s'approchait de lui en ricanant : Ken ye on Robert Adair ? lui demandait-on ; / ken the dil, je connais le diable , répondait-il : « En écrivain impartial, dit un voyageur moderne , et comme il faut rendre justice à tout le monde, je suis convaincu que si de nos jours la bataille avait encore lieu , l'Écossais sortirait vainqueur de la lutte. ».
Près de Glandalough, on voit les plus anciens restes de la dévotion de nos aïeux ; l'antiquité de ces débris remonte aux premiers âges du christianisme. Saint Kevin ou Cavan y fonda un monastère sur les ruines d'un établissement des Druides qui cherchaient toujours, comme on le sait , les lieux les plus sauvages pour leur culte. Ce fut long-temps un évêché, maintenant réuni à celui de Dublin. On admire encore les beaux débris de sept églises, et une de ces tours rondes dont on ne connaît point l'origine et qui sont communes en Irlande ; toutes se ressemblent ; elles ont une porte à quinze ou vingt pieds du sol, généralement tournée à l'est , quelques fenêtres étroites, et pas le moindre vestige d'escalier dans l'intérieur, si ce n'est des pierres d'attente qui supportaient peut-être différents planchers. Ces tours, dont la hauteur varie de 60 à 100 pieds, se trouvent toujours dans le voisinage d'une église ou d'une célèbre abbaye. Les Irlandais ont la plus grande vénération pour les ruines de Glandalough , ils y viennent de très loin en pèlerinage; c'est que , selon une légende, tous les maux y obtiennent guérison ; avez-vous mal au bras , il suffit de le passer au milieu d'un trou pratiqué dans une pierre ; il y a aussi un endroit où l'on pose la tête, un autre où l'on se frotte le dos. Le lit de saint Cavan, long de six pieds, est creusé dans le roc ; on n'y parvient qu'avec peine , en suivant la pente rapide de la
montagne , au-dessus du lac , et les habitants affirment que la personne assez résolue pour se glisser jusque-là et pour s'étendre dans l'étrange lit du saint, est sûre de mourir plus que centenaire.
Bantry, dans la province de Munster, est une pauvre petite ville située au fond d'une superbe baie , entourée d'un pays stérile, montagneux et plein de rochers, au milieu desquels cependant on rencontre de délicieux points de vue. Entre GlangarifT et Bear havm (port de l'Ours ) on aperçoit une cascade très élevée qui tombe presque perpendiculairement d'une hauteur prodigieuse de la montagne nommée the hungry MU, la montagne affamée. L'île Whiddy renferme de vieilles murailles que l'on avait érigées lorsque les habitants s'occupaient de la salaison des sardines qui fréquentaient autrefois ces parages ; on a remarqué qu'elles ont cessé d'y paraître après le combat naval qui s'y donna entre les Français et les Anglais sous le règne de Guillaume III. Le saut du prêtre, Hepriest leap, est une haute montagne à quelques lieues de Bantry ; la tradition de la contrée rapporte qu'un saint prêtre venant de Kerry a Bantry, pour visiter un malade, apprit au sommet de la montagne qu'il était sur le point de mourir. Craignant dès-lors d'arriver trop tard, il se mit en prière, et se précipita à la distance de cent pieds. On montre encore près de la ville un rocher sur lequel il tomba, et le peuple se prosterne devant l'empreinte de ses genoux, de ses doigts et de son nez.
La beauté du lac de Killarney amène sur ses bords un grand nombre de curieux désœuvrés dont l'Angleterre abonde ; ce lac mérite au surplus la réputation dont il jouit ; il est entouré de monts escarpés , dont l'un, le Mangerton, a sursa cime un réservoir d'uneimmense profondeur, d'où jaillit, après de fortes pluies , une belle cascade, tandis que le roc appelé le nid des Aigles, parce qu'il leur sert de retraite, fait retentir des échos nombreux qui donnent au son du cor l'éclat et le bruit de cent instruments, et à la décharge d'une arme à feu le roulement prolongé de la foudre. 11 reçoit de tous côtés le tribut de vingt petites rivières qui traversent, ici, des champs et des prairies, là, des bois touffus et des bosquets impénétrables aux rayons du soleil, ou forment des chutes écumeuses dont la plus remarquable est la cascade O'Sullivan qui s'échappe avec un fracas épouvantable d'un berceau de verdure , à 70 pieds de hauteur.
Les ruines vénérables de l'abbaye , dans la presqu'île de Mucoruss , inspirent un sentiment d'horreur religieuse qu'on se plait à entretenir ; l'if, qui est placé au milieu du cloître, le couvre entièrement de ses branches, et laisse passer à peine quelques rayons de lumière, sur les tombes et sur les ossements qui l'environnent. Les habitants sont persuadés que le mortel téméraire qui oserait le couper, ou même le percer périrait infailliblement dans l'année ; ils ont la dévotion la plus fervente pour le saint du lieu, et ils y viennent faire des pèlerinages et des pénitences, qui consistent à tourner un certain nombre de fois autour du bâtiment, en récitant des prières. Ils enterrent aussi leurs morts dans cet endroit , et les y apportent quelquefois d'une distance prodigieuse ; ils les mettent au sud et à l'est de l'église ; le nord est communément réputé le côté du diable, l'ouest est réservé pour les enfants morts sans baptême , pour les soldats et pour les étrangers ; ils regardent comme une impiété scandaleuse de trans-
porter les débris des cercueils, et deux larges voûtes du monastère en sont totalement remplies.
Le fleuve le plus considérable de l'Irlande, c'est le Shannon ; les habitants ont pour lui une vénération singulière dont il semble digne ; on n'est jamais réputé bien Irlandais qu'après y avoir été plongé. Les côtes sont bordées de rochers élevés et de caves profondes, dans lesquelles les vagues viennent se briser avec fureur. On voit à quelques milles , sur un rocher presque entièrement isolé, des restes de fortifications , et même les traces d'une petite ville ; dans l'intérieur, on distingue les rues et les fondations des maisons. Par leurs formes étroites , elles ne semblent pas avoir été plus larges que les cabanes ordinaires , quoique l'enceinte fortifiée soit assez considérable.
La province de Connaught renferme mille curiosités naturelles. Une grande forteresse ronde porte le nom de Palais-de-Dondorlass : c'est là , dit-on , que Goora , roi de Connaught , faisait sa résidence ; ce palais n'est pas éloigné d'une ville célèbre , qu'on appelait Ardrahan. Elle n'est plus maintenant qu'un village , mais on affirme qu'elle a été immense ; dans le fait , si la largeur d'un chemin qui conduit à une ville peut donner une idée de son étendue , Ardrahan devait être une des plus vastes cités de l'univers. Ce chemin s'appelle en irlandais : Bothar lean da nae mias : le chemin sur lequel on a suivi les plats. L'histoire qui , dit-on, a donné lieu à ce nom, est assez curieuse. Saint-Macduagh s'était retiré sur la montagne avec un moine pour s'y mettre en prières ; au bout de deux jours, le moine commença à murmurer, et dit au pieux Macduagh : « N'en déplaise à votre sainteté, vous m'avez conduit sur cette montagne déserte pour mourir de faim ; je sais que le roi donne aujourd'hui un grand repas , et j'aimerais bien m'y trouver. — Oh ! homme de peu de foi , répliqua le saint, pensezvous que je vous aie conduit ici pour vous faire périr 1 » Et sur le champ il se mit à prier avec plus d'ardeur que jamais. Tout-à-coup le moine fut charmé de voir devant lui un dîner excellent. Cependant, le roi et sa cour , après une partie de chasse , revenant très affamés au logis , eurent la douleur d'apercevoir les plats de leur table s'envoler ! Ils firent dans ce moment ce qui paraît fort raisonnable, et ce que tout le monde aurait fait à leur place : cuisiniers, valets, palfreniers, laissant toute autre affaire , accompagnèrent le roi et les seigneurs qui , soit à pied , soit à cheval , suivaient au grand galop les plats fugitifs. Le dîner arriva cependant un quart d'heure avant eux , et le moine , qui commençait à se délecter, examina avec effroi cette foule qui le menaçait et vociférait contre lui. Il fit de nouvelles plaintes au saint , disant qu'il eût encore mieux valu ne pas lui donner à manger que de le faire assommer par les gens de la cour': « Oh ! homme de peu de foi , répéta le saint , laissez-les venir » Us vinrent en effet ; lorsqu'ils furent à trente pas de la table, le saint les mit dans une situation fort désagréable ; il fixa leurs pieds dans le roc , et les obligea d'assister au dîner du moine. Depuis ce temps , la route s'est appelée et s'appelle encore ; Le chemin sur lequel on a suivi les plats.
Non loin de là , on avait bâti , au quinzième siècle , un château formidable ; il opposa , assure-t-on , une longue résistance aux soldats de Cromwell , qui commençaient déjà à se retirer, lorsque le pauvre gourer-
ncur, joyeux de cotte retraito , parut à une fenêtre ; un coup d'arquebuse l'étcndit mort , et le château ne tarda pas à se rendre. Les pays do Conorama et do Connaught sont presque totalement séparés du reste de l'Irlande par deux grands lacs. Les armée9 n'ont jamais pénétré daus l'intérieur du pays, qui a été de tout temps l'asile des déserteurs et des contrebandiers ; il sert, mémo à présont , do retraito à de pauvres paysans qui , descendus do leurs montagnes , vont s'engager de l'autre côté des lacs , ot lorsqu'on les a vêtus et payés, un beau matin ils repassent l'eau, et l'on n'entend plus parler d'eux.
Aux environs de Westport est située cette fameuse montagne au sommet de laquelle saint Patrice fit venir tous les diables et toutes les bétes venimeuses, alin de les précipiter dans le trou qu'on y voit encore. Croagh Patrick est formée en cône et ressemble à un volcan; il se pourrait que le trou de saint Patrice en eût été la bouche. Le pays est couvert de ruines d'abbayes et de fontaines sacrées ; on y montre une large pierre en vénération parmi les habitants ; ils prétendent quo saint Patrice l'a usée à force de s'y mettre à genoux.
La grotte et le chemin des Géants se trouvent dans la province d'Ulster, au-dessous d'un vieux château
dans lequel les chèvres seules peuvent se permettre d'entrer ; le passage pour les mortels est une arche , largo d'un pied , sans balustrade , et sur un précipice effrayant. Ce qui frappe le plus à l'aspect de la grotte des Géants, ce sont les rochers perpendiculaires, de quatre à cinq cents pieds d'élévation , qui surgissent du sein de la mer. On distingue aisément les différentes couches qui les composent : tantôt c'est une pierro rougoâtre, tantôt de la basalte ; puis des pierres à chaux blanches comme la neige et mêlées de pierres à feu ; en plusieurs endroits , les pierres sont rangées en colonnes régulières, ayant quelque rossemblance avec un jeu d'orgue. Le chemin des Géants, Giants Causway , est une partie séparée de la montagne ; à la marée basse , on peut le parcourir assez loin. Lo phénomène le plus remarquable des'piliers qui le supportent , c'est qu'ils ne sont pas d'une seule pièce , mais en pierres détachées , dont la supérieure est toujours convexe , et s'ajuste parfaitement avec celle qui la suit, dont la forme est concave. Dans la même direction , à dix ou douze lieues sur la côte d'Ecosse , l'île de Staffa , dont nous avons déjà fait mention dans notre quatrième volume (1), est composée de piliers pareils et non moins dignes d'attention.
(1) Voir le Magasin Universel, t. iv, p, 153.
( La Grotledcs Géants. )
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Monument , près Bénarès.