BÉNARÈS
Les monuments d'architecture et de sculpture, dispersés dans l'Indoustan, ne sont ni moins imposants, ni moins nombreux que ceux qui couvrent les deux rives du Nil, depuis Memphis jusqu'au-delà des cataractes , et il s'en trouve qui ne le cèdent peut-être pas en antiquité à ces vénérables vestiges de la grandeur des Pharaons. Cette assertion a trouvé des contradicteurs; plus d'un savant a élevé des doutes touchant la haute antiquité qu'on avait attribuée jusqu'à présent à plusieurs monuments des arts et du culte des Indous. De telles discussions ont provoqué et provoqueront encore des recherches curieuses et profondes. Quel qu'en soit le résultat, on ne pourra du moins constester aux édifices des Indous et à ceux des musulmans, aussi bien qu'aux statues et bas-reliefs qui les embellissent , la majesté des masses , l'originalité, la variété, quelquefois même l'élégance des formes. Les belles, régulières , mais timides constructions européennes de Madras et de Calcutta, offrent un contraste frappant avec celles des Indous. Par le style à la fois élégant et sévère de ses édifices nouveaux , Calcutta présente l'aspect d'une ville grecque transportée par un art magique sur les bords du Gange, et l'on oublierait aisément que cette ville est construite sur un sol autrefois consacré à Kdli , déesse de la mort chez les Indous, si le triste obélisque élevé sur le Trou-Noir où cent vingt-trois Anglais furent plongés vivants, et périrent dans les horreurs d'une lente agonie, ne semblait rappeler la destination première de l'emplacement de Calcutta, et donner un salutaire, mais effroyable avis à ses dominateurs. Cette capitale moderne du Bengale surpasse-t-elle l'ancienne en grandeur et en magnificence? Des ruines seules attestent aujourd'hui l'existence de Gour ; c'est aux spectateurs à juger si l'on pourra au moins leur comparer celles qui attesteront aussi, dans la suite du temps, l'existence du chef-lieu de la puissance britannique dans les Indes- Orientales.
Les tristes témoignages de la civilisation et de la barbarie sont bien moins nombreux dans le Bengale que dans le Béhar. La province de Béhar, contigue au Bengale, paraît avoir été le berceau, ou au moins le chef-lieu de la religion des Indous, et son nom qui désigne, en sanscrit, une pagode, un temple, ajoute un nouveau degré à cette conjecture ; peut-être aussi est-ce dans le Béhar que se sont arrêtées et même fixées les hordes de Tartares descendues de l'Imaùs , car il est difficile de contester une origine tartare aux antiques sectateurs de Brahma. C'est ici qu'il faudrait invoquer le témoignage des Brahmanes de la ville de Bénarès. Malgré l'anéantissement de l'empire Indou, malgré l'avilissement des rajahs et la décadence de l'université brahmanique de Bénarès, cette ville doit encore exciter l'intérêt de tous ceux qui recherchent avec empressement les connaissances des Indiens et les mystérieux trésors de leur littérature. Comment n'être pas pénétré d'un respect religieux en contemplant ces pagodes, en parcourant ces écoles, autrefois le rendez-vous des sages de l'orient, à l'aspect enfin de ce fleuve majestueux et sacré, objet d'un culte particulier pour une des plus antiques, des plus nombreuses nations de l'Asie, comme le Nil l'était pour
les Égyptiens et pour plusieurs autres peuples d'Afrique.
Bénarès est une ville Lrt remarquable , et d'autant plus curieuse à examiner qu'on n'en rencontre point dont le caractère oriental soit si complet. Aucun Européen ne réside dans l'intérieur des murs, et les rues sont trop étroites pour les voitures ; des palanquins ont même beaucoup de peine à y passer. Les maisons, en général, sont hautes ; il n'y en a pas qui aient moins de deux étages, la plupart en ont trois, et plusieurs en ont cinq et six, particularité très rare dans l'Indoustan. Les rues sont beaucoup plus basses que le rez-de-chaussée des maisons qui , presque toutes , ont des arcades sous lesquelles ouvrent les boutiques. Les temples nombreux à Bénarès sont, pour la plupart, petits et situés comme des châsses aux angles des rues, ou le long des maisons. Leur forme n'est cependant pas disgracieuse, et il y en a plusieurs entièrement couverts de charmantes sculptures d'un fini extrême, représentant des fleurs, des animaux, des branches de palmier, et pouvant rivaliser d'élégance et de richesse avec les meilleurs morceaux de l'architecture grecque ou gothique. Les habitations des particuliers, de même que les édifices publics, sont construits en pierres ; mais les Indous de Bénarès semblent aimer avec passion à les badigeonner en rouge-foncé, et même à en revêtir les parties les plus visibles. Les saints taureaux consacrés à Siva, les uns très jeunes, les autres décrépits de vieillesse, mais tous aussi doux, aussi familiers que des chiens, se promènent paresseusement du matin au soir dans les rues étroites de Bénarès, ou s'y couchent de travers ; c'est à peine s'il est permis de les déranger pour passer outre. Lorsqu'on les frappe en pareille occasion, il faut que ce soit de la manière la plus légère, et malheur à l'étranger profane qui braverait les préjugés des fanatiques habitants ! Les singes consacrés à Haninat, et les guenons, dont une a autrefois conquis l'île de Ceylan au profit de Rama, n'abondent pas moins dans certains quartiers de la ville, grimpant sur les toits, sur tous les temples, mettant insolemment leur tête et leurs pattes dans les boutiques des fruitières et des confiseurs. A chaque coin on rencontre des maisons de fakir, incrustées d'idoles, et d'où s'échappe sans cesse un bruit confus d'instruments de musique , tandis que des mendiants religieux des différentes sectes indoues exposent aux regards des passants toutes les difformités imaginables. Voilà le spectacle, voilà le bruit qui accueillent un étranger lorsqu'il entre « dans cette très sainte cité de l'Indoustan, fondée, non pas sur la terre commune, mais sur la pointe du trident de Siva, » lieu tellement béni, que quiconque y meurt, de quelque secte qu'il soit, est sûr de son salut éternel, pourvu qu'il se montre charitable envers les pauvres brahmines. C'est en effet la réputation de sainteté dont jouit Bénarès qui en fait le rendez-vous des mendiants ; sans parler de la multitude innombrable des pèlerins qui affluent de toutes les parties de l'Inde, aussi bien que du Thibet et de l'empire Birman, une infinité d'individus, au déclin de leur vie, y viennent se purifier de leurs péchés , et dépenser des sommes immenses en de folles aumônes. Bénarès est une cité industrieuse autant que sainte ; principal entrepôt des châles du nord et des diamants du sud, elle renferme également
des manufactures considérables de soie, de coton et de laine; tous les colifichets de luxe et de mode qui se fabriquent en Europe el qui deviennent chaque jour plus populaires dans l'Inde, passent par Bénarès pour arriver dans les provinces :plus ou moins éloignées du Gange. La population de la ville, d'après un recensement que tout indique devoir être exact, s'éjève à environ six cent mille âmes ; pour ne pas trouver ce chiffre exagéré, il faut voir quelle énorme étendue de terrain la ville occupe et comme les habitations y sont entassées les unes sur les autres ; malgré ses nombreux habitants elle n'est pas malsaine , car outre les fréquentes ablutions et la tempérance des fidèles, la cité est bâtie sur une rive rocailleuse qui s'incline en pente douce vers le fleuve, et favorise ainsi l'écoulement des eaux.
« J'eus occasion, écrit l'évéque anglais Hébert, de visiter la demeure d'un des plus riches habitants; c'était une belle construction qui avait l'avantage fort rare à Bénarès, d'être située sur une petite place, de sorte qu'on pouvait se reculer suffisamment pour en admirer l'architecture. L'aspect général était à peu près celui de certains palais de Venise. Nous pénétrâmes dans l'intérieur par un élégant portail, et en le traversant, nous y remarquâmes , en face l'une de l'autre, deux crèches profondes ornées avec goût, dans lesquelles il y avait des idoles, dieux domestiques de la famille. La cour était couverte de rosiers avec un bassin au centre. Nous fûmes reçus par le propriétaire du logis qui nous mena visiter ce qu'on appelle les grands appartements ; ils n'étaient néanmoins ni vastes, ni nombreux ; celui qui occupait le premier étage au-dessus du portail, me frappa par son extrême commodité. Au milieu, il y avait une estrade carrée, recouverte d'un tapis qui servait de divan ; quatre belles arcades gothiques étaient surchargées de décors, et, de leur sommet, jaillissait à la minute, dès qu'on en manifestait le désir, une limpide fontaine dont l'eau s'écoulait à travers les dalles sculptées à jour du plancher. Nous allâmes voir avec notre hôte, la pagode de sa famille qui était peu distante de la maison, et enrichie, quoique fort petite, de toutes les sculptures, peintures et dorures imaginables. Le principal autel était celui de Siva, dont l'emblème s'entrevoyait à peine dans l'obscurité du sanctuaire intérieur ; en face, et sous la coupole centrale , était le taureau sacré, magnifiquement doré et peint dans une attitude d'adoration, et la tète ceinte d'une couronne. » L'édifice qui porte le nom de Vishvasegar est une des plus saintes pagodes de l'Indoustan. La cour par laquelle on arrive à l'entrée, est comme celle d'une ferme, encombrée de gros taureaux qui se laissent familièrement toucher, et qui mettent leur museau dans la main de tous les fidèles pour y prendre les grains que ceux-ci ne manquent jamais de leur apporter. L'intérieur de la pagode n'est pas moins plein de dévots qui exposent à l'envi leurs plaies hideuses, et dont les cris continuels assourdissent les étrangers. Le saint lieu est toutefois entretenu dans une propreté rigoureuse, car les prêtres ne semblent à peu près ne faire rien autre chose que jeter de l'eau sur les images et sur le pavé. Près de cette pagode est une fontaine surmontée d'une petite tour ; son eau qui est amenée du Gange par un conduit souterrain, passe pour être plus sainte que celle du Gange même.
Tous les pèlerins qui se rendent à Bénarès sont tenus d'en boire et de s'y baigner. Un autre édifice très intéressant, est un ancien observatoire fondé avant la conquête musulmane, et encore intact, quoiqu'on ne s'en serve plus depuis long-temps. Il contient plusieurs cours entourées de petites cellules, où logeaient les astronomes avec leurs élèves, et au centre, se trouve une grosse tour carrée , sur le sommet de laquelle on voit une aiguille haute de vingt pieds, et un cadran qui a trente pieds de diamètre. Ces différentes machines sont loin d'être" exactes , mais elles prouvent avec combien de zèle la science de l'astronomie fut jadis cultivée dans ces régions.
A un mille de Bénarès, est un magnifique temple jain. Les jains sont des sectaires que les Indous détestent, et qui cependant adorent comme eux le Gange, et comme eux révèrent Bénarès. Leur nombre n'est pas considérable, et ils se divisent eux-mêmes en deux sectes qui s'abhorrent l'une l'autre. Ceux qui résident dans la ville sont de très riches marchands pour la plupart, jaloux de leurs mystères religieux, au point qu'il n'y avait pas d'exemple que jamais des étrangers eussent été admis dans leur sanctuaire : « Nous obtînmes cependant la permission d'y pénétrer, dit le voyageur anglais Skinner ; après avoir gravi un certain nombre de marches et visité plusieurs ruelles, les plus étroites que j'avais encore vues, nous parvînmes à la porte d'une maison haute et vaste, mais sombre, au faîte de laquelle brillait une petite coupole dorée ; nous y fûmes reçus par le grand-prêtre en personne, qui passe pour une incarnation de la divinité, et qui nous introduisit successivement dans cinq petites chambres; au bout de chacune de ces chambres il y avait un autel, et au centre, une large écuelle remplie de riz et de beurre que les fidèles y avaient déposés comme offrandes. Dans plusieurs des pièces, nous vîmes des gens assis à terre sur leurs talons, et les mains jointes comme s'ils priaient ou qu'ils fussent plongés dans de pieuses contemplations. Sur chacun des cinq autels, était un grand bas-relief de marbre qui, dans la première pièce représentait cinq figures d'hommes, dix dans la seconde, quinze dans la troisième, vingt dans la quatrième, et dans la dernière vingt-cinq. Tous ces personnages étaient accroupis, et dans chaque basrelief, il y en avait un plus grand que les autres qui ressemblait à un nègre. Celui-là, nous dit-on, était Dieu, tandis que les autres reproduisaient seulement les différents corps qu'il avait pris à différentes époques lorsqu'il s'était incarné pour instruire l'espèce humaine. »
Les sutteis (sacrifices de veuves qui se brûlent sur le bûcher de leurs époux) sont moins fréquents à Bénarès que dans beaucoup d'autres parties de l'Inde; mais, par compensation , une foule de gens s'y suicident en se jetant à l'eau. Chaque année, des milliers de pèlerins viennent à Bénarès pour y terminer leurs jours de cette façon. Us achètent deux grandes cruches entre lesquelles ils s'attachent, et qui peuvent, tant qu'elles demeurent vides , supporter à la surface le poids de leurs corps. Ainsi équipés, ils parviennent à la nage jusqu'au milieu du courant, et laissant alors les cruches se remplir, ils disparaissent en un clin d'oeil. Maintes fois les autorités ont voulu prohiber cet usage barbare ; la seule chose qu'elles
aient obtenue, a été que les victimes volontaires prissent la peine d'aller se noyer au-dessous de la ville. La vie des femmes, dans ces contrées, est à peine comptée pour quelque chose. A ce propos, il est une anecdocte qui mérite d'être rapportée. Par suite d'une contestation qui s'éleva entre deux individus au sujet de la possession d'un petit bout de terrain , un des plaideurs, celui au désavantage de qui le procès avait été jugé, vieillard de soixante-dix ans et plus, amena sa femme au champ dont il s'agissait ; il la fit entrer dans une petite hutte en paille, puis il la brûla, elle et la hutte, afin que ce crime jetât une espèce de malédiction sur le sol, que l'esprit de la défunte y revint après sa mort, et que son heureux antagoniste ne retirât nul profit de sa victoire.
Le fort de Chunar, à quelques lieues de Bénarès, renferme un endroit très curieux . « Notre guide
tirant de sa poche une grosse clé, dit l'évêque Hébert, s'en servit pour ouvrir une pesante porte de fer au milieu d' une antique muraille, et nous dit que nous allions voir le sanctuaire le plus révéré de l'Inde. Otant son chapeau, il nous introduisit dans une petite cour carrée qu'ombrageait un arbre séculaire ; à l'une des branches était suspendue une petite clochette d'argent ; dessous il y avait une large plaque de marbre noir, et en face sur le mur, une rose grossièrement sculptée au milieu d'un triangle. Aucune image de la divinité n'était visible ; mais quelques soldats indigènes qui nous avaient suivis tombèrent à genoux, baisèrent la poussière autour du marbre, et s'y frottèrent le front. L'officier qui nous conduisait nous assura, que d'après la croyance des Indous, le Tout- Puissant restait neuf heures de chaque jour assis en personne , quoique invisiblement sur le marbre en
( Tète dite l'Apollon Giustiniani. )
question ; et qu'il allait passer trois autres heures à Bénarès. Aussi, les troupes indiennes de la garnison pensent-elles quej si Chunar est jamais pris par l'ennemi, ce devra être entre six et neuf heures du matin. »