‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 46 sur 166 · DITE L'APOLLON GIUSTINIANI · texte numérisé non relu

DITE L'APOLLON GIUSTINIANI

Cette tête qui faisait l'ornement de la galerie Giustiniani, jouit d'une juste célébrité européenne sous le nom de Y Apollon de Giustiniani ; elle est maintenant dans le cabinet de M. le comte Pourtalès. Il paraît que déjà les Romains ne conservaient plus la statue entière, mais la tête seule, et qu'ils en appréciaient le mérite; ils l'avaient exposée dans un sanctuaire à l'admiration des

artistes et au culte des croyants. Nous avons un exemple de cet usage dans la superbe tête d'Esculape trouvée à Milo, et faisant actuellement partie du Musée Blacas ; cette tète appartenait primitivement à une statue , mais fut plus tard , quoique simple fragment, placée comme objet précieux sous le rapport de l'art, dans une chapelle d'Esculape , et accompagnée d'une inscription qui la désignait comme don votif, et révélait en même temps le nom de la divinité et celui du donateur. Il est très probable qu'on agit de même à l'égard de la tête de l'Apollon Giustiniani, puisqu'on n'a trouvé aucun autre fragment appartenant à la statue , et puisque la manière dont le cou est scié, s'oppose formellement à l'idée d'un buste.

A l'inflexion et au refoulement du cou, dit M. Panofka, ainsi qu'à la direction des yeux , il est permis de juger que la figure était assise. Nous devons d'au-

tant plus en regretter la perte que le travail de la tête est d'un style demeuré très rare parmi les nombreux monuments de l'art grec. Assigner l'époque d'un pareil ouvrage est une tâche trop difficile quand la tête seule est conservée. Il est plus aisé d'y reconnaître la noblesse de l'expression , la grandeur et la majesté des traits, ainsi que l'habileté de ciseau qui lui donnent un caractère singulier et grand tout à la fois. Les cheveux gardent une trace évidente de coloration , ce qui conduit à présumer qu'une couleur légère et fugitive, appliquée sur les chairs, a été efTacée par l'action du temps. Si le sculpteur a prononcé si vivement les sourcils et les grands contours, c'est que la couleur devait adoucir les angles , et fondre ensemble tous les plans sous une couche blanchâtre, dont le ton et l'épaisseur corrigeaient l'âpreté de l'outil.

LA DAME DE LAVAL

Histoire du quinzième siècle. (Voir p. 63.) Nous sommes au lendemain. La dame de Laval n'était plus à la cour ; depuis quelque temps elle s'était retirée dans son hôtel, à Paris. Ce jour-là, elle était agenouillée dans son oratoire, et tenait à la main un chapelet à gros grains d'argent. Après avoir fait à Dieu une fervente prière, elle se leva , marcha yers une table, ouvrit une cassette d'acier, et en sortit un grand nombre de joyaux, bracelets et colliers; elle leva les yeux au ciel, essuya quelques larmes, et dit d'un ton lamentable : « Allons, il ne m'aime plus! Qu'une femme est à plaindre, quand elle n'a plus la consolation de sa faute, quand l'amour de celui à qui elle a tout sacrifié ne compense plus les pleurs qu'elle donne à son déshonneur. » Une idée plus douce et plus suave s'offrit à elle, car ses yeux s'illuminèrent de cette lueur tendre et indécise que donne la mélancolie, puis elle ajouta : « La résignation est une vertu que Dieu peut exiger, quand le malheur est la suite du crime... soyons calme... peut-être pense-t-il encore

à moi? Oh ! non il est roi, lui, il me reste encore

quelque souvenir de son amour passé, ces bijoux avec ses armes ! Je ne veux plus paraître à la cour ; non... non, un habit de deuil ou de cendre, est ce qui convient à une femme coupable ! mais ces bijoux me suivront dans mon exil ; ce n'est plus la parure de la coquetterie orgueilleuse , c'est celle d'un amour qui ne peut s'éteindre !.. » Sa voix devint plus terrible, et elle s'écria avec frayeur en voyant le portrait du comte de Châteaubriant : « Grâce, grâce, messire, je suis bien malheureuse ! »

Tout-à-coup la cour de l'hôtel trembla sous le pas des chevaux. La comtesse se leva subitement , et s'élança vers la fenêtre. L'espoir avait encore brillé pour elle ! « Ce n'est pas lui, dit-elle, mais ne perdons

point toute confiance car messire de Saint-Guer-

non est sans doute chargé d'un message du roi. Il ne m'a donc pas tout-à-fait oubliée, puisqu'il se rappelle encore que Saint-Guernon était mon page favori ! »

La porte de l'oratoire s'ouvrit aussitôt , et le page Saint-Guernon entra et se mit à genoux aux pieds de la dame de Laval, pour lui remettre le message dont le roi l'avait chargé.

La comtesse ouvrit la lettre avec précipitation, et y lut ces mots ■

a Tout doit être fini entre nous... vous ne pouvez plus reparaître à la cour ; votre faute ferait de vous le jouet des courtisans , maintenant que ma faveur ne leur impose plus silence. Oubliez-moi, noble dame... et ne pleurez point... les pleurs sont inutiles... c'est à regret que je vous le dis... veuillez remettre à messire de Saint-Guernon les bijoux que je vous ai donnés... Le comte de Châteaubriant est à Saint-Germain depuis quelque temps... Je veillerai sur vous, et Dieu vous garde. »

Le roi François 1er.

La dame de Laval se livra d'abord au délire de la douleur. Au milieu de ses sanglots, elle parlait ainsi : « Jadis, il me disait que Dieu voulait réunir nos deux cœurs faits pour s'aimer, et maintenant, il me dit : votre faute. » Et le comte de Châteaubriant , que dira-t-il? Oh! mais il va me tuer; je le connais... il voudra du sang pour son honneur! mon Dieu, personne pour me défendre !

La comtesse resta muette et immobile, quand ses yeux n'eurent plus de larmes : elle appuya douloureusement sa tête sur ses deux mains... Elle ne pleurait plus ; non, mais les ressorts de son corps semblaient détendus... elle vivait encore, parce que son cœur était chaud, parce que son pouls battait... mais un moment, son âme avait cessé de vivre... TouWcoup elle sembla renaître, regarda le page avec des yeux hagards, et cria : a II veut donc m'arracher la vie ! » Un moment avait tout changé en elle. Elle se leva avec dignité, referma le colTret d'acier, et en mit la clé dans son sein, disant, la comtesse de Châteaubriant se croit en droit et justice, et refuse de se soumettre aux ordres de Sa Majesté. » Elle ajouta, en elle-même : il n'y a qu'une femme qui puisse lui avoir suggéré "cette idée !.. Mademoiselle d'Heilly est si intrigante, si ambitieuse !.. Puis , voyant que messire de Saint-Guernon était encore à la même place...

— Eh bien ! messire , lui dit-elle , n'ai-je point parlé?.. Faites ainsi que j'ai dit.

— Le page se signa avec grâce, et répondit : Belle et noble dame, l'ordre est exprès... douze archers sont en ce moment dans la cour de l'hôtel... madame la comtesse m'épargnera sans doute le soin d'employer la force... Au moindre signe...

— C'est bien , dit la comtesse avec fermeté... car elle avait compris que toute résistance était inutile... je vais obéir au roi... mais quand Sa Majesté vous a fait appeler, semblait-elle émue ?

— Le roi, répondit le page, se promenait avec agitation, quand je suis entré ; mais il était calme en me parlant.

— Il m'aime encore, dit la comtesse, à voix basse. Bientôt à l'expression de sa figure on vit qu'une idée heureuse lui était survenue. Elle sortit de l'oratoire, emportant le coffret d'acier, et dit au page :- N'ayez aucune méfiance, messire ; je jure Dieu, que je vais exécuter les ordres du roi... Alors elle se rendit à l'atelier de messire Claudius, l'alchimiste, dans la cour de l'hôtel, et lui dit, sans aucune émotion : Messire, vous allez être utile à une noble dame... mettez-vous à l'œuvre... faites briller la flamme dans vos fourneaux !

L'alchimiste Claudius fit comme il lui était enjoint.

— Maintenant, reprit la dame de Laval, prenez ce collier d'or, aux armes du roi François 1er.

Avant de le livrer au feu, elle le baisa plusieurs fois... Faites disparaître le travail de l'ouvrier... que tous ces joyaux ne soient plus qu'un monceau d'or.

L'alchimiste excita la flamme, et bientôt d'énormes lingots remplacèrent l'œuvre du ciseleur. La comtesse regardait tout en silence et sans larmes ; leur source était tarie. Quand elle se dirigea vers son oratoire pour porter le coffre à messire de Saint-Guernon, elle chancelait ; elle fit tous ses efforts pour ne point tomber.

— Dites au roi François 1er que tout est dans ce coffre, dit-elle enfin avec un effort sublime.

Le page s'inclina respectueusement, et sortit. La comtesse tomba épuisée sur les dalles de l'oratoire.

— La comtesse a-t-elle pleuré ? demanda le roi au page, qui arrivait de Paris.

— La noble dame paraît bien malheureuse, sire... Ce jour-là , le roi ne vit point mademoiselle

d'Heilîy !

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