LE CINCLE
Nos jeunes hommes de lettres, nos peintres, nos artistes vont quelquefois chercher bien loin et à grands frais ce qu'ils ont à côté d'eux, c'est-à-dire une nature romantique, des sites pittoresques, des montagnes, des rochers, des torrents écumeux, en un mot, tout ce qui touche à l'âme, ressuscite les émotions et enfante l'enthousiasme; eh bien ! moi, j'ai trouvé tout cela, non en Suisse, non en Savoie, mais dans les montagnes de l'Auvergne. Là, j'ai vu ce qu'on chercherait vainement ailleurs , une contrée immense encore toute noircie par le feu que jadis elle vomissait de ses entrailles. Là, je suis descendu dans de nombreux cratères de volcans; j'ai franchi des montagnes de laves, j'ai fouillé dans les cendres volcaniques, et j'ai trouvé des restes de ces géants monstrueux, de ces mamouths , de ces rhinocéros , de ces hippopotames, de ces énormes tigres, qui furent les premiers habitants de notre pays. Là, j'ai vu l'eau bouillante jaillir du sein de la terre et se mêler à l'eau glacée d'une fontaine qui coulait à côté. Là, j'ai visité de ténébreuses cavernes, recelant dans leur profondeur les dépouilles de l'homme fossile mêlées à celles des ours, des hyènes et des lions. J'ai entendu mugir les torrents se précipitant de chute en chute, et, dans leur fureur, roulant avec leurs ondes des quartiers de rochers que cent hommes n'auraient pas ébranlés ; j'ai vu les pics des monts se perdre dans les nues, et l'aigle planer au-dessus d'eux. Ces scènes étaient sublimes et terribles ; mais j'en ai vu aussi de gracieuses et de riantes, sous le chaume des pittoresques habitations où je recevais l'hospitalité. Qu'allez-vous donc chercher en Suisse et en Savoie, en Italie, vous, surtout, qui n'avez pas le cœur blasé, et qui êtes capables encore d'éprouver de douces émotions ? Écoutez , et vous verrez que pour l'homme qui sait lire dans le grand livre de la nature, il n'est pas besoin de s'expatrier, ni de chercher des émotions monstres (passez-moi ce terme), pour trouver des jouissances.
Dans mes herborisations, je m étais égaré, en suivant, dans une profonde Yallée, le cours capricieux d'une petite rivière. A travers ses ondes limpides, je vovais l'écrevisse à la marche insidieuse, se retran-
cher dans les racines des aulnes, et braver de ce fort la voracité de ses ennemis. La truite aux écailles nacrées, reflétant les couleurs de l'arc-en-ciel, tantôt se promenait lentement sur le sable doré, tantôt s'élançant avec la rapidité de l'éclair, remontait une cascade écumeuse et perpendiculaire , ou . d'un bond inattendu, saisissait dans l'air la demoiselle aux ailes de gaze. Quelquefois j'apercevais la loutre vorace se glisser furtivement entre les roseaux, et de là, guetter comme un chat, le martin-pêcheur sur le point de plonger pour s'emparer de sa modeste proie.
Ce spectacle m'amusait, et pour en jouir, je m'étais assis au pied d'une petite roche mousseuse ; le cytise aux longues grappes jaunes et pendantes me couvrait de son ombre, tandis que des touffes fleuries de spirées et d'églantiers sauvages me masquaient aux yeux des animaux qui jouaient dans les ondes. Tout-à-coup un oiseau que je voyais pour la première fois, vint se poser sur le bord opposé à celui où j'étais. Sa grosseur et ses formes générales étaient celles d'un merle, mais ses ailes et sa queue étaient beaucoup plus courtes. C'était le merle d'eau de Buffon, le cincle des naturalistes (cinclus aquaticus, Temm.). Voici comment ils caractérisent ce genre , qui ne renferme que deux espèces : bec emplumé et arrondi à la base, grêle, droit, caréné en-dessus, un peu comprimé vers le bout, finement dentelé vers les bords, incliné à la pointe de sa partie supérieure ;, genoux nus; troisième et quatrième rémiges les plus longues ; tarses plus longs que le doigt du milieu.
Celui que je vis était d'un brun foncé , teint de cendré en -dessus; il avait la gorge, le devant du cou et la poitrine d'un blanc pur, le ventre roux, le bec noirâtre, l'iris gris de perle, et les pieds jaunâtres. Après avoir jeté dans les environs un coup-d'œil scrutateur pour s'assurer qu'aucun danger ne le menaçait, il commença à s'approcher de l'eau en marchant d'un pas grave, puis il y entra, et je vis l'eau lui monter à mesure qu'il avançait , d'abord aux tarses, puis à la cuisse, puis aux ailes, ensuite sur le dos, et enfin pardessus la tête. Je ne puis vous dire quel fut mon étonnement, lorsque , à travers la parfaite transparence des ondes, je l'aperçus se promener tranquillement, en marchant et non en nageant, sur le sable au fond de la rivière, et chasser ainsi aux petits insectes aquatiques, principalement aux larves de libellules et d'éphémères, dont il fait sa principale nourriture.
De temps en temps il revenait au bord pour respirer, et, comme une fois il vint sortir de l'eau tout près de moi, je pus encore observer chez lui une singularité qui ne me frappa pas moins que sa manière de pêcher. Il avait les deux narines recouvertes d'une sorte de petit opercule membraneux qu'il ouvrait pour respirer en sortant de l'eau, et qu'il refermait hermétiquement avant d'y rentrer. Je ne connaissais rien de semblable dans l'organisation des autres animaux, si ce n'est dans celle des lamentins et des stellères, cétacés voisins des phoques, quant aux formes, et vivant dans les grandes rivières ou près des rives de la mer, en Amérique.
Au bout d'un quart-d'heure, quand le cincle eut fini sa petite pêche , il gagna le bord en courant, prit son vol, et partit en rasant la surface de l'eau, et en suivant les sinuosités de la petite rivière, à peu près à la manière des martins-pêcheurs. Je me levai et le
suivis des yeux. A deux cents pas de là on avait barré la rivière, avec des masses de roches, pour élever ses eaux de huit à dix pieds, de manière à pouvoir en diriger une partie vers une usine qui était dans les environs. En cet endroit elle formait une belle cascade, et tombait en une nappe non interrompue, et d'un effet superbe. Le cincle dirigea son vol droit vers cette cascade, se plongea dedans aux trois-quarts de la hauteur de sa chute, perça la nappe d'eau et disparut.
Je ne pouvais m'imaginer ce qu'il était devenu, et un moment je crus que l'eau l'avait entraîné dans le gouffre où elle se précipitait. Mais quand je fus auprès de la chute, je commençai à deviner comment la chose s'était passée. En effet, la force du courant de la rivière faisait que la nappe d'eau, lancée pour ainsi dire de haut en bas, décrivait une courbe en tombant, et laissait entre elle et le rocher un grand espace vide et presque sec. C'était là, derrière cette cascade qu'était son nid, dans un trou, et, pour en sortir comme pour y rentrer, il était obligé de percer le rideau limpide qui tombait en bouillonnant devant lui. Cette manœuvre exigeait de la part de l'oiseau certaine combinaison qui suppose une sorte de raisonnement. Par exemple, si en se rendant à son nid, il eût percé la nappe d'eau directement en face du trou, il est certain qu'en la traversant étant toujours un peu entraîné par elle, il fût arrivé trop bas, et alors ce n'est que très difficilement qu'il eût pu remonter à son nid, faute d'un espace suffisant pour reprendre son vol ; aussi avait-il la précaution de percer la cascade à un pied
environ au-dessus du trou , vis-à-vis duquel il tombait précisément, après avoir été entraîné de cinq à six pouces.
Quoique certain d'être mouillé, car la cascade formait une sorte de voûte qui avait à peine trois pieds do largeur, je me glissai derrière la nappe d'eau, et je parvins jusqu'auprès du nid, en posant les pieds sur des saillies de rocher et en m'accrochant à quelques lianes comme je le pus. Ce nid était très artistement fait. Comme le trou était assez grand, l'oiseau en avait d'abord tapissé les parois avec une épaisse couche de mousse ; puis l'intérieur, arrondi comme une sphère creuse, était matelassé avec des brins d'herbe sèche et fine, et enfin, six œufs d'un blanc pur reposaient sur un peu de duvet.
J'aurais pu, si je l'avais voulu, m'emparer de la femelle qui couvait, mais je mécontentai, avant de la faire partir, d'observer ses couleurs; elle était d'un cendré-brun en dessus, d'un roux-jaunâtre sous le ventre, et du reste elle ressemblait au mâle.
Quoique je sortisse de là mouillé jusqu'à la peau, je puis affirmer que la petite découverte que je venais de faire en histoire naturelle, découverte qui probablement n'était neuve que pour moi, me fit éprouver un plaisir plus vif et plus réel que n'en éprouvent nos voyageurs lorsqu'ils parcourent, selon l'usage, les grandes routes de la Suisse et de l'Italie, pour, en arrivant , nous raconter des aventures d'auberges et les effets dramatiques d'émotions de commande.
BOITARD
(Le cincle ou merle d'eau.)