TOME VI. -FÉVRIER
LIBRARY
OF THE
UNIVF.RSITY OF ILLINOIS
TEMPLE SOUTERRAIN D'ÉLORA.
Elora ou Ilour est situé à un quart de lieue des grottes sacrées, auxquelles il doit probablement son existence ; c'est l'asile des pèlerins indous qui viennent en foule visiter les temples du voisinage. Les excavations d'Élora , distribuées en plusieurs étages , couvrent l'espace d'une lieue et demie ; ce sont des temples, des chapelles, des corridors innombrables creusés à grand'peine avec le marteau et le ciseau ; le tout orné de figures en bas-reliefs, dont le nombre est absolument incalculable. Une grande quantité de ces figures a souffert des injures du temps, un plus grand nombre a été mutilé par les musulmans fanatiques, qui ont détruit tant de monuments indous, grecs, persans et égyptiens. Qui pourrait calculer les édifices sacrifiés à l'orgueil des mosquées , les ouvrages proscrits ou rendus superflus par le Coran? Les plafonds de ces grottes sont pour la plupart couverts de peintures et d'ornements méconnaissables par l'énorme enduit de fumée qui s'y est attaché ; car la profonde et religieuse vénération des Indous pour ces temples souterrains , ne les empêche pas d'y préparer leurs aliments; ils ne croient pas outrager la divinité en la rendant témoin des occupations domestiques, ni profaner son asile en le partageant avec elle.
Les renseignements sur l'origine et l'antiquité des souterrains d'Élora , se bornent à deux traditions transmises, l'une par un musulman, l'autre par un brahmane. Si l'on s'en rapporte au brahmane, les excavations d'Élora datent de 7950 ans ; elles sont l'ouvrage du rajah lion qui, affligé d'une maladie vermiculaire, se rendit pour s'en délivrer aux eaux de la piscine de Siva, fameuses par leurs vertus épuratives. Vichnou , cédant aux instigations réitérées de l'agent de la mort, avait réduit le bassin de ces eaux, large ordinairement de cent soixante-dix pieds, à la grandeur du sabot d'une vache. lion plongea un vêtement dans cette eau, il s'en servit pour s'essuyer le visage et les mains, et il fut à l'instant guéri. Alors il creusa une citerne purificatoire , s'y baigna , et tout son corps fut complètement nettoyé. Un si grand bienfait le détermina à regarder cette place comme sacrée, et il y fit construire plusieurs temples. Le récit du musulman est beaucoup moins merveilleux, et conséquemment plus vraisemblable. « La ville d'Élora, dit-il, fut bâtie par le rajah Uon, qui creusa aussi les temples souterrains qu'on admire encore aujourd'hui ; ce rajah florissait il y a environ neuf cents ans. Ainsi la date de neuf à dix siècles paraît plus probable que celle de 7950 dont parle le brahmane.
De tout temps les dévots indous ont eu la coutume d'éviter les souillures des villes, les distractions du monde, et de se retirer dans les plus profondes solitudes ; leur véritable but était de se montrer à leurs disciples avec le recueillement et le mystère capables d'exalter l'imagination et d'inspirer le respect. Encourager des résolutions aussi pieuses, en faciliter l'édifiante exécution , a été l'objet du zèle des princes indous, qui ont rivalisé entre eux de magnificence dans la construction des temples et dans l'excavation des retraites souterraines. Telle paraît avoir été la double destination des cavernes sacrées d'Élora, et de toutes celles qui se trouvent dispersées le long des
côtes de Coromandel et de Malabar, dans une largeur d'environ cent cinquante lieues.
La vue du temple de Jaganatha, l'une des premières que les brahmanes font remarquer aux étrangers, doit en effet les frapper d'étonnement, soit qu'ils considèrent l'étendue des travaux qu'a exigés l'excavation d'un rocher de granit rouge , soit qu'ils examinent, avec l'attention qu'elles méritent, la forme des piliers taillés dans ce même roc, et les innombrables sculptures qui les couvrent. Que doivent-ils penser? quelle doit être leur surprise quand on leur dit que toute la montagne dans l'espace de près de deux lieues, est entièrement remplie de semblables excavations plus grandes et mieux décorées encore que cellesci ? A l'entrée du sanctuaire, à droite et à gauche de l'escalier par lequel on y monte, on voit deux statues debout, nommées Soud et Boud ; le premier était père du second. Jaganatha, assis sur ses talons, et les mains posées sur ses genoux, occupe le fond du sanctuaire qui semble confié à la garde de deux femmes, petites-filles de Brahma, célèbres surtout par le produit très extraordinaire de leur fécondité, car elles enfantèrent cent espèces d'armes et de mains dont Rama se servit dans son expédition contre Ccylan. L'intérieur du temple est orné de figures semblables à celles du sanctuaire , mais seulement d'une moindre dimension; elles paraissent être nues, et n'avoir d'autre ornement de tête ou d'autre coiffure que leurs cheveux bouclés. Le brahmane qui montre ce temple a une légende suivant laquelle ces grottes furent creusées par le charpentier de Rama.
Un étroit passage conduit du temple de Jaganatha à celui de Paraçou , cette sanguinaire incarnation de Vichnou qui pensa exterminer une tribu entière. Après avoir inondé l'Inde de flots de sang, Paraçou voulut offrir un sacrifice, et ne trouva pas un brahmane disposé à seconder ses pieuses intentions ; Paraçou monta sur les montagnes du Koken, et aperçut quatorze corps morts poussés par la mer sur le rivage voisin ; il les rappela à la vie, leur conféra l'ordination brahmanique, et ceux-ci l'aidèrent à offrir son sacrifice. Ces quatorze ressuscites furent la souche d'une tribu mahratte. Telle est la circonstance qui sans doute a valu un temple particulier à Paraçou ; quoique moins considérable que la plupart des autres ce temple ne leur cède, ni pour la beauté du travail, ni pour la conservation.
Une belle entrée, taillée dans le roc, conduit dans la magnifique grotte d'Indra, ou plutôt dans cette suite de grottes consacrées au gouverneur des cieux , maître des nuages, la première des divinités secondaires, célèbre surtout par ses intentions malveillantes et par sa basse jalousie, puisque sa principale occupation est de donner de mauvais conseils aux méchants en colère, et de voler les victimes offertes en sacrifice ; de manière que c'est à la crainte seule qu'il doit les hommages que lui rendent les Indous, et le temple qu'ils lui ont consacré. Dans l'étage supérieur, on aperçoit une figure gigantesque d'Indra, assise sur un éléphant, son animal favori, et même sa monture ordinaire; une autre statue représente Indrain, son épouse, assise sur un lion. Les sculptures qui décorent cette magnifique grotte sont si multipliées, qu'il n'y a pas moyen d'en donner une description détaillée , et l'on ne sait réellement ce que l'on doit le plus admirer ,
ou du fini précieux des détails, ou de la beauté imposante de l'ensemble.
Voici l'excavation Nilkaut Madiou, c'est-à-dire du grand dieu au gosier bleu. C'est une des épithètcs de Siva, dont le cou contracta la couleur gros-bleu, après qu'il eut avalé le poison produit quand les bons et les mauvais génies barattèrent l'Océan avec le mont Mérou , qu'ils faisaient tourner sur une tortue au moyen du serpent sans fin , dont les anneaux enveloppaient cette montagne. Après avoir fait sortir de l'Océan la lune, la déesse du bonheur, la liqueur de l'immortalité, disent les brahmanes, les bons et les mauvais génies continuèrent d'imprimer le même mouvement à la montagne, et il jaillit de l'Océan agité outre mesure un poison très violent ; la vapeur de ce poison se répandit dans le monde entier. Par l'effet de son odeur infecte , les trois régions de l'univers furent confondues jusqu'au moment où , d'après un seul mot de Brahma , Siva s'empressa d'avaler l'horrible liqueur , afin de sauver le genre humain ; elle s'arrêta dans la gorge de ce dieu de forme magique , et depuis ce temps, sa gorge resta teinte en bleu. On trouve sur la muraille une figure de Souami, le général des armées célestes, le dieu de la guerre ; du côté opposé, on voit celle de Ganésa qui dupa si complètement Souami ; ingénieuse allégorie, par laquelle les Indous ont voulu indiquer que la prudence était bien supérieure à la force. La statue de Ganésa a perdu sa trompe ; on sait que ce dieu est représenté avec une tête d'éléphant (1).
« Les grottes d'Élora, dit M. Langlès , ont une étonnante ressemblance avec les catacombes étrusques voisines de Tarquinia, en Italie , et surtout avec les hypogées de Thèbes ; on serait même tenté de croire que ces tombeaux des souverains et des habitants de l'antique capitale de l'Egypte , ont servi de modèle aux architectes d'Elora ; les différences qu'on peut remarquer dans les distributions intérieures , ainsi que l'absence des puits dans les grottes de l'Inde, doivent être attribuées à la destination distincte de ces monuments. En Egypte, ils devaient servir d'asile aux morts; les Indous les avaient consacrés au culte des dieux et aux pieux exercices de ceux qui se dévouaient au service des temples. On ne peut guère contester aux Égyptiens l'avantage d'une prodigieuse antériorité à l'égard des Indiens dans la civilisation ; il ne faudrait même pas remonter à des époques très reculées pour découvrir celle où une partie de leurs connaissances et de,leurs arts a été portée dans l'Inde. Cette utile importation a dû s'effectuer par la médiation des Abyssins , dont les anciennes relations avec l'intérieur du Deccan, sont aujourd'hui bien connues ; parmi les Abyssins voyageurs, on a dû trouver des artistes, ou au moins des espèces d'architectes beaucoup plus habiles sans doute que ceux de l'Inde ; en outre, ces Abyssins paraissent avoir eu quelque idée vague des Grecs ; car on reconnaît dans les grottes d'Élora , des lignes, des ornements, des statues même qui offrent des traces du style grec. Qui s'attendrait, par exemple à voir des feuilles d'acanthe mal figurées et renversées autour d'un pilier indou, de manière que cette base donne l'idée d'un chapiteau corinthien? Cette circonstance ne décèle-t-elle pas d'igno-
(1) Voir sur (l^nésa le Magasin Univers l, t. v, p. 304.
rants et serviles copistes de l'intérieur des mosquées d'Egypte et des églises d'Abyssinie, lesquelles offrent pour la plupart, l'emploi le plus absurde des vestiges de l'architecture grecque avec les ornements de l'architecture musulmane? Selon toute apparence, les Abyssins ont porté dans l'Inde l'idée des monuments à la fois gigantesques et barbares qu'ils avaient vus dans leur patrie et dans la Haute-Egypte ; ces conceptions, pour ainsi dire supérieures aux forces de l'homme, furent accueillies avec enthousiasme par des princes jaloux de signaler leur piété envers les dieux, et de transmettre à la postérité la plus reculée le souvenir de leur puissance par des monuments capables d'en donner une idée exagérée. Les anciens brahmanes n'avaient pas moins d'aversion que les anciens derviches pour les distractions mondaines et pour la corruption des cités ; ils recherchaient la simplicité, la pureté des asiles les plus solitaires, scrupules dont les uns et les autres se sont affranchis depuis long-temps. On regardait alors comme un acte méritoire d'adoucir les austérités et de favoriser les dévotes intentions des brahmanes ; les souverains imaginèrent donc qu'il était de leur devoir, et surtout se firent un honneur de leur procurer des retraites empreintes de la grandeur et de la magnificence des fondateurs, et sanctifiées par les images les plus révérées du culte indou. »