‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 6 sur 166 · FUNÉRAILLES D'UN BONZE AU BENGALE · texte numérisé non relu

FUNÉRAILLES D'UN BONZE AU BENGALE

On se ferait difficilement une idée de la bizarrerie et de la singularité des obsèques dans certaines parties de l'Indoustan ; les bonzes ou gilongs surtout, personnages vénérés, sont ensevelis avec tant d'apparat, qu'il peut être curieux de détailler quelques-unes des principales cérémonies.

Dès qu'un bonze a rendu le dernier soupir, son corps est embaumé avec les plus rares aromates ; des prêtres s'installent à son domicile, et, se succédant les uns aux autres, ils récitent à tout instant des prières. Des envoyés partent aussitôt pour annoncer dans les provinces limitrophes que le saint homme a quitté ce monde. Si vous pénétrez dans la demeure du défunt, vous le voyez enveloppé d'une longue robe de soie jaune, assis , les jambes croisées , sur un magnifique coussin; une couronne à cinq pointes est posée sur sa tête. Des hommes, des femmes, des enfants de toutes classes, et la plupart venus de fort loin pour assister à la cérémonie, tournent autour de la maison, afin de payer leur tribut d'hommages et d'adoration au pontife. Un grand nombre de moines tiennent alors une assemblée dans laquelle on décide que les honneurs

funèbres seront rendus au défunt , conformément aux usages établis par la religion.

Le jour de la cérémonie arrive enfin; le corps est déposé dans un coffre plein de miel, hermétiquement fermé, et qu'on place sur un char immense, Le premier gilong marche en tète suivi de quinze autres prêtres ; ils sont vêtus d'une robe d'étoffe de coton, pardessus laquelle est une tunique de taffetas rayé. Après eux viennent les musiciens ; leurs instruments consistent en six trompettes de cuivre, d'environ cinq pieds de long ; chacun de ces instruments est porté par deux hommes ; il y a en outre des tambours de forme vraiment fantastique ; six gilongs tiennent des sonnettes à la main, qu'ils agitent de temps en temps, d'autres frappent en mesure des cymbales , musique étrange, lugubre concert, bien propre assurément à effrayer la multitude qui se presse vers le cortège. Mais les gilongs, armés de fortes massues, tiennent la foule à distance, et lui administrent quelquefois une suite de coups vigoureux.

Cependant un grand nombre d'Indiens 'se prosternent le front dans la poussière, et murmurent des oraisons. Le premier gilong arrose la route d'eau bénite , les autres chantent, frappent des mains et font toutes sortes de gesticulations farouches. Le cortège s'arrête dans la plaine consacrée à la cérémonie ; la jeunesse s'y livre à des exercices gymnastiques, et s'évertue à honorer la mémoire du défunt par de grands coups de poing ; quelques-uns jouent du bâton ; d'autres se bornent à courir, à danser ou à chanter à tuetète. Les femmes ne se contentent pas d'être témoins de ces exercices et d'y applaudir ; elles forment aussi de petites troupes, crient et s'agitent en tous sens. Aussi loin que la vue peut s'étendre dans la plaine, on n'aperçoit qu'un mélange confus de têtes, dont les mouvements, tantôt lents, tantôt rapides, se croisent, et présentent à l'œil un aspect tumultueux.

Ces exercices pris en plein air, et commencés dès le matin, sont faits pour exciter l'appétit; aussi le mouvement se calme, la foule s'asseoit et procède à un copieux déjeûner. Avant le commencement des jeux, on tire le mort du coffre, et on le place debout au haut du char, regardant la foule, et paraissant, par son attitude, applaudir à tout ce qui se passe autour de lui ; après le repas, les jeux recommencent, et chacun y prend part avec ardeur.

Bientôt il s'agit de savoir si la cérémonie se terminera par l'eau ou par le feu, si le corps sera brûlé ou s'il sera jeté dans le fleuve. Dans cette circonstance, les gilongs se divisent en deux partis, grossis par un égal nombre de partisans. L'un pousse la machine et s'efforce de la faire mouvoir, tandis que l'autre , du côté opposé, fait les mêmes efforts pour lui imprimer la direction contraire. La lutte se prolonge pendant longtemps. On pourrait appeler ces deux troupes les fulminants et les aquatiques ; si la première triomphe, elle fait tout à son aise un superbe feu de joie ; si c'est l'autre, il lui est permis de lancer à la rivière le bonze, le char et tout ce qui s'en suit. « Je fus témoin d'une de ces luttes, écrit un voyageur anglais ; les deux partis se formèrent, se placèrent aux deux extrémités opposées du char, sur plusieurs rangs, les uns derrière les autres, présentant deux colonnes serrées et d'une longueur prodigieuse. A un signal donné, les efforts commencèrent. Le char resta d'abord immobile, s'agita

d'une manière presque insensible, fit un léger mouvement à droite, reprit sa première position, rétrograda, revint encore, parut enfin céder, et tout-à-coup, roulant avec rapidité, fit reculer et refoula devant lui la troupe vaincue. Un cri spontané annonça le triomphe des fulminants. Alors ceux-ci tinrent conseil sur la manière de brûler le pontife, et rien ne leur parut plus honorable que de le faire sauter en l'air. A cet effet, le char fut rempli de poudre ; les vainqueurs se placèrent à une distance convenable et lancèrent sur la machine une innombrable quantité de fusées qui y mirent le feu. Il y eut une explosion terrible qui dispersa le char en mille débris et emporta le saint homme dans l'espace où il fut accompagné par les acclamations et les applaudissements de l'assistance. »

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