‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 7 sur 166 · LE CAROUBIER · texte numérisé non relu

LE CAROUBIER

Description de ce bel arbre. — La silique ou caroube. — Emploi de sa fève qui n'est autre que la fève dont s'abstenaient les Pythagoriciens.

C'est d'hier que l'agriculture a cessé d'être un ensemble de procédés routiniers, une suite de méthodes empiriques, nées de ridicules préjugés ou au moins d'observations incomplètes. C'est ainsi qu'une idée fausse et désastreuse dans son effet, de l'ordre de celles dont les cultivateurs avaient jadis si richement doté leur esprit, fait abattre impitoyablement l'un des beaux arbres des contrées méditerranéennes. Le caroubier, dont les rameaux toujours verts, font une si heureuse diversion à la monotonie des prairies pendant l'hiver, a été, on ne sait pourquoi, accusé de nuire aux pâturages et aux plantes herbacées qui entourent ses racines. Tandis que les plaines de la Pouille et les champs de l'Andalousie nous montrent sans cesse ces arbres végétant vigoureusement, sans exercer la plus légère influence sur les productions du sol voisin. N'eût-il que ses belles fleurs, d'abord d'un pourpre foncé et ensuite du rose le plus doux ; après l'entier épanouissement, disposées en petites grappes sur la partie nue des rameaux, que cela suffirait pour lui mériter les soins du jardinier ; mais peu d'individus du règne végétal présentent à l'homme des productions aussi variées, peu demandent une culture plus facile et moins dispendieuse. Un pareil abandon ne se comprend guère, il ne trouve peut-être d'autre explication que le goût mobile de l'humanité. L'antiquité faisait grand cas du caroubier, de son fruit, cela suffit pour qu'on ait cessé do le rechercher, car si les anciens font encore par leurs ouvrages notre admiration, nous avons répudié jusqu'aux moindres de leurs goûts domestiques.

Le caroubier, en latin ceratonia siliqua, appartient à la vaste famille des légumineuses. Linné l'avait placé dans sa diœcie hexandrie, dont il constituait le seul genre. A sa grandeur, il atteint ordinairement huit à dix mètres, à sa cime étalée, à ses branches irrégières, tortueuses, souvent pendantes, vous le prendriez pour un arbre de la famille des térébinthacées. Son tronc est raboteux, terminé par une racine pivotante, longue et rameuse. Nous avons dit que les fleurs étaient d'un beau rose ; leur disposition éloigne, il est vrai, un peu le caroubier de la famille des légu-

mineuses, mais il s'y rapporte tout-à-fait par les ovaires. Ces ovaires avortent souvent; sont-elles fécondées, elles s'entourent d'un disque charnu staminifère, et il lui succède bientôt une gousse ou silique; c'est la caroube, oarrouge ou carrobe l'allé est longue de vinglet un centimètres, et large de trois, obtuse, aplatie, pendante, épaisse en ses bords, lisse, pulpeuse en dedans, assez coriace en dehors, de couleur marron ; elle n'est pas déhiscente, on la cueille vers le milieu du mois d'août. Les Grecs l'appelaient keronia, de la forme asquée qu'affecte cette silique. La pulpe est ordinairement rougeâtre, charnue, moelleuse, creusée d'espace en espace en petites loges transversales, renfermant chacune mu; semence ou fève elliptique comprimée, noire, dure et luisante. De cette pulpe, on extrait un suc qui sert en certaines localités à confire des fruits comme les abricots, les prunes, lesmyrobolans; les Arabes l'estiment autant que le miel le plus exquis. La semence, du goût le plus désagréable quand elle est verte, est d'une saveur douce, quand elle a atteint sa parfaite maturité.

Non seulement les Grecs et les Romains recherchaient la caroube avec avidité, mais elle était encore prisée par plusieurs peuples de l' Asie-Mineure ; les Syriens en obtenaient un vin délicat très recherché. Aujourd'hui cette silique est devenue la nourriture du pauvre et celle des animaux; en Espagne, elle n'a guère d'autre usage que celui d'engraisser le bétail ; en France, on en extrait une cau-de-vic qui conserve le goût suave de la gousse ; enfin, les Turcs l'emploient ejicore journellement dans leurs sorbets.

La caroube entre dans nombre de compositions pharmaceutiques ; son mucilage est laxatif et purgatif, comme celui de la casse, avec lequel il présente de nombreuses analogies.

Soumise à la cuisson, la fève de cette silique prend une couleur sanguine très prononcée; cette apparence singulière y fit attacher nécessairement des idées su-

perstitieuses. Selon toute* probabilités, c'était la fève funéraire des anciens, comme tendent a le démontrer plusieurs pierres gravées, d'une haute antiquité, sur

lesquelles la caroube esl représentée à côté d'un squelette et d'autres emblèmes de la mort, c'était la fève noire que l'on jetait aux larves et aux lémures, ees fantômes, ees revenants des anciens. C'était la fève

qu'il était défendu aux Qamm6S de toucher; enfin, c'était celle-là seulement que le disciple de Pythagore ne pouvait pas approcher de ses lèvres.

Uni; propriété particulière de cette fève qui lui est commune avec le lupin, c'est d'être d'une égalité de poids presque constante, cette circonstance l'avait l'ait adopter parles Grecs comme poids-étalon.

Mise en terre, cette fève lè\e en peu de semaines, mais il faut qu'elle soit fraîche et confiée à un sol bien exposé. Au reste, le caroubier vient bien, même dans de fort mauvais terrains; il abonde en Syrie, dans l'île de Rhodes, sur les côtes de Palestine, dans toute l'Italie, en Sardaigne, en Corse, en Provence, en Espagne. Il se plaît sur les rochers, près de la mer et des masses d'eaux. Ses feuilles ailées, très entières, coriaces, luisantes, d'un vert-bleuâtre en dessus , et de couleur cendrée en dessous, fournissent un élégant ombrage contre le soleil, dont cet arbre recherche l'exposition. Ces feuilles renferment un principe astringent qui les rend propres à la préparation des cuirs, en guise de tan.

Le bois du caroubier est très dur, presque inaltérable, et propre aux mêmes usages que celui du chène vert, quercusilex; on l'emploie surtout dans les boiseries et les ouvrages de marqueterie. Il fournit encore un excellent moyen de chauffage.

On ne sait pas au juste d'où le caroubier est originaire; on a répété long-temps qu'il venait de l'Inde et de la Haute-Egypte ; mais c'est à tort, car on ne l'y trouve pas à l'état de végétation libre.

A. Malkv.

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