DES RELIGIONS AU JAPON
LeSintv'ùme. — Le Bouddhisme. — Pèlerinage de Nara.
Malgré l'immense laps de temps qui s'est écoulé depuis que, sortis de la Chine, des colons sont venus s'établir dans les îles du Japon, les Japonais ont conservé des traits nombreux de ce type chinois si invariable et si distinctif. Pour ne nous occuper que du point de vue religieux , nous voyons presque les trois mêmes religions se partager la foi des insulaires et des habitants du continent. La doctrine de Confucius , Kong-Tseu , recrute ses adeptes parmi la classe la plus éclairée de ces deux pays ; le sintoïsme semble n'être qu'une altération de la religion du Tao ; enfin le bouddhisme , importé de l'Inde, compte au Japon, comme à la Chine , d'innombrables fidèles. La secte Jou-Kiao, ou du grand philosophe chinois, est plutôt une école de morale qu'une reli-
gion (1). Quant aux deux autres , elles nous occuperont seulos dans cet article.
Le sintoïsme, ou culte des sins ou Kamis, c'est-àdire des esprits, est la religion de l'état, c'est celle que professent l'empereur ou Koubo et les autorités civiles et militaires ; elle a pour ministre suprême le grand dairt, qui exerce dans tout le Japon la puissance spirituelle ; il est entouré, de la part de tous les croyants, du respect le plus profond, et reçoit de tous des hommages analogues à ceux que les Thibetains rendent au grand Lama. Le nombre'des kamis ou esprits qu'adorent les'sintoïstes, est incalculable, attendu que le daïrt peut chaque jour en grossir le nombre , en décorant de ce titre les hommes qui, durant leur vie, se sont fait remarquer par une piété exemplaire. Les kamis habitent les astres, l'air, les mers, les montagnes ; chacun d'eux a son paradis particulier, où il reçoit ceux qui n'ont cessé de lui offrir des hommages et d'invoquer son assistance , car chaque sintoïste a son kami particulier, son génie tutélaire qui veille sur lui, et porte aux pieds de l'éternel ses prières et ses offrandes. On ne peut se figurer la quantité prodigieuse de temples et de chapelles que la dévotion japonaise a élevés à ces divinités bienfaisantes ; rien de plus magnifique que ces mias ou pagodes ; il en est de soutenues par cent colonnes de bois de cèdre de cent pieds d'élévation. On voit dans toutes une quantité de statues colossales de différentes tailles ; leur nombre s'élève même dans une , à trois mille trois cent trente-trois. C'est toujours sur le penchant des collines , au milieu des bocages, à l'extrémité d'avenues de cyprès, que sont bâtis les monuments de la piété des adorateurs des kamis. Depuis que le bouddhisme a pénétré au Japon, le sintoïsme lui a emprunté un grand nombre de dogmes, la plupart aussi ridicules que les pratiques qu'ils ordonnent sont puériles. La religion des esprits promettait à l'homme une vie douce , accompagnée de jouissances ; elle n'exigeait de ses fidèles qu'un culte facile sans rites fixes, ni cérémonies, où chacun se conformait plutôt aux inspirations de sa piété, qu'à une règle fixe et inexorable. Menaçante et presque sanguinaire, imposant les plus cruelles privations dans l'espoir d'incertaines récompenses , la religion de Rouddha ou de Fo, fit néanmoins au Japon de nombreux prosélytes. Là, comme en Chine, les bonzes trouvèrent des dupes faciles ; celles-ci portant dans leur foi aveugle l'ardeur qui distingue les Japonais des sujets du fils du ciel, souillèrent de leurs fureurs fanatiques les pompes de leur culte. C'est ainsi que l'on voit nombre de ;dévots bouddhistes, à certains jours de l'année, courir de place en place pour ramasser des aumônes, adresser aux passants des discours et des exhortations, puis s'armant de faulx, à l'effet, disent-ils , de faucher les chardons et les épines qui croissent dans l'autre monde, montent sur une barque neuve pour de là se précipiter dans les flots. Afin de rendre leur mort plus certaine, ils s'attachent, soit aux membres, soit à quelque autre partie du corps, des pierres énormes; ils sont ainsi entraînés plus vite au fond des eaux où ils s'imaginent rencontrer leur dieu Kanoun. Pendant ces horribles sacrifices, les familles des martyrs, assises sur le rivage, encouragent
(1) Voir, t. v, p. 157 de ce recueil, l'article Confucius.
ceux quo la crainte de la mort pourrait retenir sur la barque; elles poussent des cris de joie, et se prosternent pour recevoir les bénédictions de ceux qu'elles aroient assurés de la félicité future.
Los bouddhistes, qui ne se donnent pas la mort, ne s'en imposent que des pénitences plus rigoureuses. Nous n'entrerons dans aucun détail à cet égard ; qu'il suffise à nos lecteurs de savoir que jamais l'esprit de l'homme n'a été si ingénieux à créer des supplices et des douleurs.
Disons cependant quelques mots du fameux pèlerinage de Nara, ville située à environ huit lieues de Méaco. La route qu'il faut parcourir aux pèlerins est d'environ soixante-quinze lieues ; mais ils prennent des chemins si rudes, au milieu des bois et des déserts, qu'à peine font-ils une lieue par jour. Us marchent nu-pieds, portant leurs provisions. Mais leur fardeau n'est pas considérable, car on ne mange, pendant ce voyage, que deux fois par jour, autant de riz grillé qu'il en peut tenir dans le creux de la main, et l'on boit seulement trois verres d'eau. Malheur à celui qui n'a pas la force de supporter d'aussi rudes épreuves, il est abandonné sans pitié, et meurt sans consolation et sans amis. A huit lieues de Nara, on commence à monter ; on rencontre bientôt des bonzes nommés goguis, à la merci desquels les dévots sont alors livrés. Ces goguis ont un aspect repoussant, leur air est aussi farouche que leur voix ; ils mènent une vie des plus austères ; les crédules Japonais redoutent en eux des êtres presque surnaturels, en commerce habituel avec les démons, et l'agilité avec laquelle ces ermites bouddhistes franchissent les précipices , la témérité qu'ils affichent devant le danger, ne contribuent pas peu à entretenir cette réputation de puissance surhumaine que les pèlerins leur accordent. L'autorité qu'ils prennent sur ces derniers est entièrement absolue. Après leur avoir prescrit le jeûne, le silence et les
règles du pèlerinage, ils les avertissent que la mort sera désormais la peine des moindres fautes. S'ils en commettent une seule, le coupable est aussitôt suspendu par les mains au premier arbre. Dans cette situation, bientôt les forces lui manquent; il roule de précipice en précipice , et nul ne doit s'attendrir sur le sort de la victime, sous peine de partager son supplice. Ensuite les pèlerins doivent demeurer vingtquatre heures les mains en croix, la bouche collée sur les'genoux, c'est dans cette posture que chaque pèlerin fait sa confession, le moindre mouvement est puni de rudes coups de bâtons. Enfin l'on arrive au sommet d'une montagne qui est le terme du pèlerinage. Là, les goguis ont dressé une longue barre de fer, soutenant une balance ; chacun des dévots entre tour-àtour dans un des plateaux : un contre-poids est placé dans l'autre. Dans cette horrible situation, le pénitent doit confesser à haute voix ses fautes. Malheur à celui qui par son hésitation semble vouloir dissimuler quelques-uns de ses péchés, l'impitoyable goguis secoue aussitôt la barre, et, en punition de son sacrilège, l'infortuné est précipité au fond de l'abîme. Après cette épouvantable épreuve, les pèlerins sont admis à la faveur, si chèrement achetée , de présenter leurs hommages aux pieds d'une statue d'une de leurs divinités, en or massif, et après plusieurs autres pratiques de dévotion, ils reviennent chez eux, célébrer par une fête leur délivrance miraculeuse.
Telles sont les horreurs dont le bouddhisme a ensanglanté et ensanglante encore le Japon. Vainement, pendant plus d'un siècle, le christianisme, apporté par les Portugais , a cherché à étendre dans ce pays sa salutaire influence ; d'horribles persécutions exercées contre les chrétiens , ont appris aux Européens que la foi japonaise était aussi cruelle envers ses serviteurs qu'intolérante et barbare envers ses adversaires. A. Maury.
Dévots Japonais se précipitant dans la mer.
FRANCE.— SAINÏH1AL0.
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