SAINT-MALO
Saint-Malo est bâti sur l'île d'Aron qui ne tient au continent que par une chaussée baignée deux fois le jour par les eaux de la mer ; cette chaussée , extrêmement forte, est défendue par des ouvrages avancés, ainsi que par d'immenses troncs d'arbres fichés sur la grève pour amortir la violence des flots. Cependant on est obligé de la réparer fréquemment, et les dégâts sont quelquefois très considérables. Il y a quelques années, elle fut emportée par les vagues à une marée d'équinoxe ; depuis long-temps on n'avait vu la mer aussi furieuse, elle arracha du mur des pierres énormes qu'elle jeta à une grande distance , et le parapet n'est même point encore complètement rétabli.
Le port de Saint-Malo est vaste , sûr , commode, mais d'un accès difficile , à cause des nombreux récifs qui en défendent l'entrée. Comme ce port est dans le fond d'un golfe étroit, la mer s'y engouffre avec rapidité, et dans les grandes marées, les eaux s'y élèvent à quarante-cinq pieds au-dessus du niveau de la mer. Les plus gros vaisseaux peuvent y pénétrer s'ils sont construits de manière à pouvoir échouer sur le sable, car ils restent à sec dans les basses marées. A l'ouest de Saint-Malo, #e trouve la rade, protégée par sept forts, dont le plus remarquable est la Conchée, ouvrage du célèbre Vauban. L'île de Césambre est à deux lieues en mer; elle a un petit port formé d'immenses pierres réunies par des moines qui y avaient autrefois un couvent; on voit encore les ruines de leur abbaye ainsi que les débris de l'ancienne chapelle et de la cellule de saint Brandan, qui s'y établit avec Saint-Malo, dans le septième siècle. Cette cellule était située près d'une masse de rochers qui élèvent au-dessus de l'île leur cime sourcilleuse. L'île de Césambre n'est occupée aujourd'hui que par un poste de douaniers ; il paraît qu'elle a été unie au continent , mais on ne sait à quelle époque l'espace qui existe entre elle et Saint-Malo fut envahi par les eaux de l'Océan.
L'histoire de Saint-Malo ne présente pendant dix siècles, que le spectacle d'une population luttant sans cesse contre les ducs de Bretagne et les rois de France. Cette ville doit son origine à l'ancienne cité d'Aleth, dit M. Girault. Chassés de la terre ferme par les incursions des Normands , quelques Bretons cherchèrent , comme les Lombards en Italie , un asile sur des rochers. Ils voulaient être fibres , et crurent l'être, lorsqu'ils ne dépendirent plus que de la mer et d'eux-mêmes. Toujours armés pour se défendre, soit du côté de l'Océan, soit du côté de la terre, les Malouins contractèrent de bonne heure les habitudes hardies qui les portèrent à entreprendre des courses lointaines et nombreuses. En 1477, le comte de Richemont , fuyant les princes de la maison d'Yorck , alors rois d'Angleterre, s'était réfugié en Bretagne. Le monarque anglais essaya de l'enlever de cet asile sous le prétexte spécieux de lui faire épouser sa fille ; déjà le comte de Richemont était monté sur un navire anglais qui était venu le chercher à Saint- Malo. Des avis prudents lui ayant fait connaître le péril qu'il courait en allant se livrer aux ennemis naturels de sa famille, le comte de Richemont rentra dans la cité. En vain l'agent anglais le réclama. Les Ma-
louins répondirent que l'asile de Saint-Malo était inviolable et que nul suppliant n'en serait arraché.
Les habitants d'Aleth avaient donné à Saint-Malo la seigneurie temporelle et spirituelle de leur ville ; depuis ce temps les évêques en étaient seigneurs et comtes ; cependant il paraît que le chapitre empiéta sur les droits épiscopaux, et finit par partager la souveraineté. Tous les soirs les clés étaient portées chez son doyen , le gouverneur n'avait pas le droit de les retenir; en revanche, le chapitre était astreint à certaines obligations que nous n'énumèrerons pas ici. Il en est une pourtant dont nous ferons mention à cause de sa singularité ; le chapitre devait entretenir, à ses dépens , vingt-quatre chiens , pour garder l'entrée de la ville. Du reste, continue M. Girault, ces chiens qui étaient un objet de terreur pour les étrangers, et qui ont été chantés dans maints vaudevilles, sont supprimés aujourd'hui ; de sorte qu'on peut sans crainte aborder Saint-Malo. Les Malouins sont très braves, et leur marine a rendu de grands services à l'état ; plusieurs fois leurs corsaires ont ruiné le commerce anglais ; en 1662, ils équipèrent à leurs frais une flotte de trente vaisseaux qui contribua à réduire La Rochelle. Dans la même année, sous la conduite de Duguay-Trouin , ils attaquèrent et prirent Rio-Janeiro, brûlèrent dans son port soixante vaisseaux, et firent éprouver aux Portugais une perte de vingt millions. En 1663, les négociants de Saint-Malo, indignés de la demande que les puissances étrangères faisaient à Louis XIV d'employer ses troupes pour forcer Philippe V à abandonner l'Espagne, réunirent les bénéfices qu'ils venaient de réaliser dans le commerce des colonies espagnoles, et ils apportèrent au roi trente-deux millions en or, lorsque les finances étaient épuisées par une longue suite d'événements malheureux. Pour se venger des pertes que les Malouins causaient journellement au commerce d'Angleterre, les Anglais formèrent le projet de détruire Saint-Malo. Ils parurent devant ses murailles au mois de novembre 1663, avec une flotte nombreuse ; le 26 ils s'emparèrent d'un fort, et commencèrent contre la ville un bombardement terrible ; une machine infernale, qui, placée sur un vaisseau, arrivait à pleines voiles sur la ville, fut détournée par un coup de vent, et jetée sur un rocher où elle échoua ; son explosion fit périr celui qui l'avait inventée , et quarante marins dont il était accompagné; il y avait douze tonneaux de poudre afin de pousser cet artifice qui produisit une rumeur si effroyable , que la terre aux environs en trembla , des cheminées tombèrent à plus de deux lieues de Saint- Malo, les maisons furent découvertes ; mais là, se borna l'effet de cette infernale invention.
Le port de Saint-Malo fut autrefois affecté au commerce de la mer du Sud ; les habitants qui se livrèrent à ce commerce acquirent en peu de temps des richesses immenses , et c'est de là que se sont formées ces fortunes considérables , qui , avant de se disséminer , ont imprimé à Saint-Malo un caractère d'opulence que la ville porte encore. Sous Louis XIV, elle parvint au plus haut point de splendeur ; elle fut le berceau de la compagnie des Indes. Les murs de Saint- Malo sont d'une extrême force et d'une grande beauté ; ils ont été construits sur les dessins du maréchal de Vauban qui eût voulu transporter toutes les habitations à Saint-Servan, et ne laisser à Saint-Malo qu'une
citadelle qui aurait été imprenable. Ces murs sont élevés sur le roc, flanqués de tours et de bastions, et garnis d'une artillerie formidable ; ils forment une vaste promenade d'où l'on jouit d'une vue magnifique ; d'un côté, on aperçoit la campagne, Saint-Servan et le port ; sur un autre point , la rade ; vers le nord, la pleine mer et les forts avancés. L'œil peut même de là se porter très loin, et plusieurs personnes assurent que l'on voit jusqu'à Jersey.
Le château fait partie des fortifications; quoique très ancien, il a mérité d'être conservé dans le nouveau plan ; il fut élevé par les ordres de la reine Anne. On dit qu'elle y enferma quelques chanoines à l'occasion de démêlés qu'elle eut avec eux et avec l'évêque qui avait lancé l'excommunication sur l'entrepreneur et les ouvriers. Ces démêlés eurent pour cause divers droits de régale que la princesse réclamait ; ce fut alors qu'elle fit élever une tour, sur laquelle on lisait cette inscription : Qui qu'en grogne, ainsi sera ; c'est mon plaisir (1). Cette partie des fortifications a retenu le nom de Quiquengrogne. On remarque aussi la tour appelée la Générale, par laquelle les Malouins s'introduisirent dans le château pendant la Ligue ; enfin, on montre la tour où le procureur-général La Chalotais fut renfermé ainsi que son fils. Les armateurs de Saint-Malo expédient pour l'Inde et pour les colonies ; mais les opérations principales sont dirigées vers la pêche de la morue , à Terre-Neuve. Les deux villes de Saint-Malo et de Saint-Servan expédient à cotte pêche quatre-vingts à cent bâtiments de toutes grandeurs, lesquels sont montés par des milliers de jeunes marins, qui, exercés aux fatigues de- la mer, offrent successivement au commerce et à l'état, des matelots dont les capitaines de tous les ports savent apprécier le mérite.
Nous ne terminerons pas cet article, sans dire que Saint-Malo a noblement fourni son contingent d'illustrations à la France ; et Duguay-Trouin , et Maupertuis, et l'abbé de La Mennais, et le docteur Broussais ! N'est-ce pas dans l'arrondissement de Saint-Malo, à Combourg, qu'est né le plus illustre des écrivains modernes, M. le vicomte de Châteaubriant ?
Rien de plus à la mode en France que l'égalité ; c'est le patron sur lequel se taillent toutes les plirases à succès. Mais introduite dans nos idées, l'égalité n'a pas encore accès dans nos mœurs. Au milieu de la société, on se défend avec ses dignités , ses places et sa fortune ; on repousse qui veut nous approcher de trop près. Autrefois des distances incommensurables existaient ; la politesse les rapprochait : il y avait des exceptions pour le génie et la gloire. Maintenant la morgue, faute d'être éclairée, est brutale ; aussi les jeunes gens , qui ne se meuvent qu'avec leurs idées, éprouvent-ils un déchirement perpétuel ; ils en frémissent de rage, jusqu'au jour où, devenus chefs de famille, ils trouvent dans leur intérieur plus qu'ils ne demandent aux autres. Leur choix est fixé ; au lieu de se répandre il se renferment ; ils donnent et reçoivent le bonheur ; ils se perfectionnent; ils sont hommes faits.
(1) Voyez sur un monument du même genre, dans le Bourbonnais, l'article publié dans le Magasin Universel, T. iv, p. 176.
Sous l'empire, il n'y avait pa6 que mouvement, mais invasion perpétuelle. A peine commençait-on à raisonner ses propres sentiments qu'on leur était arraché de vive force. On n'était ni fils, ni époux ; on n'entrait dans la vie que pour la traverser ; le temps manquait pour tout, hors pour mourir avec courage. Dès l'instant aussi où la défaite a éclaté, chacun a couru reprendre sa forme primitive. Saignante de blessures, c'est dans la vie de famille que s'est réfugiée la civilisation ; elle en a reçu un tempérament nouveau ; et c'est alors que pleine de force, elle a lutté contre la Restauration : c'était le combat de la jeunesse qui se faisait arme de tout contre la vieillesse , qui , en dernier lieu, ne savait plus se servir de rien.
St-Prosper.