‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 62 sur 166 · LE CRIQUET VOYAGEUR · texte numérisé non relu

LE CRIQUET VOYAGEUR

« Je voyageais depuis cinq jours à la plus grande ardeur du soleil, dans les sables brûlants de l'Afrique, et déjà la fatigue jetait le découragement dans mon âme, car il faut être né sous ce ciel emflammé pour en supporter les rigueurs. Déjà ma petite provision de riz et de dattes commençait à diminuer d'une manière effrayante, et il nous restait encore trois jours de marche pour arriver à Sokna, ville limitrophe placée sur les frontières des états de Tripoli, au nord, de ceux du Fezzan, au midi, et aussi dans une jolie vallée placée à l'est du Sahara, ou grand désert. Le janissaire qui m'accompagnait en qualité de protecteur, de guide, de domestique, et le tout à raison d'une piastre par jour, lut mon inquiétude sur ma figure, et en devina la cause, a Seigneur Roumi, me dit-il en mauvais franc, tranquillise-toi sur nos provisions, cardans une heure nous arriverons à la porte d'un riche santon, dont le plus grand plaisir est d'exercer l'hospitalité et de bien traiter les étrangers. Là, le lakbi et les provisions de bouche ne nous manqueront pas. Quant à moi, je n'ai pas la moindre inquiétude. » Et le bourreau, pour me prouver sa tranquillité, enfonça la main dans le petit sac de cuir où étaient nos vivres, en tira la dernière poignée de dattes qui nous restait, et se mit à les manger deux à deux, fort paisiblement.

L'effronterie du drôle, loin de calmer mon inquiétude, l'augmentait beaucoup ; mais, en ma qualité de roumt,mot que l'on pourrait traduire par ceux d'européen détesté, je devais me conduire avec prudence tant que j'étais pour ainsi dire sous la dépendance du janissaire, et je jugeai à propos de ne rien dire.

Cependant il ne m'avait pas trompé, car après une heure de marche, nous nous trouvâmes à la porte de l'habitation d'Ali-ben-Bekir , santon célèbre dans tout le pays pour sa sainteté et son hospitalité. En effet, dès qu'il nous aperçut , il sortit de son habitation, vint au devant de nous, et, après avoir causé un instant en arabe avec mon janissaire, il m'invita courtoisement à entrer chez lui.

Je ne vous dirai rien de la manière dont j'y fus accueilli et traité ; je ne vous ferai pas la description du splendide dîner qu'il me donna à l'heure de lassow (à quatre heures du soir), mais je vous ferai part d'un fait qui faillit avoir pour moi les suites les plus désagréables. Après le couscoussou et le mouton accommodé au suif de bœuf, on servit deux plats que je ne

reconnus pas ; l'un était un rôti que je pris pour une épaule d'agneau, l'autre une friture que je crus être d'un légume à moi inconnu ; le tout était accompagné de petits gâteaux d'une pâte molle et roussâtre , que je trouvai fort bons, ainsi que le reste. Un instant après, on nous servit du même légume en salade, à la saumure, et bouilli au vinaigre. De cette dernière manière, il avait assez bien conservé sa forme ; j'en pris un morceau entier , je l'examinai avec attention, mon estomac frémit, la pâleur me monta au visage, mon cœur bondit, et une sueur froide me découla du front. Hélas ! hélas ! je venais de reconnaître à ce prétendu légume, des pattes, des ailes, des cornes et une tête munie de fortes mandibules... C'était une sauterelle. La friture, la salade, le bouilli, et jusqu'aux petits pains , tout était composé de sauterelles grillées, bouillies, frites ou «échées , et pétries en gâteaux, selon l'usage de ce peuple barbare. Mon hôte s'aper-

çut de l'horrible dégoût que m'inspiraient ces mets quand j'en eus connu la nature. « Vous n'aimez peut-être pas les sauterelles , me dit-il , eh bien ! retournez à l'épaule de chien ; » et il me montrait cet excellent rôti dont j'avais mangé les trois-quarts.

A ces mots , n'y tenant plus , je me levai et m'enfuis dans le jardin où je serais probablement mort d'une indigestion, si l'on ne m'eût bourré l'estomac d'eau chaude. Je partis le lendemain, bien déterminé à refuser à l'avenir l'hospitalité arabe.

Il me reste maintenant à vous faire part de ce que j'ai appris de la sauterelle, dont les Arabes, les Tatars, les Égyptiens, et tous les peuples de la Barbarie font un commerce considérable comme d'une excellente substance alimentaire, qu'ils conservent séchée, ou dans la saumure, et dont ils inondent tous les marchés du nord-est de l'Afrique. Plusieurs espèces, appartenant au genre criquet , sont mangées par eux ;

Le criquet voyageur.

mais celle qu'ils préfèrent à toutes, est celle du criquet de passage ou votageur [acrydium migratorium, Lat.). C'est un des plus grands de tous ; il est vert ou brun ; ses jambes postérieures, plus grandes que son corps, sont rousses ; ses ailes de dessus sont rousses, tachetées de noir ; il a une carène aiguë, noirâtre , coupée par une ligne, sur le corselet, et ce dernier a de chaque côté, sous les yeux , une tache noirâtre ; ses mandibules sont de la même couleur extérieurement. J'ai quelquefois trouvé cet insecte aux environs de Paris ; mais il y est plus petit et infiniment moins commun qu'en Afrique.

Les criquets diffèrent des autres genres voisins, par leur tête ovoïde et leurs antennes filiformes ou terminées en bouton ; par leur abdomen non vésiculeux ; par leurs jambes postérieures plus longues que leur corps. Leurs caractères génériques sont : antennes insérées entre les yeux, rapprochées, souvent cy-

lindriques ; une pelotte au bout des tarses ; ailes, souvent agréablement colorées de rouge ou de bleu ; corselet quelquefois muni d'appendices ou de crêtes singulières.

Quelques espèces, nommées par les voyageurs sauterelles de passage , et souvent mentionnées dans l'Écriture comme un fléau de Dieu , se réunissent en troupes dont le nombre est au-dessus de tout calcul. Elles s'élèvent dans les airs en forme de nuages assez grands pour obscurcir les rayons du soleil , émigrent ainsi, et entreprennent des voyages de plusieurs centaines de lieues. Elles dévastent tous les pays où elles passent, et partout où elles s'arrêtent, la plus riante campagne est changée en un instant en un désert affreux et stérile ; il ne reste pas la moindre apparence de verdure, et l'effroyable quantité de leurs cadavres dont elles couvrent la terre, peut encore jeter dans l'air le germe de maladies pestilentielles.

Leurs dévastations ont lieu particulièrement en Rogne, en Pologne eten Hongrie, pour l'Europe. Elles s'étendent quelquefois jusque dans le cœur de la France, et je me rappelle en avoir vu un terrible exemple dans ma jeunesse. C'était , je crois, en 1804 ou 1805, dans le département de Saône-et-Loire. Au commencement de juillet, on vit tout-à-coup, sur toute la rive de la Saône , des nuées de sauterelles qui s'élevèrent comme des nuées du département de l'Ain ; elles traversèrent la Saône et les prairies qui la bordent, et vinrent tomber sur les vignes , le» chenevières, etc., etc., où, en moins de quelques heures, elles ne laissaient pas une feuille , pas un brin de verdure. Elles se jetaient dans les jardins, et jusque dans les maisons des cultivateurs où elles dévoraient jusqu'au pain.

Les habitants furent tellement épouvantés des dégâts affreux qu'elles commettaient, qu'après avoir employé inutilement tous les moyens humains pour en détruire le nombre, ils eurent recours aux prières; aux processions et à l'exorcisme. Le mal n'en continuait pas moins, et lorsqu'une nuée de ces animaux était passée, une autre nuée revenait achever de dépouiller entièrement la campagne. Enfin, survint une pluie froide qui les fit périr , et pour que l'air ne fût pas infecté de leurs cadavres , on les rassemblait en monceau, et on les brûlait. Quatre mois après leur disparition, j'en trouvai encore accrochées aux branches épineuses des groseilliers, des tas desséchés plus gros que le corps d'un enfant.

Il est remarquable que toutes appartenaient à une espèce ayant les ailes inférieures rouges, et cette espèce n'est pas la plus commune qu'il y ait dans ce pays -là. D'où venaient-elles donc? On rechercha leurs œufs pour les brûler, mais on en trouva peu, et ils étaient agglomérés comme nous le montrons dans cette gravure, et placés dans la terre à une petite profondeur. L'année suivante , on n'en vit pas plus que de coutume. Boitard.

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