‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 63 sur 166 · LA TROMPE · texte numérisé non relu

LA TROMPE

La trompe a conquis enfin droit de cité, droit de haute bourgeoisie dans nos murs ; elle a été naturalisée par la partie artiste du monde fashionable , et l'on en peut parler aujourd'hui sans avoir le pied à rétrier,!, loin des aboiements convulsifs d'une meute ardente , des hennissements impatients des chevaux , et de la parole emportée des piqueurs.

Expressive, chaleureuse, d'un effet puissant sur la bête, la trompe, presqu'aussi simple que le cor, a plus de physionomie , plus de franchise dans son allure. Toutes ses notes se forment par les lèvres, et se marquent avec la langue , tandis que dans le cor, le son est formé à la fois par les lèvres et par la main, qui, en laissant plus ou moins d'ouverture dans le pavillon , modifie les notes ou les change en entier. — On peut très bien donner du cor et n'e pas savoir sonner une fanfare. — La trompe se tient d'une seule main, son pavillon est toujours libre, et laisse au cavalier la facilité de diriger son cheval ; elle offre, au reste, d'assez grandes difficultés. — Pour en bien sonner , il faut des lèvres et de l'habitude. C'est une erreur de penser que la trompe fatigue beaucoup ; la lassitude est relative à l'habileté du chasseur. Toutes les notes n'existent pas sur la trompe, aussi ne peut-on sonner

tous les airs. Ce qu'on appelle ton de chasse est une chose toute de métier, une allure tremblotante, diffii i le à saisir, et qui échappe souvent aux maîtres.

Les Anglais ne chassent à peu près que le renard.

Ils sonnent beaucoup et se servent exclusivement de la trompe. — Il y a la trompe royale , la trompe demi-royale, et la trompe à beaucoup de tours. La trompe royale est douce mais embarrassante pour percer le bois, elle ne se tient pas solidement sur l'épaule, elle est trop développée ; la trompe demi-royale est celle employée pour les chasses , posée sur le haut du bras, elle permet de percer le taillis , et d'ailleurs elle est fort douce. Quant à la trompe à plusieurs tours, elle est petite, ne peut se porter que suspendue, et est assez dure.

Sur un des points éloignés de nos villes, quand une trompe s'éveille dans le calme d'une de ces soirées chaudes de juillet, son chant éclatant et inaccoutumé emprunte un charme nouveau au contraste du voisinage de la cité, et si ses chants se multiplient dans les échos excentriques des arches d'un pont, ils poétisent et colorent tout ce qui se mêle à eux. — Entendue de près, à moins d'une excessive habileté d'exécution, la trompe a des accents âpres, un son de cuivre qui fatigue et en paralyse toute l'harmonie ; jetés dans l'espace, au contraire , et dépouillés de cet éclat qui n'est pas dans sa nature , mais seulement l'effet de la fuite précipitée des notes , les sons se développent, prennent de l'extension , et nous parviennent harmonieux et pleins de charme, effet naturel des échos qui affaiblissent successivement les accords qu'ils se transmettent , à peu près comme dans une grande galerie les glaces rapetissent et finissent par réduire à rien les choses qu'elles reflètent entre elles. Similitude au reste assez étrange entre deux choses également insaisissables , le son et le reflet. — Chaque bête a sa fanfare ; les fanfares diffèrent selon le moment de la chasse. Ainsi le quêter est lent et se sonne très distinctement ; le bien-aller se sonne quand les meutes sont en bonnes voies, il est plus rapide, il est plus vif... — Les chiens bien dressés connaissent les différents sons et même le sonner des piqueurs. Le chasseur sait par les trompes si la bête bat l'eau , si elle a débuché, si elle court la plaine, arrive enfin le hallali brillant..., la mort. Chacun alors sonne sa fanfare, car tous les équipages en ont une faite pour eux , et le bonsoir s'échange en masse, puis on se sépare.

Regrets, amertumes, colères, joies brillantes, tout se retrace sous des lèvres habiles, dans les accents tour-à-tour tristes ou irritants de la trompe, et quand une de ces fanfares de fantaisie traîne son harmonie le long des clairières et nous parvient modifiée par l'espace, l'âme retrouve dans ces accords mélancoliques et touchants qui semblent ne pas appartenir à la terre, quelque chose de doux comme serait l'image mystérieuse d'un amour profane qu'on revêtirait du nom Marie, cette reine des amours du ciel.

ÉVARISTE MaRANDON DE MoNTYEL.

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