‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 65 sur 166 · LE NARVAL · texte numérisé non relu

LE NARVAL

Je crois déjà vous avoir parlé du phénix ; aujourd'hui je vais vous entretenir d'un animal tout aussi merveilleux, et dont l'existence est tout aussi bien prouvée. Ouvrez les poètes italiens, vous verrez la belle reine de Cathay voyager sur une blanche licorne à la corne d'ivoire ; vous retrouverez cet animal dans nos vieilles poésies françaises ; vous le retrouverez en Allemagne, en Angleterre, et dans tous les royaumes poétisants de l'Euiope. En Asie, vous le reconnaîtrez aisément dans le cartazonon des Persans, sorte d'âne sauvage dont le front est armé d'une longue corne. Et si vous faites une excursion dans l'antiquité, c'est là que les licornes ne vous manqueront pas. D'abord vous aurez à choisir entre : 1° L'orix d'Afrique qui a en même temps le pied fourchu, le poil à contre sens (Aristote) ; une grande taille comparable à celle du bœuf (Hérodote); ou même atteignant celle du rhinocéros (Oppien) ; et les formes générales d'un cerf ou d'une chèvre (Pline) ; 2° Y âne des Indes oumonocéros proprement dit, dont les pieds sont semblables à ceux d'un lion (Philostorge), ou d'un éléphant (Pline), d'où ces auteurs concluent judicieusement que la licorne est un bœuf, ou un cheval n'ayant qu'une corne au milieu du front , doux comme un agneau, et très propre à servir de monture aux princesses , selon les uns; féroce, indomptable ,

carnassier , faisant une guerre impitoyable à tous les autres animaux pour les dévorer, selon les autres.

Et si vous jetez les yeux sur d'anciennes armoiries, vous trouverez à la licorne les formes légères et gracieuses d'une levrette , ou celles d'un cheval marin. Il résulte nécessairement de ceci que la licorne était connue de tous les peuples , que tous en ayant parlé ou donné la figure, ce ne peut être un animal fabuleux , car nulle tradition n'est appuyée sur autant de faits. Ensuite, depuis la plus haute antiquité, on a vu des cornes de licorne , comme on en voit aujourd'hui. Les Danois en faisaient un grand commerce, et les propriétés merveilleuses qu'on leur attribuait en médecine, les faisaient acheter à un très haut prix. On les regardait comme des productions rares et précieuses ; on les montrait comme des choses de curiosité ; on les garnissait de riches ornements, et on les conservait dans les trésors des églises et des princes.

S'il vous faut encore des preuves de l'existence de la licorne , je peux vous citer l'opinion de plusieurs personnes qui croient qu'on trouverait encore cet animal , si on le cherchait dans les parties les plus cachées de l'Afrique, par exemple en Ethiopie, et pour vous prouver ce que j'avance ici , je vous renverrai tout simplement à un article d'un précédent numéro de ce Magasin.

— Voici ce que me disait l'autre jour un de mes amis, fort bon littérateur, en me montrant une corne de monocéros qu'il conservait dans son cabinet. En ma qualité de naturaliste , je ne pouvais guère être d'accord avec lui, aussi lui répondis-je :

D'abord , mon cher , les rapports anatomiques qui existent d'une manière invariable dans l'organisation des animaux , démontre mathématiquement que les chevaux et tous les autres mammifères solipèdes n'ont et ne peuvent avoir de cornes ; votre licorne ne peut donc être un cheval ni un être analogue. Voyons maintenant si votre belle princesse de Cathay voyageait sur un bœuf, une gazelle ou autre ruminant à pieds fendus. Tous ces animaux ont la boîte osseuse du crâne composée de deux os frontaux, l'un à droite, l'autre à gauche, et ces os sont juxta-posés, mais non soudés. Il en résulte qu'ils ont nécessairement deux cornes, une de chaque côté, ou qu'ils n'en ont pas du tout, car il est impossible qu'une corne soit posée sur la suture, à cheval sur les deux os. En anatomie, le fait n'est pas admissible, à moins que vous ne supposiez que la licorne ait porté sa corne d'un côté de la tête. Dans ce cas, il faudrait encore supposer que l'autre côté était dépourvu par avortement, et qu'il en portait le germe non développé.

— Et ceci n'est pas sans exemple, me répondit mon ami.

— Je ne connais rien de semblable dans la nature ; mais comme cela n'est pas impossible, cherchons une autre preuve. La corne du monocéros ou de la licorne, dont il est ici question , ne peut en aucune manière avoir été placée sur le front d'un animal, car ce n'est pas une corne, mais une dent.

— Comment cela?

— C'est une chose fort simple. Une corne composée d'une matière analogue aux poils, à la plume, à l'épidcrme de la peau dont elle est un prolongement ; enfin elle est en corne. Une dent, au contraire, est un os véritable , ayant les mêmes principes chimiques ;

elle est en outre revêtue d'un émail particulier, ou d'ivoire. Or, votre prétendue corne de monocéros est bien une véritable dent.

— .Mais, alors, me dit mon ami, d'où pourrait provenir cette singulière et monstrueuse dent?

— Elle appartenait à une sorte de cétacé, analogue à la famille nombreuse des dauphins, et que les naturalistes ont nommé narval {monodon monocéros). Cet animal ressemble aux marsouins par les formes générales de son corps, et par sa tête spbérique ; il est privé de nageoire dorsale, et sa taille atteint quinze à vingt pieds. Mais ce qui le distingue de tous les autres cétacés, ce sont deux défenses qui naissent on avant de sa mâchoire supérieure, dans deux alvéoles, qui se dirigent horizontalement en avant, et atteignent jusqu'à huit ou dix pieds de longueur. Ce qu'il y a de bien singulier, c'est qu'il est fort rare que ces deux dents se développent également ; presque toujours une des deux reste à l'état de rudiment , et cachée dans l'alvéole.

Le narval parait être confiné sous les cercles polaires , dans les régions du nord les plus froides , telles que les mers du Groenland et du Spitzberg. Aussi , jusqu'au dix-septième siècle , n'était-il guère connu que par les Norwégiens et les Danois qui fréquentaient ces parages éloignés. Us jugeaient cet animal par sa défense, croyaient qu'il était très féroce , et qu'il ne se nourrissait que de cadavres ; pour cette raison, il était interdit chez eux de manger sa chair, et ils lui donnèrent le nom de nar-hual ou nar-wal, qui, en islandais, signifie baleine mangeuse de cadavres [nar, cadavre, et huai ou whal baleine).

Il n'en est pas moins vrai que le narval n'a pas

d'autres dents que sa défense blanche et en spirale ; sa bouche est fort petite et ne lui permet de se nourrir que de mollusques, tels que poulpes, sèches, méduses et autres animaux pélasgiens. Sa défense, si elle lui est utile à quelque chose, ne peut lui servir qu'à se défendre contre ses ennemis, et il parait en faire très peu d'usage, car elle est constamment couverte de mousse, de drap marin, et d'une quantité de petits coquillages qui s'y attachent. Sa pointe seule parait éprouver quelque frottement, car on la trouve ordinairement émoussée. Peut-être se sertril de ce singulier instrument pour détacher de dessus les rochers les mollusques et autres animaux dont il fait sa nourriture. Comme la plupart des dauphins, il vit en troupe quelquefois assez nombreuse ; tous ses mouvements ont de la vivacité, et il nage avec une vitesse prodigieuse.

On dit qu'il frappe quelquefois les vaisseanx avec une si grande force que sa défense pénètre dans le bâtiment et reste prise dans les bordages, malgré tous les efforts que fait l'animal pour l'en retirer. Dans ce cas, il ne lui reste plus qu'à la rompre, s'il veut éviter la mort, et il n'y parvient pas toujours.

Beaucoup de voyageurs se sont plu à raconter les combats terribles que le narval livre à la baleine , dont il sort constamment vainqueur , parce qu'il a l'adresse de chercher les parties faibles du géant des mers pour y enfoncer sa redoutable corne. Les descriptions sont pleines d'intérêt et fort amusantes; il est fâcheux qu'en bonne critique on soit obligé de les reléguer à côté des beaux contes qu'on nous a légués sur la licorne et autres animaux fabuleux.

BOITABD.

Le narval.

Paris, Imprimerie de Chassaignon, rue Gtt-le-Cœur. 7.— Tiré à la Presse mécanique par Aristide.

GROTTE DE KARLI. — 1NDOSTAN.

TOMi; VI. — MARS 1839

LIBRARY

OF THE

UNIVERSITY OF ILLINOIS

Page 1