‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 66 sur 166 · LES CAVERNES DE L'INDOSTAN · texte numérisé non relu

LES CAVERNES DE L'INDOSTAN

Grottes de Karli, de Kennert.

La côte de Malabar et une partie de celle de Coromandel, l'île de Ceylan sont couvertes de cavernes ou plutôt de temples souterrains qui, par leur construction singulière et le grand nombre d'inscriptions et d'antiquités qu'elles renferment, ont fixé dans ces derniers temps l'attention des archéologues et des orientalistes. Plusieurs ont été visitées et décrites avec soin par les voyageurs qui, depuis plus d'un demi-siècle, ont parcouru les différentes contrées de l'Indostan , et c'est de leurs relations que nous tirons les détails que nous présentons à nos lecteurs sur les trois grottes qui Méritent le plus d'être connues en Europe, et furent le plus souvent explorées.

La première caverne qui est elle-même un ensemble de cavernes communiquant entre elles, est appelée la caverne de Karli (voy. la planche ci-dessus). On y arrive par une montée fort raide, taillée dans le roc ; d'abord rien ne se découvre à la vue qui puisse annoncer la présence de la grotte ; de vastes plantations en masquent complètement la vue. Ce n'est qu'à la distance d'environ cinq cents pieds qu'on en aperçoit l'entrée. Les excavations ont été pratiquées sur plusieurs lignes , et un grand nombre de piliers en supportent les voûtes. Le tout comprend un espace de cent vingt-six pieds dé longueur, sur quarante-six de largeur. En tête, est un vestibule dont les murs sont chargés de bas-reliefs représentant des éléphants , des hommes, des femmes, et le dieu Brahma. En plusieurs endroits, on voit cette divinité, assise, les jambes croisées, dans la posture habituelle des Chingulais ; dans d'autres endroits il est debout, entouré de figures en adoration. Dans une de ces représentations, deux personnages assis sur le lotus, la plante sacrée des Indiens, éventent le dieu suprême, tandis que d'autres tiennent une couronne suspendue sur sa tête. En général, dans toutes les grottes qui composent la caverne de Karli, on remarque un grand nombre d'inscriptions en caractères inconnus, dont plusieurs sont encore recouvertes de la couche de chaux, dont les parois intérieures des excavations ont été enduites.

Aujourd'hui que les brahmes sont en possession de ces premiers temples du bouddhisme persécuté à sa naissance, ces grottes se sont vues abandonnées des pieux fidèles Samanéens. Des esprits dangereux , au dire des timides Indous, en ont fait leur demeure, et en rendent l'accès dangereux au voyageur qu'y attirerait une coupable curiosité. Toutefois, les Bouamines ont construit une pagode, en face du grand vestibule de la grotte, peut-être pour écarter l'influence fâcheuse des esprits. Tout à côté, s'élève un pilier de vingt-quatre pieds de haut et de huit de diamètre, sur lequel on lit une inscription que la science épigraphique n'a pu encore parvenir à déchiffrer. Le chapiteau de cette colonne est surmonté de quatre lions , dont les formes rappellent les lions chinois. Le pilier qui servait de pendant à celui-ci , a été enlevé pour faire place à la pagode dont nous venons de parler.

Au nord de cette vaste caverne, s'étend une rangée

de cavernes moins profondes, sur un espace d'environ cinq cents pieds. Elles sont d'une forme rectangulaire, et semblent avoir été destinées à loger les prêtres qui desservaient le temple. Dans l'une d'elles, on remarque une figure de Bouddha , dans une autre une inscription en caractères inconnus , comme toutes celles qu'on rencontre à Karli.

Les cavernes de l'Ile de Salcette, située dans la mer d'Oman, dans la province d'Aureng-Abad , bien que moins spacieuses que celles de Karli , sont plus riches en ornements et en sculptures habilement exécutées. Celles de Kenneri surtout se distinguent par la hardiesse avec laquelle elles ont été creusées dans le roc. Situées sur la cime d'une des plus hautes montagnes de la chaîne qui partage l'île en deux parties égales, l'œil n'est pas obligé, comme à Karli, de les chercher à travers d'épaisses forêts. Dans un vaste vestibule, on voit deux statues de Bouddha, hautes de vingt pieds, et colorées en rouge par les Portugais, qui, ayant métamorphosé en églises catholiques ces pagodes abandonnées des Samanéens , crurent ainsi masquer l'image du faux dieu. Une tradition indoue veut que les cavernes de Kenneri aient servi de refuge au fils d'un roi genton , cherchant à échapper à des ennemis qui voulaient lui imposer leurs croyances. Il y a dans cette tradition des souvenirs de la grande lutte qu'eut à soutenir le bouddhisme contre le brahmanisme, et qui se termina par la défaite du premier qui, proscrit par le vainqueur, alla soumettre à ses dogmes et à ses rites, le Thibet, la Chine et le Japon.

Enfin, nous rappellerons qu'à six lieues nord d'Aureng-Abad, on rencontre les belles grottes d'Élora, ou comme l'on dit encore d'Ilour, dont nous avons déjà donné la description dans un numéro précédent, à laquelle nous renverrons le lecteur.

A quelle époque remonte la construction de ces cavernes? Dans quel but ont-elles été taillées? Telles sont les deux questions qui se placent d'elles-mêmes à la suite de ces descriptions. Pour ce qui est de la première , nous remarquerons que si la main de l'homme a agrandi et embelli la plupart de ces cavernes , la nature s'était déjà chargée de les creuser. Si nous consultions les brahmes, ils nous assureraient que ces travaux des Indous remontent à une époque extraordinairement ancienne ; mais nous devons nous méfier de cette propension de tous les peuples de l'Asie à s'attribuer une antiquité reculée à eux et à tout ce qui leur appartient. Il restera donc toujours difficile d'assigner même le siècle où ces cavernes ont été pratiquées tant dans l'Inde qu'à Ceylan. Quant à leur emploi , nous avons déjà dit qu'en certains endroits, notamment à Karli, elles avaient tenu lieu de temples aux premiers bouddhistes ; nul doute encore qu'elles n'aient aussi servi d'asiles aux nombreux dévots qui se retiraient du monde, et allaient chercher dans la solitude, comme les prémices du bonheur éternel que leur promettaient les vedas. Les monarques indous , pour favoriser leurs pieux desseins, ont dû multiplier le nombre de ces retraites, afin de s'attirer la bénédiction du ciel. Mais ces grottes ont donné lieu à de singuliers et curieux rapprochements. Certaines cavités près de Schyraz , les hypogées de Thèbes , les demeures des Troglodytes , les cavernes celtiques de l'Anjou et du Maine présentent les plus frappantes analogies ; il n'y a pas loin des dolmen et des pierres

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fichus de la Bretagne et du nord de la Erance, aux daghopes de Karli et d'Elora ; on a même retrouvé à Salcette des essais de sculpture qui rappellent les premières tentatives de l'art grec. Y aurait-il entre l'Inde et les nations qui peuplèrent naguère l'Ethiopie, l'Egypte, la Grèce , la Perse et la Gaule une étroite parenté'.' Ce rapprochement ne serait pas le seul qui tendît à le faire croire, peut-être nos érudits résoudront-ils un jour le problème ; en attendant, chaque jour découvre un élément nouveau de sa solution !

A. Maury.

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